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Mère Méditerranée

Sur le pourtour de la Méditerranée, trois conflits majeurs hantent les dirigeants de la planète : Bosnie, Proche-Orient, Algérie. D'autres peuvent, à tout instant, s'intensifier, voire exploser : Kurdistan, Chypre, Liban, Kosovo, Macédoine... Et cette mer constitue l'une des plus éloquentes lignes de fracture entre le Nord opulent et le Sud dépendant. Pourtant, la Méditerranée n'est pas qu'une zone de tempêtes, elle demeure le berceau de quelques-unes des principales civilisations du monde ; elle reste une aire de métissage. Un lieu où il est encore possible de réinventer une économie de la convivialité.

Si mes gènes, si mes chromosomes pouvaient parler, il vous raconteraient une odyssée méditerranéenne qui partirait à peu près comme celle d'Ulysse, mais plus au sud, de la Méditerranée asiatique, ce Proche-Orient d'aujourd'hui ; ils vous raconteraient leur voyage dans l'Empire romain, leur arrivée dans la péninsule Ibérique et en Provence. Ils vous diraient plus d'un millénaire d'enracinement et près de sept cents années dans une Espagne plurielle aux divers royaumes et aux trois religions, jusqu'à pour certains, 1492 et, pour d'autres, le XVIIe siècle. Mes gènes, mes chromosomes, vous diraient comment ces ancêtres conversos auront connu pendant deux siècles le baptême de l'Église catholique ; puis ils vous narreraient leur séjour rejudaïsé dans le grand duché de Toscane, à Livourne jusqu'à la fin du XVIIIe siècle d'où, poussés par les grands courants de l'expansion économique de l'Occident, ils avaient gagné, dans l'Empire ottoman, la grande cité de Salonique, peuplée en grande majorité de séfarades qui parlaient le vieux castillan antérieur à la jota. Puis ils vous diraient le retour vers l'Occident, et enfin l'enracinement en France.

Mes gènes vous diraient que toutes ces identités méditerranéennes successives se sont unies, symbiotisées en moi, et, au cours de ce périple bimillénaire, la Méditerranée est devenue une patrie très profonde. Les papilles de ma langue sont méditerranéennes, elles appellent l'huile d'olive, elles s'exaltent d'aubergines et de poivrons grillés, elles désirent tapas ou mézés. Mes oreilles adorent le flamenco et les mélopées orientales. Et dans mon âme, il y a ce je ne sais quoi qui me met en résonance filiale avec son ciel, ses îles, ses côtes, ses aridités, ses fertilités.

Les gènes vous confieraient aussi qu'ils ont vécu une expérience typiquement ibérique, l'expérience marrane. Le marranisme n'est pas seulement, comme beaucoup le croient, une façon secrète d'être juif sous le masque chrétien ou une façon d'avoir dissous son ascendance juive dans un christianisme sincère ; c'est aussi l'expérience, dans un même esprit et dans une même âme, de la rencontre de deux religions antagonistes. Ou bien cet antagonisme produit la dissolution de ce que l'une et l'autre religion ont de formel, et dégage alors une prodigieuse combustion mystique, et c'est Thérèse d'Avila. Ou bien le choc des deux religions dissout l'une et l'autre pour faire place au doute et à l'interrogation généralisée, et c'est le cas de Montaigne, lui aussi issu de conversos. Ou bien encore le Dieu transcendant se désintègre, et c'est la nature qui devient divine en devenant autocréatrice, et c'est Spinoza. Et moi, oui, je suis mystique certes à ma façon, je suis rationnel, je suis sceptique, et je n'aurais pas été tel sans Séfarad (1), je veux dire les Espagnes, dans sa pluralité.

Mes gènes ne m'ont pas parlé de Barcelone, mais mon esprit a été marqué par Barcelone. J'avais dix-huit ans en janvier 1939 quand j'appris brutalement la chute de Barcelone (2). J'ai écrit dans mon livre Autocritique : « Je pleurai, en regardant l'énorme manchette de Paris-Soir, cachant mon visage derrière le journal, dans le salon où mes parents écoutaient les accordéons de Radio-Ile-de-France, et je ne savais pas qu'en même temps mon camarade de classe Jacques Francis Rolland et des centaines d'autres cessaient d'être des gamins et entraient dans l'adolescence, en pleurant ensemble, seuls, la fin de l'espoir, et que tous les autres espoirs qui se lèveraient plus tard seraient édifiés avec ces ruines (3). »

Je n'avais pas idéalisé l'Espagne républicaine car je savais quels conflits internes, quelle guerre civile sporadique au sein de la grande guerre civile avaient ravagé Barcelone, provoquant notamment l'assassinat d'Andreu Nin (4) par les services secrets soviétiques du général Orlov. Mais je pressentais obscurément que ce désastre était le début d'un désastre historique plus terrible encore ; je sentais, comme d'autres, que la chute de Barcelone était le début d'autres chutes, d'abord la chute de la France à peine un an plus tard, puis la chute de l'Europe.

Quand j'ai découvert Barcelone, après la guerre, j'ai subi ce qu'un écrivain allemand qui parle de Barcelone, justement, appelle une « intoxication amoureuse ». Et j'aime plus que jamais la Barcelone d'aujourd'hui, ville d'espoir, ville de paix, ville ouverte, riche de sa culture catalane, de sa culture espagnole et des cultures des migrants ibériques qui se sont catalanisés en son sein. C'est une ville qui, dans le même mouvement où elle se ressource dans son passé, s'avance vers un futur d'association ibérique, européen, méditerranéen.

Mais de même que j'ai ressenti la chute de Barcelone en 1939 comme le plus sinistre avertissement pour l'Europe, je ressens, depuis 1994, un choc de la même violence et aussi lourd de funestes présages dans la décomposition de la richesse polyethnique de la Bosnie-Herzégovine et dans le siège de Sarajevo. La Bosnie-Herzégovine n'était-elle pas déjà en elle-même la préfiguration de l'Europe que nous souhaitions ? N'était-elle pas, à la fois, laïque et polyreligieuse ? Cet assassinat de la Bosnie-Herzégovine frappe au cœur l'idée d'Europe et la possibilité d'Europe.

Le retour des purifications

Nous voyons réapparaître un mal que nous croyions avoir dépassé en élaborant l'Union européenne. Certes, l'État national a joué un rôle civilisateur fécond dans l'histoire de l'Europe, mais il a porté en lui la potentialité, trop souvent inhibée, de la purification. La purification nationale a d'abord été religieuse. C'est 1492 en Espagne, puis le triomphe du principe cujus regio ejus religio (5), l'expulsion des protestants de France avec la révocation de l'édit de Nantes en 1685, un peu partout l'expulsion ou la ghettoïsation des juifs. Puis, au XXe siècle, la purification devint raciale et ethnique. Les guerres gréco-turques ont suscité les transferts massifs des Hellènes d'Asie mineure en Macédoine, des Turcs de Macédoine en Turquie, puis Hitler a voulu purifier l'Allemagne des juifs, des Tsiganes, des malades mentaux. La fin de la guerre a chassé les Allemands de Silésie, des Sudètes ; les Polonais d'Ukraine.

Aujourd'hui, en ex-Yougoslavie, en Europe, en Méditerranée tous les conflits prennent un aspect atroce de ségrégations ethniques et religieuses. Le seul remède aux conceptions closes de l'ethnie et de la nation est dans le principe associatif. Le destin de l'Europe se joue dans l'alternative association ou barbarie. Et ce n'est pas seulement le destin de l'Europe, c'est celui de la Méditerranée.

Méditerranée ! Notion trop évidente pour ne pas être mystérieuse ! Mer qui porte en elle tant de diversité et tant d'unité ! Mer des extrêmes fertilités et des extrêmes aridités ! Mer dont le centre est formé par sa circonférence ! Mer à la fois d'antagonismes et de complémentarité conflictuelle de la mesure et de la démesure ! Berceau de toutes les cultures d'ouverture et d'échanges ! Matrice de l'esprit le plus sacré et de l'esprit le plus profane ! Matrice des religions polythéistes et des religions monothéistes ! Matrice des cultures à mystère qui promettent la résurrection après la mort et des sagesses qui demandent à accepter le néant de la mort ! Matrice de la philosophie, de la théosophie, de la gastrosophie et de l'oenosophie ! Matrice de la rationalité, de la laïcité et de la culture humaniste ! Matrice de la renaissance et de la modernité de l'esprit européen ! Mer de la communication des idées et des confluences des savoirs, qui a su faire passer Aristote de Bagdad à Fès avant de le faire parvenir à la Sorbonne de Paris ! Mer tricontinentale des rencontres fécondes et des ruptures tragiques entre l'Est et l'Ouest, le Sud et le Nord ! Mer qui fut le monde et qui demeure, pour nous Méditerranéens, notre monde !

Notre Méditerranée s'est rétrécie, elle est devenue un lac de l'ère planétaire baignant le sud de l'Europe, elle-même rétrécie aux dimensions d'une Suisse face aux énormes masses continentales qui bordent le Pacifique, nouveau centre de gravité du monde. Cette Méditerranée, qui devrait donc jouir de la paix d'un lac, de la douceur d'un lac, redevient pourtant un lieu de tempêtes. Cette Méditerranée marginalisée redevient une des zones sismiques les plus importantes de la planète.

Alerte ! Je dis alerte, parce que l'Europe tend à se détourner de la Méditerranée au moment, justement, où en Méditerranée s'accroissent problèmes et périls. Les phénomènes de dislocation, dégradation, renfermement qui se développent un peu partout affectent particulièrement la Méditerranée. Plus encore : la mer de la communication devient la mer des ségrégations, la mer des métissages devient la mer des purifications religieuses, ethniques, nationales. Les grandes villes cosmopolites, véritables « cités-monde », creusets de la culture méditerranéenne, se sont éteintes les unes après les autres dans la monochromie : Salonique, Istanbul, Alexandrie, Beyrouth, Sarajevo qui agonise.

Après 1989, l'Europe de l'Ouest, en se tournant vers l'Est qui s'ouvrait, s'est détournée des problèmes fondamentaux de la Méditerranée qui la concernent vitalement. L'économie européenne s'est tournée vers les marchés potentiels de l'Est, regardant, au-delà, l'énorme marché chinois. La Méditerranée est de plus en plus oubliée.

Les puissances européennes se sont montrées impuissantes face au conflit israélo-palestinien, à la tragédie de l'ex-Yougoslavie, et regardent hébétées la tragédie algérienne.

Les pays du Sud européen, particulièrement de l'arc latin, n'ont pas élaboré une conception commune pour une politique méditerranéenne. L'Europe ouverte tend à redevenir l'Europe du rejet. Au moment où avaient commencé les tentatives d'intégration européenne de l'islam (posthumes comme en Espagne, qui réintègre en son identité son passé maure ; modernes comme en France et en Allemagne, avec les immigrés maghrébins et turcs), voilà que revient le vieux démon européen : refouler, exclure l'islam. L'offensive serbe en Bosnie n'est pas seulement un accident, elle est la poursuite d'une reconquête.

On a laissé détruire le caractère polyvalent et polyethnique de la Bosnie-Herzégovine, et, lorsqu'elle se trouve tronquée pour n'être plus qu'un réduit musulman, on s'effraie à l'idée d'un État musulman. Partout, le partenaire nécessaire est de plus en plus considéré comme l'adversaire potentiel, et cela de chacun des quatre côtés de la Méditerranée (nord-sud et est-ouest).

La Méditerranée s'efface comme dénominateur commun. Plus encore : il faut comprendre que la grande ligne sismique qui part du Caucase, en Arménie-Azerbaïdjan, qui a dévasté depuis près de cinquante ans le Proche-Orient, s'est étendue vers l'ouest en Méditerranée ; elle a saccagé la Bosnie-Herzégovine, et elle ravage l'Algérie. C'est la ligne où deviennent virulents et mortels les antagonismes Est/Ouest, Nord/Sud, richesse/pauvreté, vieillesse/jeunesse, laïcité/religion, islam/chrétienté/judaïsme… Nous pouvons espérer, sans certitude aucune, en une progressive pacification au Proche-Orient, notamment par l'accession de la Palestine à l'indépendance nationale ; mais le trou noir géo-historique y demeure, et deux nouveaux trous noirs se sont formés en Bosnie et en Algérie.

En Algérie, il y a eu les conséquences désastreuses non seulement du vote FIS, mais de la négation de ce vote, et tout va vers l'implosion. Que sera l'Algérie ? Quel bouleversement géopolitique formidable ne va-t-il pas s'y produire ? Va-t-on vers une refermeture de la Méditerranée ? Un embrasement ?

Dans ces conditions tragiques, les pires ennemis sont les seuls qui collaborent entre eux ; de même qu'il y eut, en Italie, les mêmes méthodes et les mêmes objectifs entre le terrorisme noir et le rouge, qui avaient pour but commun de détruire la démocratie, de même, en Israël-Palestine, ce sont les fanatiques ennemis israéliens et arabes qui coopèrent avec ardeur pour saboter la paix ; de même, en Algérie, la terreur des attentats et la terreur de la répression collaborent pour empêcher toute entente démocratique. Partout les haines adverses ont un même ennemi commun : la concorde, la réconciliation, la compassion, le pardon.

Pourrons-nous sauver la Méditerranée ? Pourrons-nous restaurer, mieux développer, sa fonction communicatrice ? Pourrons-nous remettre en activité cette mer d'échanges, de rencontres, ce creuset et bouillon de culture, cette machine à fabriquer de la civilisation ?

Il y a des solutions économiques, mais les solutions seulement économiques sont insuffisantes et parfois font problème ; ainsi, le FMI met les États dans la nécessité d'obéir à ses exigences pour avoir des crédits, mais aussi dans la nécessité de lui désobéir pour éviter le clash politique et social. Il faut du développement, mais il faut aussi entièrement repenser et transformer notre concept de développement, lequel est sous-développé. Ainsi, il n'y a pas que l'économie industrielle à installer, il y a aussi à réinventer une économie de convivialité.

Déjà, les innombrables retraités qui viennent sur les côte nord-méditerranéennes cherchent non seulement du soleil et du beau temps, mais une aménité du vivre, un plaisir de vivre et un art de vivre. Dans l'art de vivre méditerranéen, il y a l'extraversion de la place publique, du paseo, du corso, qui est aussi un art de la communication. Il y a notre gastrosophie qui tend à chacun le fruit et le rameau de l'olivier. Les continentaux, qui viennent s'installer pour leurs vacances ou durablement dans des lieux encore préservés, viennent chercher l'antidote à la mécanisation, à la chronométrisation, à l'anonymisation, à la hâte.

Nous avons, dans nos cultures, les ressources pour résiste à la standardisation et à l'homogénéisation. Nos paysages, nos sites, nos monuments, nos architectures du passé ne sont pas seulement des objets esthétiques ; ils irradient des ondes qui nous pénètrent, ils distillent des sucs qui nous font nous épancher, ils nous instillent des vérités impalpables qui deviennent nos vérités. Et n'avons-nous pas mission de propager cet art de vivre dans le sillage de nos pizzas, de nos couscous, de nos taramas, de nos tapas et de nos vins ?

Mais la défense et l'illustration d'une qualité de vie exigent la résistance à ce qu'ont de barbare le développement techno-industriel incontrôlé, le déferlement du profit au détriment des relations d'entraide et de services mutuels, l'extension du béton et du bitumage qui ont déjà dénaturé tant de nos côtes.

Ils exigent une politique de régénération de la Méditerranée qui comporte évidemment le réassainissement de la mer, sa repopulation aquatique : tout cela a commencé sporadiquement, mais cela devrait devenir systématique et commun. Une telle politique comporterait, autant que faire se peut et partout où cela se peut, la restauration des activités pastorales, le développement du maraîchage et d'une agriculture de qualité, ce qui déjà, en viticulture, se manifeste dans de nombreux pays par les progrès qualitatifs obtenus par la sélection des cépages, les procédés de vinification, le caractère biologique de l'engrais. Enfin, il faut savoir que, grâce à l'ingénierie génétique, nous trouverons bientôt le moyen de cultiver des plantes qui puiseront l'azote de l'air et le réintroduiront en terre, et, plus largement, de rendre cultivables à nouveau des terres peu fertiles.

C'est enfin non seulement la défense de la qualité de la vie mais la défense de la vie elle-même qui exigent une politique de l'émigration, laquelle n'est possible que si nous savons remplacer la peur démographique et la peur ethnique, hélas aujourd'hui liées, par la résurrection du noble sens de l'hospitalité, le sentiment de la complémentarité du voisin, le respect de l'autre, l'amour de la diversité.

Pour un grand renouveau moral

Mais nous devons d'abord nous mobiliser contre la grande fracture sismique qui a envahi la Méditerranée. Il nous faut cesser de regarder l'islam et l'arabisme comme monolithes ou comme agressions. Il nous faut penser à tant de brimades, de dénis, de justice à deux poids et deux mesures, à tant de déceptions.

Il nous faut associer, lier, redonner la primauté à ce qui est commun, restituer l'identité commune sous et dans la diversité, afin de faire émerger l'identité de citoyen de la Méditerranée au sein de nos polyidentités, car nous sommes tous polyidentitaires, et nos différentes identités doivent s'enrouler en spirale les unes autour des autres au lieu de s'entre-refouler les unes les autres.

Il n'y a pas de fraternité profonde sans maternité : il nos faut revitaliser notre mer mère. Il y a un mythe euphorique simpliste de la Méditerranée, qui ignore que tant de dislocations, destructions, intolérances, viennent de la Méditerranée elle-même. Mais nous avons besoin d'un mythe riche qui exprime nos aspirations à l'accomplissement du meilleur de nos possibilités. Ah ! il nous faut de la compréhension, beaucoup de compréhension. Qu'est-ce que la compréhension qui la rend différente et complémentaire de l'explication ? C'est ce qui nous permet à nous, sujets humains, de considérer autrui comme sujet à l'image de soi-même, ego alter, et de comprendre de l'intérieur ses sentiments et ses réactions. Comprendre l'autre est un impératif vital aujourd'hui.

Mais cela suppose aussi une grande régénération morale, un grand changement moral : il nous faut vouloir du fond du cœur la concorde, la réconciliation, la compassion, le pardon. Et je terminerai mon propos par la salutation première de tout Méditerranéen : Que la paix soit avec vous. Que la paix soit avec nous.

Voir en ligne : /1995/08/MORIN/6547

(1) NDLR : nom de l'Espagne en hébreu.

(2) NDLR : le 26 janvier 1939, les troupes franquistes occupaient Barcelone, lors de la guerre civile d'Espagne.

(3) Cf. Edgar Morin, Autocritique, le Seuil, Paris, 1970, 24 pages, page 21.

(4) NDLR : homme politique catalan. Fondateur du Parti ouvrer d'unification marxiste (POUM), disparu au cours de la guerre d'Espagne (probablement exécuté par des agents du Parti communiste espagnol).

(5) NDLR : principe monarchique selon lequel la religion du souverain devait automatiquement devenir celle des sujets.

Par MORIN EDGAR (1)|PG:12

Pour une nouvelle conscience planétaire

Le temps n'est plus à dresser le constat des catastrophes écologiques. Ni à imaginer que, à lui seul, l'essor des technologies pourrait y porter remède et encore moins venir à bout des grands dysfonctionnements qui menacent de détraquer pour de bon la planète et la biosphère. Le sursaut salvateur ne peut surgir que d'un immense bouleversement de nos rapports à l'homme, aux autres vivants, à la nature. Il faut qu'une conscience écologique de la solidarité se substitue à la culture de la compétition et de l'agression qui régit actuellement les rapports mondiaux.

Le problème écologique nous concerne non seulement dans nos relations avec la nature mais aussi dans notre relation avec nous-mêmes (1).

L'écologie, en tant que discipline scientifique, s'est créée à la fin du dix-neuvième siècle, avec Haeckel, et, en 1935, avec Tansley, est apparu « l'écosystème », notion centrale qui a distingué le type d'objet de cette science de la plupart des autres domaines de la recherche.

En 1969, s'est opérée en Californie une jonction entre l'écologie scientifique et la prise de conscience des dégradations du milieu naturel, non seulement locales (lacs, rivières, villes) mais, désormais, globales (océan, planète), affectant les nourritures, les ressources, la santé et le psychisme des êtres humains eux-mêmes. Il y a eu ainsi passage de la science écologique à la conscience écologique.

De plus, la jonction s'est faite entre la conscience écologique et une version moderne du sentiment romantique de la nature qui s'était développé, principalement dans la jeunesse, au cours des années 60. Ce sentiment a trouvé dans le message écologique une justification rationnelle. Jusqu'alors, tout retour à la nature avait été perçu, dans l'histoire occidentale moderne, comme irrationnel, utopique, en contradiction avec les évolutions « progressives ». En fait, l'aspiration à la nature n'exprime pas seulement le mythe d'un passé naturel perdu ; elle exprime aussi les besoins hic et nunc des êtres qui se sentent brimés, oppressés, opprimés dans un monde artificiel et abstrait. La revendication de la nature est une des revendications les plus personnelles et les plus profondes, qui naît et se développe dans les milieux urbains de plus en plus technicisés, bureaucratisés, chronométrés, industrialisés. Il a fallu la science et la conscience écologiques pour qu'on en découvre la rationalité.

Dans les années 1969-1972, la conscience écologique suscite une prophétie aux couleurs d'apocalypse. Elle annonce que la croissance industrielle conduit à un désastre irréversible, non seulement pour l'ensemble du milieu naturel mais aussi pour l'humanité. Il faut considérer comme historique l'année 1972, celle du rapport Meadows, commandé par le club de Rome, et qui situe le problème dans sa dimension planétaire (2).

Certes, ses méthodes de calcul étaient simplistes, mais c'était une première tentative pour appréhender ensemble les devenirs humain et biologique à l'échelle planétaire. De même, les premières cartes de géographie établies au Moyen Age par les navigateurs arabes comportaient d'énormes erreurs dans la situation et la dimension des continents mais elles constituaient le premier effort pour concevoir le monde.

La prophétie écologiste des années 70 s'est partiellement autodétruite : la diffusion assez rapide de la conscience des pollutions, dégradations locales ou provinciales a provoqué la mise en œuvre de dispositifs juridiques et techniques qui ont en quelque sorte amendé ou différé son caractère cataclysmique. Mais une bonne prophétie est précisément celle qui suscite les réactions et luttes évitant la catastrophe qu'elle prédit. Cependant, la prophétie catastrophique n'a été que retardée : quinze ans plus tard, divers accidents spectaculaires, dont Seveso et Tchernobyl, l'ont vérifiée, et la grande alerte sur la biosphère est aujourd'hui déclenchée.

Désormais, avec le recul, on peut mieux voir ce qu'il y avait de secondaire et d'essentiel dans la prise de conscience écologique. Ce qui était secondaire, et que certains ont pris pour le principal, c'était l'alerte énergétique. Bien des esprits de la première vague écologique ont cru qu'on allait dilapider très rapidement les ressources en énergie du globe. En fait, les potentialités illimitées du nucléaire et du solaire indiquent que la menace fondamentale ne se situe pas là. La seconde erreur était le mythe d'une nature représentant une sorte d'équilibre idéal, statique, qu'il fallait respecter ou rétablir. On ignorait que les écosystèmes et la biosphère ont une histoire faite de ruptures d'équilibres et de rééquilibrations, de désorganisations et de réorganisations.

Mais alors, qu'y avait-il d'important dans la conscience écologique ? C'est, nous allons le voir,

1) la réintégration de notre environnement dans notre conscience anthropologique et sociale,

2) la résurrection écosystémique de l'idée de nature,

3) l'apport décisif de la biosphère à notre conscience planétaire.

Revenons à la notion d'écosystème. Elle signifie que, dans un milieu donné, les instances géologiques, géographiques, physiques, climatologiques (biotope) et les êtres vivants de toute sorte, unicellulaires, bactéries, végétaux, animaux (biocénose) inter-rétroagissent les uns avec les autres pour générer et régénérer sans cesse un système organisateur, ou écosystème, produit par ces inter-rétroactions mêmes. Autrement dit, les interactions entre les êtres vivants ne sont pas uniquement de dévoration, de conflit, de compétition, de concurrence, de dégradation et de déprédation, mais aussi d'interdépendances, de solidarités et de complémentarités. L'écosystème s'autoproduit, s'autorégule et s'auto-organise, de façon d'autant plus remarquable qu'il ne dispose d'aucun centre de contrôle, d'aucune tête régulatrice, d'aucun programme génétique. Son processus d'autorégulation intègre la mort dans la vie, la vie dans la mort.

« Vivre de mort, mourir de vie »

C'est le cycle trophique dans lequel, effectivement, la mort — et la décomposition — des grands prédateurs nourrit non seulement des animaux charognards, non seulement une multitude d'insectes nécrophages, mais aussi des bactéries. A leur tour, ces bactéries vont fertiliser les sols ; les sels minéraux issus des décompositions vont nourrir les plantes par les racines ; ces plantes elles-mêmes vont nourrir des animaux végétariens, lesquels vont nourrir dés animaux carnivores, etc. Ainsi la vie et la mort s'entretiennent l'une l'autre, selon la formule d'Héraclite : « vivre de mort, mourir de vie. » Il faut s'émerveiller de cette étonnante organisation spontanée, mais ne pas l'idéaliser pour autant car c'est la mort qui régule tous les excès de naissances et toutes les insuffisances de nourriture. La Mère Nature est en même temps marâtre.

On peut se demander si les écosystèmes ne sont pas des sortes de computers, ordinateurs sauvages spontanément créés à partir des inter-computations entre les vivants, qui, bactéries, plantes, animaux, sont tous des êtres dont l'organisation et l'activité sont indissociables d'une organisation commutante et d'une activité cognitive. Même les plantes ont des stratégies, certaines de lutte les unes contre les autres pour l'espace ou le soleil. Ainsi, les radis sécrètent des substances nocives pour écarter d'autres végétaux de leur voisinage ; les arbres se bousculent dans les forêts pour chercher le soleil ; les fleurs ont leur manière d'attirer les insectes butineurs. On constate des phénomènes incessants d'inter-computations et d'inter-communications qui, à mon sens, établissent une entité computante globale.

De même que le marché économique est une sorte d'ordinateur numérique spontané, né de myriades de calculs et computations individuelles, qui régule en retour ces calculs et computations, de même les inter-computations entre les êtres vivants créent une sorte de super-computation (non numérique) qui régule les interactions.elles-mêmes. C'est la seule façon de comprendre pourquoi si nombreuses sont les fleurs — à commencer par les orchidées qui utilisent des stratégies d'attraction, de parure et de séduction pour les insectes, de façon que ceux-ci viennent butiner leur pollen ; et de comprendre aussi pourquoi les insectes eux-mêmes vont vers ces plantes. Autrement dit, bien des complémentarités deviendraient intelligibles en concevant l'écosystème comme une sorte d'être naturel spontané, aux milliards de têtes, de membres. Il en est de même de la notion de biosphère, écosystème suprême qui contient et englobe les écosystèmes de notre planète. Ainsi les notions d'écosystème et de biosphère introduisent-elles leurs richesses et leurs complexités à l'idée romantique de Nature.

Jusqu'à une époque récente, toutes les sciences découpaient arbitrairement leur objet dans le tissu complexe des phénomènes. L'écologie est la première qui traite du système global, avec ses constituants physiques, botaniques, sociologiques, microbiens, dont chacun relève d'une discipline spécialisée. La connaissance écologique nécessite une poly-compétence dans ces différents domaines et, surtout, une appréhension des interactions et de leur nature systémique.Les succès de la science écologique nous montrent que, contrairement au dogme de l'yperspécialisation, il existe une connaissance organisationnelle globale, seule capable d'articuler les compétences spécialisées pour comprendre les réalités complexes. De plus, le diagnostic d'un mal écologique appelle non pas une action destructrice sur une cible, mais une action régulatrice sur une interaction ; ainsi on intervient écologiquement contre un pathogène, non par l'emploi massif de pesticides, qui, pour détruire l'espèce jugée néfaste, vont détruire la plupart des autres espèces, mais par l'introduction dans le milieu d'une espèce antagoniste à l'espèce dangereuse, ce qui va permettre de réguler l'écosystème menacé. Nous sommes donc en présence d'une science de type nouveau, portant sur un système complexe, faisant appel à la fois aux interactions particulières et à l'ensemble global, qui ressuscite le dialogue et la confrontation entre les hommes et la nature, et qui permet des interventions mutuellement profitables aux uns et à l'autre.

Examinons maintenant l'aspect paradigmatique de la pensée écologisée. Je donne au mot paradigme le sens suivant : « La relation logique entre les concepts maîtres commandant toutes les théories et tous les discours qui en dépendent. » Ainsi, le grand paradigme de la culture occidentale du dix-septième au vingtième siècle disjoint le sujet et l'objet, le premier renvoyé à la philosophie, le second à la science : tout ce qui est esprit et liberté relève de la philosophie, tout ce qui est matériel et déterministe relève de la science. Ce même paradigme entraîne la disjonction entre la notion d'autonomie et celle de dépendance : l'autonomie n'a aucune validité dans le cadre du déterminisme scientifique, et, dans le cadre philosophique, elle chasse l'idée de dépendance. Or la pensée écologisée doit nécessairement briser ce carcan et se référer à un paradigme complexe où l'autonomie du vivant, conçu comme être auto-éco-organisateur, est inséparable de sa dépendance.

L'organisme d'un être vivant (auto-éco-organisateur) travaille sans arrêt, donc, pour s'automaintenir, dégrade son énergie. Il a besoin de la renouveler en puisant dans son environnement, et, par là même, il dépend de ce dernier. Ainsi nous avons besoin de la dépendance écologique pour pouvoir assurer notre indépendance. Autrement dit, la relation écologique nous amène très rapidement à une idée apparemment paradoxale : pour être indépendant, il faut être dépendant. Et plus on veut gagner son indépendance, plus il faut la payer par de la dépendance. Ainsi, notre autonomie matérielle et spirituelle d'êtres humains dépend non seulement de nourritures matérielles, mais aussi de nourritures culturelles, d'un langage, d'un savoir, de mille choses techniques et sociales. Plus notre culture nous permettra la connaissance de cultures étrangères et de cultures passées, plus notre esprit aura des chances de développer son autonomie.

L'auto-éco-organisation signifie aussi, plus profondément, que l'organisation du monde extérieur est inscrite à l'intérieur de notre propre organisation vivante. Ainsi le rythme cosmique de la rotation de la Terre sur elle-même, qui fait alterner le jour et la nuit, se retrouve aussi à l'intérieur de nous sous forme d'une horloge biologique interne ; celle-ci détermine notre rythme nycthéméral autonome, lequel manifeste sa périodicité, sans nul stimulus extérieur, chez un sujet, humain vivant sans montre dans une caverne. De même le rythme des saisons est-il inscrit à l'intérieur des organismes végétaux et animaux. Certaines plantes commencent à sécréter leur sève à partir de l'accroissement de la durée du jour, d'autres à partir de l'intensification de la lumière solaire. Pour la plupart des animaux, le printemps est la saison des amours, des copulations, de la reproduction. Autrement dit, le rythme cosmique externe des saisons se retrouve à l'intérieur des êtres vivants, de même que nous avons pris du cosmos, pour l'intégrer à nos sociétés, l'organisation du temps qui est celle de notre calendrier et de nos fêtes. Ainsi le monde est en nous, en même temps que nous sommes dans le monde.

Nous ne sommes pas insulaires

C'est ici qu'il nous faut totalement abandonner la conception insulaire de l'homme : nous ne sommes pas des extra-vivants, des extra-animaux, des extra-mammifères, des extra-primates. Nous ne sommes pas détachés des primates, nous sommes devenus des super-primates en développant des qualités qui étaient sporadiques, ou amorcées chez les singes, comme le bipédisme, la chasse ou l'utilisation des outils. Nous ne sommes pas détachés des mammifères, nous sommes des super-mammifères marqués à jamais par notre relation intime, chaude, intense d'être inachevé non seulement à la naissance mais jusqu'à la mort, avec notre mère, ainsi que par la relation entre les frères et sœurs dans une portée, source de l'amour, de l'affection, de la tendresse, de la fraternité humaines. Nous sommes des super-mammifères, des super-vertébrés, des super-animaux, des super-vivants. Cette idée fondamentale signifie, du coup, que non seulement l'organisation biologique, animale, mammifère, etc., se trouve dans la Nature, à l'extérieur de nous, mais aussi dans notre nature, à l'intérieur de nous.

Comme tous les êtres vivants, nous sommes aussi des êtres physiques. Nous sommes constitués par des macro-molécules complexes remontant à une époque prébiotique de la Terre : les atomes de carbone de ces molécules, indispensables à la vie, se sont formés dans le creuset de soleils ayant précédé le nôtre, de la rencontre de noyaux d'hélium. Enfin, toutes les particules qui se sont liées en hélium datent des premières secondes de l'univers. Ainsi, en même temps que nous sommes dans un monde physique, ce monde physique, dans son organisation physico-chimique, est constitutivement en nous. Voici donc un principe fondamental de la pensée écologisée : non seulement on ne peut disjoindre un être autonome (Autos) de son habitat cosmo-physique et biologique (Oikos), mais il faut aussi penser qu'Oikos est dans Autos sans pourtant qu'Autos cesse d'être autonome, et, en ce qui concerne l'homme, relativement étranger au monde qui est pourtant le sien. En effet, nous sommes intégralement les enfants du cosmos. Mais par l'évolution, par le développement particulier de notre cerveau, par le langage, par la culture, par la société, nous lui sommes devenus étrangers, nous nous sommes distanciés de lui et nous nous en sommes marginalisés.

Pour comprendre notre situation, je reprendrai la parabole du mathématicien G. Spencer-Brown. Il disait à peu près : « Supposons que l'univers veuille prendre conscience de lui-même. Que ferait-il ? Eh bien, l'univers serait obligé de dégager de lui une sorte de pédoncule, une sorte de bras de poulpe qu'il éloignerait de lui de façon à pouvoir se regarder lui-même. Mais, au moment où ce bras s'éloigne, où l'extrémité de ce bras se retourne sur l'univers pour le regarder, elle cesse d'en faire vraiment partie et lui devient étrangère. Ainsi l'univers échoue à se connaître, là où il a réussi : au moment où il a réussi à se connaître, il est trop tard, ce qui le connaît s'en est, d'une certaine façon, autonomisé (3). » Certains ont pensé définir l'homme par disjonction et opposition à la nature ; d'autres par l'intégration à la nature. Or, nous devons nous définir à la fois par l'insertion mutuelle et par notre distinction par rapport à la Nature. Nous vivons cette situation paradoxale.

Nous sommes aujourd'hui arrivés au moment historique où le problème écologique nous demande de prendre simultanément conscience de notre relation fondamentale avec le cosmos et de notre étrangeté. Toute l'histoire de l'humanité est histoire d'interaction entre la biosphère et l'homme. Le procès s'est intensifié avec le développement de l'agriculture, qui a profondément modifié le milieu écologique. De plus en plus, s'est créée une sorte de dialogue (relation à la fois complémentaire et antagoniste) entre la sphère anthropo-sociale et la nature. L'homme doit cesser d'agir comme un Gengis Khan de la banlieue solaire et se considérer, non pas comme le berger de la vie, mais comme le copilote de la Nature. Un double-pilotage est désormais requis par la conscience écologique : l'un, profond, qui vient de toutes les sources inconscientes de la vie et de l'homme, et l'autre, celui de notre intelligence consciente.

La conscience écologique peut être très facile dès qu'il s'agit de maux, de nuisances : voilà un Tchernobyl, voici un Seveso, voici une catastrophe. Mais la pensée écologisée est très difficile parce qu'elle contredit des principes enracinés en nous dès l'école élémentaire, où l'on nous apprend à faire des coupures et des disjonctions dans le tissu complexe du réel, à isoler des domaines du savoir sans pouvoir désormais les associer. Puis on nous convainc qu'on est condamné à la clôture des disciplines, que leur isolement est indispensable, alors qu'aujourd'hui les sciences de la Terre et l'écologie montrent qu'un remembrement disciplinaire est possible. Nous sommes en quelque sorte commandés par un paradigme qui nous contraint à une vision segmentée des choses ; nous sommes habitués à penser l'individu séparé de son environnement et de son habitus, à enfermer les choses en elles-mêmes.

La méthode expérimentale a contribué à désécologiser les choses. Elle extrait un corps de son environnement naturel, le place dans un environnement artificiel contrôlé par l'expérimentateur, soumet ce corps à des tests déterminant ses réactions dans diverses conditions. On en est venu à croire que la seule réalité était celle surgissant dans les environnements artificiels (expérimentaux), tandis que ce qui se passait dans les environnements naturels n'était pas intéressant, faute de pouvoir isoler les variables et les facteurs. La méthode expérimentale s'est révélée stérile ou perverse lorsqu'on a voulu connaître un animal par son comportement en laboratoire et non dans son milieu naturel avec ses congénères. Elle a été incapable d'arriver aux constatations capitales effectuées par l'observation, dans leur écosystème, des chimpanzés. Là, on a découvert que ces animaux étaient omnivores, inventifs, capables de fabriquer des outils, de pratiquer la chasse ; on s'est rendu compte qu'il s'agissait d'êtres complexes, très divers par le caractère et l'intelligence, ne pratiquant pas l'inceste entre la mère et le fils, alors que l'on croyait l'interdit de l'inceste propre à l'homme. En d'autres termes, l'observation des êtres dans leur environnement naturel a permis de découvrir leur nature propre, alors que la méthode d'isolement détruisait l'intelligibilité de leur vie. Tout ce qui isole un objet détruit sa réalité même. Il ne suffit pas de dire « les êtres humains, les êtres vivants ne sont pas des choses » ; il convient d'ajouter que les choses elles-mêmes ne sont pas des choses, c'est-à-dire des objets clos.

Il faut cesser de voir l'homme comme un être surnaturel, et abandonner le projet formulé par Descartes, puis par Marx, de conquête et possession de la nature. Ce projet est devenu ridicule à partir du moment où l'on s'est rendu compte que l'immense cosmos, dans son infini, reste hors de notre atteinte. Il est devenu délirant à partir du moment où l'on s'est rendu compte que c'est le devenir prométhéen de la technoscience qui conduit à la ruine de la biosphère et, par là, au suicide de l'humanité. La divinisation de l'homme dans le monde doit cesser. Certes, il nous faut valoriser l'homme mais nous savons aujourd'hui que nous ne pouvons le faire qu'en valorisant aussi la vie : le respect profond de l'homme passe par le respect profond de la vie (4). La religion de l'homme insulaire est une religion inhumaine. La pression de la complexité des événements, l'urgence et l'ampleur du problème écologique nous poussent à changer nos pensées, mais nous avons également besoin d'une poussée intérieure visant à modifier les principes mêmes de notre pensée.

L'aspect métanational et planétaire du problème écologique est apparu dès les années 1969-1972. La menace écologique ignore les frontières. La pollution chimique du Rhin concerne la Suisse, la France, l'Allemagne, les Pays-Bas, les riverains de la mer du Nord. Nous avons vu l'extrême insolence du nuage de Tchernobyl : non seulement il n'a pas respecté les Etats nationaux, la division entre Europe de l'Est et Europe de l'Ouest, mais il a même débordé notre continent ! Le problème Tchernobyl rejoint ainsi ceux de l'accroissement du gaz carbonique dans l'atmosphère et du trou d'ozone sur l'Antarctique. Les problèmes fondamentaux sont planétaires, comme l'est le danger qui plane désormais sur l'humanité. C'est en ces termes que nous devons penser par rapport aux maux qui nous menacent, mais aussi par rapport aux trésors écologiques, biologiques et culturels à sauvegarder : la forêt amazonienne est un trésor biologique de l'humanité à préserver, comme, sur un autre plan, sont à préserver les diversités animales et végétales, ainsi que les diversités culturelles — fruits d'expériences multimillénaires, — qui, nous le savons aujourd'hui, sont inséparables des diversités écologiques. Plus rapidement et plus intensément que toutes les autres prises de conscience contemporaines, les prises de conscience écologiques nous entraînent à ne rien abstraire de l'horizon global, à tout penser dans la perspective planétaire.

Du même coup, nous sommes amenés à reposer le problème du développement en rejetant la notion — si grossière et si barbare, et qui a longtemps régné — selon laquelle le taux de croissance industrielle signifiait le développement économique et le développement économique signifiait le développement humain, moral, mental, culturel, etc. Alors que dans nos civilisations, dites développées, il existe un atroce sous-développement culturel, mental, moral et humain. On a voulu donner ce modèle aux pays du tiers-monde. Le mot développement doit être entièrement repensé et complexifié. Nous voici au moment où le problème écologique rejoint le problème du développement des sociétés et de l'humanité tout entière.

L'humanité est dans la biosphère, dont elle fait partie ; la biosphère est autour de la planète Terre, dont elle fait partie. Au cours des années récentes, James Lovelock a proposé l'hypothèse Gaia : la Terre et la biosphère constituent un ensemble régulateur qui lutte et résiste de lui-même contre les excès risquant de le dégrader (5). Cette idée peut passer pour la version euphorique de l'écologisme par rapport à la version pessimiste du Club de Rome. Ainsi, par exemple, Lovelock pense que Gaïa dispose de régulations naturelles contre la croissance de l'oxyde de carbone dans l'atmosphère, et trouverait d'elle-même des moyens naturels pour lutter contre les trous d'ozone apparus aux pôles. Cependant, nul système, même le mieux régulé, n'est immortel, et un organisme, même autoréparateur et autorégénérateur, meurt si un poison le touche à son point faible. C'est le problème du talon d'Achille. Aussi la biosphère, être vivant, même si elle n'est pas aussi fragile qu'on aurait pu le croire, peut être frappée de mort par l'action humaine.

Sauver la Terre-patrie

L'idée Gaïa repersonnalise la Terre, à un moment où, depuis vingt ans, c'est toute la planète Terre, dans ses profondeurs et son existence physique, qui est entrée dans l'ère des sciences systémiques : les sciences de la Terre ont fait leur jonction dans les années 60. Ces sciences multiples (Climatologie, météorologie, volcanologie, sismologie, géologie, etc.) ne communiquaient pas les unes avec les autres. Or les explorations de la tectonique des plaques sous-marines ont ressuscité l'idée de dérive des continents, lancée par Wegener au début du siècle, et ont révélé que l'ensemble de la Terre constituait un système complexe, animé par des mouvements et transformations multiples ; dès lors, on peut concevoir la Terre comme un être vivant, non pas au sens biologique, avec un ADN, un ARN (6), etc., mais dans le sens auto-organisateur et autorégulateur d'un être qui a son histoire, c'est-à-dire qui se forme et se transforme tout en maintenant son identité.

Ainsi il existe un système organisé nommé Terre, il existe une biosphère avec son autorégulation et son auto-organisation. Nous pouvons associer la Terre physique et la Terre biologique et considérer, dans sa complexité même, l'unité de notre planète. Or cette unité, elle s'était reconstituée à l'échelle humaine depuis la découverte de l'Amérique : Christophe Colomb avait fait entrer l'humanité dans l'ère planétaire. Depuis cette époque, l'humanité, diasporée au cours de soixante mille ans d'évolution, s'est trouvée en intercommunications de plus en plus étroite. Mais, en même temps que des solidarités nouvelles, se sont multipliés les antagonismes et les asservissements. Dans ce sens, nous sommes encore dans l'Age de fer de l'ère planétaire. Pour le meilleur et le pire, tout ce qui advient dans une partie du globe a une portée planétaire. De plus en plus, tout devenir local est en inter-rétroaction dans et avec le contexte global.

Enfin, dans ces années 1960-1970, qui ont vu à la fois l'essor de la science et de la conscience écologiques et celui des sciences de la Terre, la perte de l'Absolu et du Salut terrestre, la conscience enfin de l'itinérance humaine, les découvertes astrophysiques nous dévoilent un cosmos inouï où la Voie lactée n'est plus qu'une petite galaxie de banlieue, où la Terre, elle-même n'est plus qu'un micron perdu. L'Histoire humaine, sur la planète Terre, n'est plus téléguidée par Dieu, la Science, la Raison, les lois de l'Histoire. Elle nous fait retrouver le sens grec du mot « planète » : astre errant.

Nous savons désormais que la petit planète perdue est plus qu'un habitat c'est notre maison, home, Heima c'est notre matrice et, plus encore, c'est notre Terre-patrie. Nous avons appris ; que nous deviendrions fumée dans les soleils et glace dans les espaces.Certes, nous pourrons partir, voyage coloniser d'autres mondes. Mais c'est ici, chez nous, qu'il y a nos plaines, nos animaux, nos morts, nos vies. Il nous faut conserver, il nous faut sauver la Terre-patrie. C'est dans ces conditions que peut s'opérer en nous la convergence de vérités venues des horizons les plus divers, les uns des sciences, les autres des humanités, d'autres de la foi, d'autres de l'éthique, d'autres de notre conscience de vivre l'Age de fer planétaire.

C'est désormais sur cette Terre perdue dans le cosmos astrophysique, cette terre « système vivant » des sciences de la terre, cette biosphère Gaïa, que peut se concrétiser l'idée humaniste de l'époque des Lumières, qui reconnaît la même qualité à tous les hommes. Cette idée peut s'allier au sentiment de la nature de l'ère romantique, qui retrouvait la relation ombilicale et nourricière avec la Terre Mère. En même temps, nous pouvons faire converger la commisération bouddhiste pour tous les vivants, le fraternalisme chrétien et le fraternalisme internationaliste — héritier laïque et socialiste du christianisme — dans la nouvelle conscience planétaire de solidarité qui doit lier les humains entre eux et à la Nature terrestre.

Voir en ligne : /1989/10/MORIN/42105

(1) Précédents articles : Jacques Robin, « Le choix écologique », le Monde diplomatique, juillet 1989 ; Réné Passet, « Que l'économie serve la biosphère », le Monde diplomatique, août 1989 et Armand Petitjean, « Pour un contrat de l'homme avec la nature », le Monde diplomatique, septembre 1989.

(2) D. Meadows et al. ; Halte à la croisade, Fayard, Paris, 1972

(3) G. Spencer-Brown, Laws of Form, Bantam Books, New-York, 1972

(4) voir Edgar Morin, la Méthode, tome II, la Vie de la vie, le Seuil, Paris, 1980.

(5) James Lovdock, La Terre est un être vivant. L'hypothèse Gaïa, Le Rocher, Paris, 1986.

(6) Les ARN, ou acides ribonucléiques, sont des copies quasi-conformes des. séquences génétiques portées dans les chromosomes par les molécules d'ADN (acide désoxyribonucléique).

Voir aussi les courriers des lecteurs dans nos éditions de novembre, décembre 1989 et février 1990.

Par MORIN EDGAR (1)|PG:1 ;18 ;19

Les Cahiers de l'angle

Autour d'un lieu, d'un mot — glacières-Chamonix, rade-Toulon, abers-Porspoder, pour cette livraison —, cette rêveuse revue conjugue des « bouts de texte du passé et des retranscriptions de paroles du présent », scandés par une singulière iconographie. (N° 5, semestriel, 25 euros. — Saint-Antonin.)

Voir en ligne : /revues/cahiersdelangle
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