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Mère Méditerranée

Sur le pourtour de la Méditerranée, trois conflits majeurs hantent les dirigeants de la planète : Bosnie, Proche-Orient, Algérie. D'autres peuvent, à tout instant, s'intensifier, voire exploser : Kurdistan, Chypre, Liban, Kosovo, Macédoine... Et cette mer constitue l'une des plus éloquentes lignes de fracture entre le Nord opulent et le Sud dépendant. Pourtant, la Méditerranée n'est pas qu'une zone de tempêtes, elle demeure le berceau de quelques-unes des principales civilisations du monde ; elle reste une aire de métissage. Un lieu où il est encore possible de réinventer une économie de la convivialité.

Si mes gènes, si mes chromosomes pouvaient parler, il vous raconteraient une odyssée méditerranéenne qui partirait à peu près comme celle d'Ulysse, mais plus au sud, de la Méditerranée asiatique, ce Proche-Orient d'aujourd'hui ; ils vous raconteraient leur voyage dans l'Empire romain, leur arrivée dans la péninsule Ibérique et en Provence. Ils vous diraient plus d'un millénaire d'enracinement et près de sept cents années dans une Espagne plurielle aux divers royaumes et aux trois religions, jusqu'à pour certains, 1492 et, pour d'autres, le XVIIe siècle. Mes gènes, mes chromosomes, vous diraient comment ces ancêtres conversos auront connu pendant deux siècles le baptême de l'Église catholique ; puis ils vous narreraient leur séjour rejudaïsé dans le grand duché de Toscane, à Livourne jusqu'à la fin du XVIIIe siècle d'où, poussés par les grands courants de l'expansion économique de l'Occident, ils avaient gagné, dans l'Empire ottoman, la grande cité de Salonique, peuplée en grande majorité de séfarades qui parlaient le vieux castillan antérieur à la jota. Puis ils vous diraient le retour vers l'Occident, et enfin l'enracinement en France.

Mes gènes vous diraient que toutes ces identités méditerranéennes successives se sont unies, symbiotisées en moi, et, au cours de ce périple bimillénaire, la Méditerranée est devenue une patrie très profonde. Les papilles de ma langue sont méditerranéennes, elles appellent l'huile d'olive, elles s'exaltent d'aubergines et de poivrons grillés, elles désirent tapas ou mézés. Mes oreilles adorent le flamenco et les mélopées orientales. Et dans mon âme, il y a ce je ne sais quoi qui me met en résonance filiale avec son ciel, ses îles, ses côtes, ses aridités, ses fertilités.

Les gènes vous confieraient aussi qu'ils ont vécu une expérience typiquement ibérique, l'expérience marrane. Le marranisme n'est pas seulement, comme beaucoup le croient, une façon secrète d'être juif sous le masque chrétien ou une façon d'avoir dissous son ascendance juive dans un christianisme sincère ; c'est aussi l'expérience, dans un même esprit et dans une même âme, de la rencontre de deux religions antagonistes. Ou bien cet antagonisme produit la dissolution de ce que l'une et l'autre religion ont de formel, et dégage alors une prodigieuse combustion mystique, et c'est Thérèse d'Avila. Ou bien le choc des deux religions dissout l'une et l'autre pour faire place au doute et à l'interrogation généralisée, et c'est le cas de Montaigne, lui aussi issu de conversos. Ou bien encore le Dieu transcendant se désintègre, et c'est la nature qui devient divine en devenant autocréatrice, et c'est Spinoza. Et moi, oui, je suis mystique certes à ma façon, je suis rationnel, je suis sceptique, et je n'aurais pas été tel sans Séfarad (1), je veux dire les Espagnes, dans sa pluralité.

Mes gènes ne m'ont pas parlé de Barcelone, mais mon esprit a été marqué par Barcelone. J'avais dix-huit ans en janvier 1939 quand j'appris brutalement la chute de Barcelone (2). J'ai écrit dans mon livre Autocritique : « Je pleurai, en regardant l'énorme manchette de Paris-Soir, cachant mon visage derrière le journal, dans le salon où mes parents écoutaient les accordéons de Radio-Ile-de-France, et je ne savais pas qu'en même temps mon camarade de classe Jacques Francis Rolland et des centaines d'autres cessaient d'être des gamins et entraient dans l'adolescence, en pleurant ensemble, seuls, la fin de l'espoir, et que tous les autres espoirs qui se lèveraient plus tard seraient édifiés avec ces ruines (3). »

Je n'avais pas idéalisé l'Espagne républicaine car je savais quels conflits internes, quelle guerre civile sporadique au sein de la grande guerre civile avaient ravagé Barcelone, provoquant notamment l'assassinat d'Andreu Nin (4) par les services secrets soviétiques du général Orlov. Mais je pressentais obscurément que ce désastre était le début d'un désastre historique plus terrible encore ; je sentais, comme d'autres, que la chute de Barcelone était le début d'autres chutes, d'abord la chute de la France à peine un an plus tard, puis la chute de l'Europe.

Quand j'ai découvert Barcelone, après la guerre, j'ai subi ce qu'un écrivain allemand qui parle de Barcelone, justement, appelle une « intoxication amoureuse ». Et j'aime plus que jamais la Barcelone d'aujourd'hui, ville d'espoir, ville de paix, ville ouverte, riche de sa culture catalane, de sa culture espagnole et des cultures des migrants ibériques qui se sont catalanisés en son sein. C'est une ville qui, dans le même mouvement où elle se ressource dans son passé, s'avance vers un futur d'association ibérique, européen, méditerranéen.

Mais de même que j'ai ressenti la chute de Barcelone en 1939 comme le plus sinistre avertissement pour l'Europe, je ressens, depuis 1994, un choc de la même violence et aussi lourd de funestes présages dans la décomposition de la richesse polyethnique de la Bosnie-Herzégovine et dans le siège de Sarajevo. La Bosnie-Herzégovine n'était-elle pas déjà en elle-même la préfiguration de l'Europe que nous souhaitions ? N'était-elle pas, à la fois, laïque et polyreligieuse ? Cet assassinat de la Bosnie-Herzégovine frappe au cœur l'idée d'Europe et la possibilité d'Europe.

Le retour des purifications

Nous voyons réapparaître un mal que nous croyions avoir dépassé en élaborant l'Union européenne. Certes, l'État national a joué un rôle civilisateur fécond dans l'histoire de l'Europe, mais il a porté en lui la potentialité, trop souvent inhibée, de la purification. La purification nationale a d'abord été religieuse. C'est 1492 en Espagne, puis le triomphe du principe cujus regio ejus religio (5), l'expulsion des protestants de France avec la révocation de l'édit de Nantes en 1685, un peu partout l'expulsion ou la ghettoïsation des juifs. Puis, au XXe siècle, la purification devint raciale et ethnique. Les guerres gréco-turques ont suscité les transferts massifs des Hellènes d'Asie mineure en Macédoine, des Turcs de Macédoine en Turquie, puis Hitler a voulu purifier l'Allemagne des juifs, des Tsiganes, des malades mentaux. La fin de la guerre a chassé les Allemands de Silésie, des Sudètes ; les Polonais d'Ukraine.

Aujourd'hui, en ex-Yougoslavie, en Europe, en Méditerranée tous les conflits prennent un aspect atroce de ségrégations ethniques et religieuses. Le seul remède aux conceptions closes de l'ethnie et de la nation est dans le principe associatif. Le destin de l'Europe se joue dans l'alternative association ou barbarie. Et ce n'est pas seulement le destin de l'Europe, c'est celui de la Méditerranée.

Méditerranée ! Notion trop évidente pour ne pas être mystérieuse ! Mer qui porte en elle tant de diversité et tant d'unité ! Mer des extrêmes fertilités et des extrêmes aridités ! Mer dont le centre est formé par sa circonférence ! Mer à la fois d'antagonismes et de complémentarité conflictuelle de la mesure et de la démesure ! Berceau de toutes les cultures d'ouverture et d'échanges ! Matrice de l'esprit le plus sacré et de l'esprit le plus profane ! Matrice des religions polythéistes et des religions monothéistes ! Matrice des cultures à mystère qui promettent la résurrection après la mort et des sagesses qui demandent à accepter le néant de la mort ! Matrice de la philosophie, de la théosophie, de la gastrosophie et de l'oenosophie ! Matrice de la rationalité, de la laïcité et de la culture humaniste ! Matrice de la renaissance et de la modernité de l'esprit européen ! Mer de la communication des idées et des confluences des savoirs, qui a su faire passer Aristote de Bagdad à Fès avant de le faire parvenir à la Sorbonne de Paris ! Mer tricontinentale des rencontres fécondes et des ruptures tragiques entre l'Est et l'Ouest, le Sud et le Nord ! Mer qui fut le monde et qui demeure, pour nous Méditerranéens, notre monde !

Notre Méditerranée s'est rétrécie, elle est devenue un lac de l'ère planétaire baignant le sud de l'Europe, elle-même rétrécie aux dimensions d'une Suisse face aux énormes masses continentales qui bordent le Pacifique, nouveau centre de gravité du monde. Cette Méditerranée, qui devrait donc jouir de la paix d'un lac, de la douceur d'un lac, redevient pourtant un lieu de tempêtes. Cette Méditerranée marginalisée redevient une des zones sismiques les plus importantes de la planète.

Alerte ! Je dis alerte, parce que l'Europe tend à se détourner de la Méditerranée au moment, justement, où en Méditerranée s'accroissent problèmes et périls. Les phénomènes de dislocation, dégradation, renfermement qui se développent un peu partout affectent particulièrement la Méditerranée. Plus encore : la mer de la communication devient la mer des ségrégations, la mer des métissages devient la mer des purifications religieuses, ethniques, nationales. Les grandes villes cosmopolites, véritables « cités-monde », creusets de la culture méditerranéenne, se sont éteintes les unes après les autres dans la monochromie : Salonique, Istanbul, Alexandrie, Beyrouth, Sarajevo qui agonise.

Après 1989, l'Europe de l'Ouest, en se tournant vers l'Est qui s'ouvrait, s'est détournée des problèmes fondamentaux de la Méditerranée qui la concernent vitalement. L'économie européenne s'est tournée vers les marchés potentiels de l'Est, regardant, au-delà, l'énorme marché chinois. La Méditerranée est de plus en plus oubliée.

Les puissances européennes se sont montrées impuissantes face au conflit israélo-palestinien, à la tragédie de l'ex-Yougoslavie, et regardent hébétées la tragédie algérienne.

Les pays du Sud européen, particulièrement de l'arc latin, n'ont pas élaboré une conception commune pour une politique méditerranéenne. L'Europe ouverte tend à redevenir l'Europe du rejet. Au moment où avaient commencé les tentatives d'intégration européenne de l'islam (posthumes comme en Espagne, qui réintègre en son identité son passé maure ; modernes comme en France et en Allemagne, avec les immigrés maghrébins et turcs), voilà que revient le vieux démon européen : refouler, exclure l'islam. L'offensive serbe en Bosnie n'est pas seulement un accident, elle est la poursuite d'une reconquête.

On a laissé détruire le caractère polyvalent et polyethnique de la Bosnie-Herzégovine, et, lorsqu'elle se trouve tronquée pour n'être plus qu'un réduit musulman, on s'effraie à l'idée d'un État musulman. Partout, le partenaire nécessaire est de plus en plus considéré comme l'adversaire potentiel, et cela de chacun des quatre côtés de la Méditerranée (nord-sud et est-ouest).

La Méditerranée s'efface comme dénominateur commun. Plus encore : il faut comprendre que la grande ligne sismique qui part du Caucase, en Arménie-Azerbaïdjan, qui a dévasté depuis près de cinquante ans le Proche-Orient, s'est étendue vers l'ouest en Méditerranée ; elle a saccagé la Bosnie-Herzégovine, et elle ravage l'Algérie. C'est la ligne où deviennent virulents et mortels les antagonismes Est/Ouest, Nord/Sud, richesse/pauvreté, vieillesse/jeunesse, laïcité/religion, islam/chrétienté/judaïsme… Nous pouvons espérer, sans certitude aucune, en une progressive pacification au Proche-Orient, notamment par l'accession de la Palestine à l'indépendance nationale ; mais le trou noir géo-historique y demeure, et deux nouveaux trous noirs se sont formés en Bosnie et en Algérie.

En Algérie, il y a eu les conséquences désastreuses non seulement du vote FIS, mais de la négation de ce vote, et tout va vers l'implosion. Que sera l'Algérie ? Quel bouleversement géopolitique formidable ne va-t-il pas s'y produire ? Va-t-on vers une refermeture de la Méditerranée ? Un embrasement ?

Dans ces conditions tragiques, les pires ennemis sont les seuls qui collaborent entre eux ; de même qu'il y eut, en Italie, les mêmes méthodes et les mêmes objectifs entre le terrorisme noir et le rouge, qui avaient pour but commun de détruire la démocratie, de même, en Israël-Palestine, ce sont les fanatiques ennemis israéliens et arabes qui coopèrent avec ardeur pour saboter la paix ; de même, en Algérie, la terreur des attentats et la terreur de la répression collaborent pour empêcher toute entente démocratique. Partout les haines adverses ont un même ennemi commun : la concorde, la réconciliation, la compassion, le pardon.

Pourrons-nous sauver la Méditerranée ? Pourrons-nous restaurer, mieux développer, sa fonction communicatrice ? Pourrons-nous remettre en activité cette mer d'échanges, de rencontres, ce creuset et bouillon de culture, cette machine à fabriquer de la civilisation ?

Il y a des solutions économiques, mais les solutions seulement économiques sont insuffisantes et parfois font problème ; ainsi, le FMI met les États dans la nécessité d'obéir à ses exigences pour avoir des crédits, mais aussi dans la nécessité de lui désobéir pour éviter le clash politique et social. Il faut du développement, mais il faut aussi entièrement repenser et transformer notre concept de développement, lequel est sous-développé. Ainsi, il n'y a pas que l'économie industrielle à installer, il y a aussi à réinventer une économie de convivialité.

Déjà, les innombrables retraités qui viennent sur les côte nord-méditerranéennes cherchent non seulement du soleil et du beau temps, mais une aménité du vivre, un plaisir de vivre et un art de vivre. Dans l'art de vivre méditerranéen, il y a l'extraversion de la place publique, du paseo, du corso, qui est aussi un art de la communication. Il y a notre gastrosophie qui tend à chacun le fruit et le rameau de l'olivier. Les continentaux, qui viennent s'installer pour leurs vacances ou durablement dans des lieux encore préservés, viennent chercher l'antidote à la mécanisation, à la chronométrisation, à l'anonymisation, à la hâte.

Nous avons, dans nos cultures, les ressources pour résiste à la standardisation et à l'homogénéisation. Nos paysages, nos sites, nos monuments, nos architectures du passé ne sont pas seulement des objets esthétiques ; ils irradient des ondes qui nous pénètrent, ils distillent des sucs qui nous font nous épancher, ils nous instillent des vérités impalpables qui deviennent nos vérités. Et n'avons-nous pas mission de propager cet art de vivre dans le sillage de nos pizzas, de nos couscous, de nos taramas, de nos tapas et de nos vins ?

Mais la défense et l'illustration d'une qualité de vie exigent la résistance à ce qu'ont de barbare le développement techno-industriel incontrôlé, le déferlement du profit au détriment des relations d'entraide et de services mutuels, l'extension du béton et du bitumage qui ont déjà dénaturé tant de nos côtes.

Ils exigent une politique de régénération de la Méditerranée qui comporte évidemment le réassainissement de la mer, sa repopulation aquatique : tout cela a commencé sporadiquement, mais cela devrait devenir systématique et commun. Une telle politique comporterait, autant que faire se peut et partout où cela se peut, la restauration des activités pastorales, le développement du maraîchage et d'une agriculture de qualité, ce qui déjà, en viticulture, se manifeste dans de nombreux pays par les progrès qualitatifs obtenus par la sélection des cépages, les procédés de vinification, le caractère biologique de l'engrais. Enfin, il faut savoir que, grâce à l'ingénierie génétique, nous trouverons bientôt le moyen de cultiver des plantes qui puiseront l'azote de l'air et le réintroduiront en terre, et, plus largement, de rendre cultivables à nouveau des terres peu fertiles.

C'est enfin non seulement la défense de la qualité de la vie mais la défense de la vie elle-même qui exigent une politique de l'émigration, laquelle n'est possible que si nous savons remplacer la peur démographique et la peur ethnique, hélas aujourd'hui liées, par la résurrection du noble sens de l'hospitalité, le sentiment de la complémentarité du voisin, le respect de l'autre, l'amour de la diversité.

Pour un grand renouveau moral

Mais nous devons d'abord nous mobiliser contre la grande fracture sismique qui a envahi la Méditerranée. Il nous faut cesser de regarder l'islam et l'arabisme comme monolithes ou comme agressions. Il nous faut penser à tant de brimades, de dénis, de justice à deux poids et deux mesures, à tant de déceptions.

Il nous faut associer, lier, redonner la primauté à ce qui est commun, restituer l'identité commune sous et dans la diversité, afin de faire émerger l'identité de citoyen de la Méditerranée au sein de nos polyidentités, car nous sommes tous polyidentitaires, et nos différentes identités doivent s'enrouler en spirale les unes autour des autres au lieu de s'entre-refouler les unes les autres.

Il n'y a pas de fraternité profonde sans maternité : il nos faut revitaliser notre mer mère. Il y a un mythe euphorique simpliste de la Méditerranée, qui ignore que tant de dislocations, destructions, intolérances, viennent de la Méditerranée elle-même. Mais nous avons besoin d'un mythe riche qui exprime nos aspirations à l'accomplissement du meilleur de nos possibilités. Ah ! il nous faut de la compréhension, beaucoup de compréhension. Qu'est-ce que la compréhension qui la rend différente et complémentaire de l'explication ? C'est ce qui nous permet à nous, sujets humains, de considérer autrui comme sujet à l'image de soi-même, ego alter, et de comprendre de l'intérieur ses sentiments et ses réactions. Comprendre l'autre est un impératif vital aujourd'hui.

Mais cela suppose aussi une grande régénération morale, un grand changement moral : il nous faut vouloir du fond du cœur la concorde, la réconciliation, la compassion, le pardon. Et je terminerai mon propos par la salutation première de tout Méditerranéen : Que la paix soit avec vous. Que la paix soit avec nous.

Voir en ligne : /1995/08/MORIN/6547

(1) NDLR : nom de l'Espagne en hébreu.

(2) NDLR : le 26 janvier 1939, les troupes franquistes occupaient Barcelone, lors de la guerre civile d'Espagne.

(3) Cf. Edgar Morin, Autocritique, le Seuil, Paris, 1970, 24 pages, page 21.

(4) NDLR : homme politique catalan. Fondateur du Parti ouvrer d'unification marxiste (POUM), disparu au cours de la guerre d'Espagne (probablement exécuté par des agents du Parti communiste espagnol).

(5) NDLR : principe monarchique selon lequel la religion du souverain devait automatiquement devenir celle des sujets.

Par MORIN EDGAR (1)|PG:12

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Les métamorphoses du delta du Gange

À la frontière entre l'Inde et le Bangladesh, deux géants se jettent dans l'océan : le Gange et le Brahmapoutre. Alors que leurs bras se divisent, ces fleuves forment le plus grand delta du monde, qui s'étend sur plusieurs milliers de kilomètres carrés. Longtemps en conflit, grands félins et habitants tentent de résister à l'afflux des touristes, aux cyclones et à la montée des eaux.

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Toutes les photographies de cette double page sont de Bertrand Daugeron. Dans la gare de Calcutta, une fresque représente le parc national des Sundarbans, 2026

Les Sundarbans indiens, là où les bras des deltas du Gange et du Brahmapoutre s'enlacent. Près de 10 000 kilomètres carrés de terres et d'eaux partagées entre l'Inde et le Bangladesh, à l'embouchure du système fluvial Gange-Brahmapoutre, sur le golfe du Bengale. Côté indien : 4 200 kilomètres carrés, 102 îles, dont 54 sont habitées. Une forêt de mangrove classée au patrimoine mondial de l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco) depuis 1987 — la plus grande et la dernière encore intacte du monde. Et une donnée physique qui commande tout : 70 % des terres se situent entre 1,50 et 3 mètres d'altitude. Aucun relief, pas d'élévation refuge. Le delta tout entier affleure au niveau de la mer. Dans certaines sections, les digues sont déjà en dessous.

La zone de transition de la réserve regroupe cinq millions de personnes. Jusqu'en 1973, les communautés pouvaient venir puiser dans les ressources de la forêt : pêche dans les chenaux intérieurs, récolte de miel. Cette année-là, le gouvernement indien crée la Sundarban Tiger Reserve, premier pas vers une séparation stricte qui va se construire par étapes. En 1984, le cœur de la forêt devient parc national : accès totalement interdit. En 1989, l'ensemble du delta (forêt protégée et îles habitées) est désigné réserve de biosphère.

« Pourquoi le tigre attaque-t-il ? »

Certains blocs forestiers de la zone tampon, qui borde le parc, restent accessibles aux pêcheurs locaux, sous permis saisonnier, pour un nombre d'espèces limité. Mais à Sajnekhali, non loin du village de Pakhiralay, sur l'île de Gosaba, le contrôle est strict et s'impose à tous — pêcheurs, habitants, touristes. Une ligne est tracée entre deux mondes. D'un côté, le naturel administré. De l'autre, l'humain contraint. Entre les deux, une économie qui s'est réorganisée, partiellement, autour de cette séparation, avec le tourisme et l'espoir d'un développement économique.

L'agent du Sajnekhali Wildlife Sanctuary (sanctuaire faunique de Sajnekhali) en compagnie duquel nous patrouillons depuis trois heures s'arrête soudain, en regardant alentour : impossible ici de planifier au-delà de dix ans, explique-t-il. Dans l'intervalle, tout aura disparu.

Chaque jour, qu'il pleuve ou qu'il vente, pendant qu'une myriade de bateaux de touristes naviguent à l'affût d'un grand félin, une équipe de rangers inspecte les filets : plus de cent kilomètres de nylon tendu entre les chaumes de bambou courant en lisière de mangrove sur tout le périmètre. Il s'agit de protèger l'île de Gosaba du tigre du Bengale, et la nature des intrusions humaines : la pêche, la chasse et, désormais, les appareils photo. Cette protection, réalisée par les villageois — à la demande du sanctuaire de Sajnekhali par l'intermédiaire de comités locaux de villages (Joint Forest Management Committe, JFM) —, établit une séparation physique entre le monde des hommes et celui de la nature.

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Chassé-croisé de touristes à l'embarcadère, 2026
Bertrand Daugeron

Côté habité, les digues, levées de terre protégées par des toiles qui longent les berges, séparent les villages de l'eau, tentent de retenir ce que le delta voudrait reprendre. Côté nature, la mangrove, barrière physique et symbolique. Entre les deux, les chenaux. La Datta River. L'eau qui circule, qui érode, qui élargit.

Quelque part derrière les clôtures, des caméras pièges enregistrent en continu. Dans un bureau, chaque félin est identifié par ses rayures, telles des empreintes digitales. L'œil mécanique identifie ce que l'œil humain ne voit pas. On sait, depuis le recensement de 2022, qu'il y a ici cent un tigres et qu'ils ne traversent plus le bras de mer. On ne les voit pas ; eux nous voient. Avant les filets, les chasseurs de miel qui s'enfonçaient dans la mangrove portaient un masque avec des yeux peints derrière la tête. Le tigre attaque par-derrière : ne jamais lui tourner le dos. Aujourd'hui, le masque a été remplacé par les protections en nylon.

Si, depuis quelques années, les incidents ont quasi disparu, leurs rares occurrences incitent à la réflexion. « Pourquoi le tigre attaque-t-il ? », interroge l'agent. Parce qu'on entre dans son territoire. « Il ne chasse pas, il se défend. » Cette lecture change tout : il ne s'agit plus de neutraliser l'animal, mais de le tenir à distance. D'où les filets.

Il faut encore aider les félins à résister à la transformation de leur territoire. Or les chiffres suggèrent que cela n'a rien d'aisé. La réserve comptait 274 tigres en 2004. Il en reste moins de la moitié. Ce déclin observé dans les 56 réserves de tigres en Inde a conduit à sanctuariser ce territoire en 2007. Comme une dernière ligne de défense pour une population gravement menacée par la réduction de son espace vital, par la chasse et par le braconnage, qui réduisent ses ressources. On gagne la bataille du contact homme-animal, pas celle de l'habitat.

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Inspection quotidienne des filets longeant les rives, la frontière avec le monde naturel, 2026
Bertrand Daugeron

L'agent de protection des forêts du sanctuaire se trouve au cœur de cette organisation spatiale. Quand on lui demande si la situation est difficile pour les populations locales, il répond sans hésiter : « La vie est dure pour tous. » Il marque une pause, et complète : « Pour les hommes, pour les animaux, et pour le territoire. » Un simple état des lieux.

Le fleuve est large, ses eaux sont « internationales ». Aujourd'hui, sept cents mètres séparent l'île de Gosaba de la rive d'en face. Il y a vingt ans, elles étaient à portée de voix l'une de l'autre. Un homme peut avoir vu ça dans sa vie : le fleuve qui s'installe, mètre après mètre, dans ce qui était de la terre. L'eau qui gagne, la berge qui cède, et personne pour l'arrêter. Ici, la géographie fluctue. C'est une donnée qu'on subit, qu'on intègre.

La mangrove ne rend pas ses morts

Sur la digue qui longe Gosaba, les berges récemment reconstruites côtoient des bâtiments en ruine éventrés par l'érosion : murs penchés sur l'eau, toitures échouées dans la vase — dont celles des bureaux des rangers, qui ont dû être reconstruits cent mètres plus loin. La digue elle-même ressemble à un rempart médiéval ; elle sépare deux mondes que tout condamne à se rejoindre. D'ailleurs, elle vient d'être rehaussée, par précaution. D'un côté, la mangrove splendide, intacte, inaccessible. De l'autre, le village, les petits hôtels qui se construisent, les groupes de touristes qui débarquent avec leurs valises à roulettes et repartent avec des tigres en peluche.

Pour l'agent de protection des forêts, cet espace se trouve confronté aux besoins spécifiques de trois acteurs : les villages, le parc et l'industrie du tourisme. Trois forces qui coexistent, qui dépendent les unes des autres, et qui se contredisent en permanence, dans un équilibre précaire que chaque perturbation menace, et que chaque réponse ne fait que déplacer.

Ici, la « perturbation » porte un nom : cyclone. Du 23 au 28 mai 2021, celui baptisé Yaas a balayé le site cinq jours durant. Les digues ont rompu en deux cents points. Les images sont encore dans toutes les têtes. Elles ont fait le tour du monde. Les routes, l'éclairage public, les protections contre l'eau : tout est à reconstruire à la main ; tout doit être transporté par bateaux. Coût estimé par le gouvernement du Bengale-Occidental ? L'équivalent de 2,3 milliards d'euros. Entre 2019 et 2022, quatre cyclones destructeurs se sont succédé : Fani, Bulbul, Amphan, et puis Yaas. Le district de South 24 Parganas, au sud de Calcutta, enregistre un cyclone majeur tous les trois ou quatre ans. Soit le temps qu'il faut pour réparer les dégâts du précédent.

Mais les destructions ne tiennent pas seulement à la survenue des cyclones. Si Aila, un phénomène de puissance modérée apparu en 2009, a submergé l'intégralité du territoire, c'est qu'il a coïncidé avec une marée de vive-eau. Yaas a frappé exactement au moment du pic. Or les terres inondées par l'eau salée restent impropres à toute culture pendant deux ou trois ans, au moins.

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Avec les gardes forestiers, lors de la surveillance des rives du sanctuaire du tigre, 2026
Bertrand Daugeron

Les pêcheurs sont les premiers à subir le choc. La quantité de poisson n'est déjà plus suffisante. Crabes, crevettes et poissons sont vendus au marché local, sans que cela donne aux plus modestes des pêcheurs la capacité d'investir ni de faire face au moindre aléa. Après chaque cyclone, la migration s'accélère. Des familles entières doivent désormais compter sur les revenus d'un membre parti travailler dans un autre État du pays. Suraj a une vingtaine d'années. Il conduit un touk-touk électrique entre le village et l'embarcadère — touristes le matin dès 5 heures, groupes en milieu de matinée. La saison dure quelques mois. Le reste de l'année, il part à Bangalore, où il nettoie des appartements de standing. Il ne se plaint pas, il calcule. Et puis, il y a ces hommes qui peuvent rester, encore un temps, comme manœuvres et maçons. Débarquer les matériaux : sable, ciment, briques, gravier. Construire les hôtels. Se reconvertir. De pêcheur, devenir bâtisseur, avant que le prochain cyclone n'avale tout. Le chef des rangers ajoute : « Vous saisissez la pression psychologique ? Vivre entre deux catastrophes. »

Cyclones, marées… À ces deux forces destructrices s'ajoute une troisième, plus silencieuse. Chaque année, les rivières changent de cours, phénomène naturel dans un delta alluvial. Mais il est ici accéléré par le trafic maritime international. Les digues ont, au fil des ans, bloqué les flux tidaux qui apportaient les sédiments permettant aux îles de se recharger. Le lit des rivières s'élève, les îles s'affaissent, la mer monte. Depuis 1973, le delta indien a perdu 478 kilomètres carrés de terres par érosion, tandis que seuls 400 ont été gagnés par l'accrétion sédimentaire due aux apports fluviaux. Les eaux salées du golfe du Bengale entrent dans le delta, les eaux douces reculent. Par capillarité, le sel remonte dans les terres.

Ici, la géographie varie, nous explique l'agent. Ce qui rend caducs tout plan à long terme, toute infrastructure pensée pour durer, tout équilibre cherché entre les trois pôles avant que le prochain cyclone ne remette les compteurs à zéro.

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Une réserve humide administrée par le département forestier, 2026
Bertrand Daugeron

Chaque matin, à l'aube, les premiers bateaux quittent les embarcadères pour ramener les touristes de la veille vers le continent. En milieu de matinée, les groupes suivants arrivent avec leurs guides locaux et tour-opérateurs qui vendent des formules tout compris : hôtel, réserve, restaurant. La région accueille de 200 000 à 300 000 visiteurs par an selon l'Institut indien pour la faune sauvage (WII), concentrés sur moins de 35 % du territoire. Une pression croissante sur un espace fermé et fragile.

Le département des forêts délivre les immatriculations des cinq cents bateaux en activité ainsi que les permis pour les touristes (leur nombre étant régulé). Il redistribue 40 % des revenus aux communautés via les comités de cogestion de la forêt de chaque village. Les 60 % restants sont pour le fonctionnement et le développement du territoire. Le tourisme n'est pas une menace venue de l'extérieur, mais la reconversion forcée d'une population dont les bases économiques traditionnelles ont disparu. Quand la mer prend les terres et que la forêt se ferme aux exploitations traditionnelles, le tourisme devient la seule ressource locale viable. Encore faut-il parvenir à un équilibre, fragile. Celui que recherche l'agent : ni trop ni trop peu. Plus de tourisme, c'est plus de revenus pour les communautés et plus de pression sur un écosystème fragile. Moins de tourisme, c'est moins de dégradation, mais moins d'argent pour une région qui n'a plus d'autre option.

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La digue récemment refaite, un rempart contre les éléments naturels, 2026
Bertrand Daugeron

Prodip a la cinquantaine. Il tient l'accueil de l'un des plus récents hôtels de la région. En 1981, son père est parti dans la forêt et n'est pas rentré. Son corps n'a jamais été retrouvé. La mangrove ne rend pas ses morts. Aîné d'une famille de trois garçons et une fille, Prodip avait alors une dizaine d'années. Pendant dix jours, il n'y a rien eu à manger. Alors il a travaillé, pour que ses frères et sa sœur puissent aller à l'école.

Quarante ans plus tard, son fils Arjun, 19 ans, fait la cuisine dans le restaurant de l'hôtel. À côté, des murs à mi-hauteur, les fondations d'un restaurant que Prodip construit depuis quelque temps, au gré des fonds qu'il parvient à rassembler. « Il faut bien ! » Les gens viennent voir le tigre, celui qui a pris son père. Par un curieux renversement, l'animal qui a détruit sa famille hier est devenu la condition de sa survie.

Alors, jusqu'à quand, cet équilibre précaire ? « On n'en sait rien », répond l'agent. Objectifs à court terme uniquement. Planifier à long terme dans les Sundarbans, c'est construire sur ce qui bouge. Alors on fait autrement. On construit ce qui peut tenir jusqu'au prochain cyclone. On réparera ce que le suivant aura défait. Et puis, on recommencera.

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