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Une Ukraine de plus en plus homogène

Tandis que d'âpres combats sévissent dans l'est de l'Ukraine, la pointe occidentale du pays voit fuir sa population magyare. Séparée des bassins du Dniestr et du Dniepr par les Carpates, cette région abrite depuis plusieurs siècles une mosaïque de peuples. Une diversité culturelle aux confins des anciens empires qui appartient toujours davantage au passé.

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Trois heures de route séparent Budapest de la frontière ukrainienne. Point d'ancrage de la communauté magyare, Berehove se situe juste de l'autre côté de cette délimitation fixée en 1920 par le traité de Trianon, qui organisa le démantèlement de l'Empire austro-hongrois. Inutile de passer à l'heure de Kiev, située à plus de 800 kilomètres de route : cette extrémité sud-ouest de l'Ukraine fonctionne à l'heure « occidentale » ou « de Budapest », selon l'expression de ses habitants. Comme dans beaucoup de villes hongroises, on trouve au centre de cette commune de 25 000 habitants la place des Héros (Hősök). Mais ceux d'ici (Heroyiv) sont ukrainiens. Un mémorial expose les visages de la centaine de morts de la « révolution » du Maïdan il y a dix ans. Sur l'obélisque rassemblant les noms des morts de la seconde guerre mondiale ont été ajoutés ceux des vingt soldats originaires de la ville tombés depuis le 24 février 2022 au front, près de 1 000 kilomètres plus à l'est.

Le maire, M. Zoltán Babják, qui se présente comme « un Hongrois et un patriote ukrainien », a décidé de faire flotter aux côtés du drapeau national le drapeau rouge et noir aujourd'hui banalisé, mais qui fut celui de l'armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA en ukrainien). Durant la seconde guerre mondiale, ce bras armé de la branche la plus radicale de l'Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN-b) dirigée par Stepan Bandera — virulent nationaliste et antisémite — fut tantôt adversaire et tantôt allié des nazis contre les Soviétiques, et commit de nombreux massacres de civils juifs et polonais (1).

La minorité hongroise se trouve prise au piège de la dégradation des relations entre Budapest et Kiev. D'abord en raison de la délivrance massive de passeports hongrois aux Magyars à partir de 2012, alors que l'Ukraine proscrit la double citoyenneté, puis avec l'adoption par le Parlement ukrainien en 2017 de lois prévoyant de restreindre l'enseignement en langue hongroise dans les écoles. Les ressentiments se sont renforcés avec la guerre et le refus de Budapest de rompre ses bonnes relations avec Moscou et sa volonté d'entraver l'aide européenne à accorder à Kiev (2). Sur le marché de Berehove, fréquenté surtout par des personnes âgées, le dirigeant hongrois Viktor Orbán reste visiblement populaire auprès des magyarophones. « Tout le monde soutient Orbán ici », affirme József, un retraité qui vend ses légumes sur le marché depuis vingt ans. « On ne fait pas de mal aux Ukrainiens, ce sont eux qui agressent les Hongrois en voulant nous empêcher de parler notre langue. » József recueille l'approbation de ses clients, mais s'interrompt pour répondre en ukrainien à un autre. Si les personnes âgées des bourgades paysannes ne parlent parfois que le hongrois, le multilinguisme est la norme courante au sein des familles. On jongle facilement avec le hongrois, l'ukrainien ou le russe. « À cause de la guerre, tous les jeunes sont partis. Avec leurs retraites misérables, les vieux n'ont pas les moyens d'acheter mes produits », regrette József, dont les deux enfants sont exilés en Allemagne. Une partie importante de la communauté magyare aurait quitté la région avec le flot de réfugiés depuis le 24 février 2022. De nombreux hommes en âge de combattre ont profité de leurs passeports hongrois pour fuir avant que la frontière ne se referme pour eux quelques semaines plus tard.

Une minorité marginalisée

Le versant sud-ouest de cette partie des Carpates a connu diverses souverainetés au cours des siècles : polonaise, autrichienne, tchécoslovaque, hongroise, soviétique puis ukrainienne (voir les cartes ci-dessous). Désignée par l'Autriche-Hongrie comme la Ruthénie subcarpatique, la région correspond aujourd'hui à l'oblast ukrainien de Transcarpatie. Dans le cimetière en périphérie de Berehove, les drapeaux ukrainiens permettent de repérer les tombes fraîches des soldats. Les sépultures hongroises, russes, ukrainiennes, slovaques, allemandes, juives, etc., témoignent de l'entremêlement des cultures. Au dernier recensement de 2001, les Ukrainiens — auxquels ont été assimilés les Ruthènes (ou Rusyns), des Slaves de confession gréco-catholique et de rite uniate — représentaient 80 % de la population de la région. Les personnes de langue maternelle hongroise constituaient la plus forte minorité (12,7 %), à laquelle s'ajoutaient trente mille Russes, autant de Roumains, des Roms le plus souvent magyarophones se déclarant Hongrois, quelques milliers de Slovaques et d'Allemands (3).

Dans son bureau du ministère des affaires étrangères à Budapest, le secrétaire d'État responsable des minorités, M. Levente Magyar, développe une perspective hongroise : « Après le déclenchement de la guerre dans le Donbass en 2014, Kiev s'est engagé dans un processus de construction nationale, prévoyant d'affirmer l'hégémonie de la langue ukrainienne. Cela visait principalement à réduire l'influence de la culture russe. Mais les autres minorités ont perdu des droits dont elles bénéficiaient parfois depuis l'URSS. Elles sont des victimes collatérales de ce combat historique entre le nationalisme ukrainien et l'héritage culturel russe. »

La Transcarpatie, de souveraineté en souveraineté

La Transcarpatie, de souveraineté en souveraineté

La fuite de courriels de l'ancien stratège en chef de M. Vladimir Poutine, M. Vladislav Sourkov, a révélé dès 2016 certains aspects de sa stratégie de déstabilisation de l'Ukraine : le Kremlin entendait provoquer des conflits interethniques en Transcarpatie en encourageant les revendications nationalistes (4). Après l'annexion de la Crimée en 2014, le Jobbik, un parti d'extrême droite prorusse, qui concurrençait alors sérieusement le Fidesz de M. Orbán, manifestait à Budapest pour exiger l'autonomie de la Transcarpatie. En 2018, Budapest pointa un peu hâtivement l'« extrémisme » ukrainien après un incendie criminel visant le centre culturel hongrois d'Oujhorod, la capitale de la région. Des vidéos ont démontré la responsabilité de trois Polonais appartenant au groupuscule d'extrême droite prorusse Falanga (Phalange), dont deux avaient combattu avec les séparatistes du Donbass. Lors du procès, qui s'est tenu en Pologne, l'un des accusés a désigné comme commanditaire l'Allemand Manuel Ochsenreiter, conseiller d'un député du parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD) et journaliste intervenant régulièrement dans les médias pro-Kremlin (5).

Dans un restaurant du quartier du château d'Oujhorod, le politologue Dmytro Toujanski explique : « La Russie pense vraiment que la Transcarpatie est une région de tensions ethniques qu'il est possible d'attiser, ou du moins qu'il est possible de véhiculer cette image. Avec un certain succès, semble-t-il, car même en Ukraine une partie de la population croit qu'il existe des problèmes ethniques et un séparatisme hongrois. Or, poursuit-il, avec une équipe d'universitaires, nous avons cherché des traces de ce séparatisme. Nous n'avons rien trouvé. Quant à la cohabitation interethnique, elle est excellente, pas la moindre tension entre les différentes communautés. C'est remarquable ! »

Plusieurs représentants politiques et hauts fonctionnaires ukrainiens — tels que la vice-première ministre Iryna Verechtchouk (6) et le secrétaire du Conseil de la sécurité nationale Oleksiy Danilov — ont accusé la Hongrie de velléités irrédentistes, voire d'être de mèche avec la Russie pour reprendre son ancienne Ruthénie subcarpatique. Au cours des trois dernières décennies, Budapest a soutenu des plans d'autonomie culturelle et territoriale pour la minorité hongroise. Mais, rendus inaudibles à Kiev par le séparatisme dans le Donbass, ils ont été remisés au placard. La suspicion reste toutefois de mise, alimentée par le financement très généreux attribué par Budapest aux institutions éducatives et culturelles hongroises, et par les symboles irrédentistes comme des cartes de la Grande Hongrie affichées parfois par des officiels en Hongrie, voire par M. Orbán lui-même lors du match de football Hongrie-Grèce en novembre 2022.

Au mois de décembre 2023, le Parlement ukrainien a adopté une loi qui ouvre la voie à une restitution des droits des minorités dans le sens des demandes de Budapest et de Bucarest, relayées par le Conseil de l'Europe. Il reste que l'équilibrisme géopolitique de Budapest fragilise la position de cette minorité. Le 15 décembre dernier, le premier ministre hongrois a opportunément quitté la salle du Conseil européen pour ne pas avoir à voter pour ou contre l'ouverture des négociations d'adhésion de l'Ukraine à l'Union européenne adoptée par les vingt-six autres membres. M. Orbán considère ouvertement que toute aide financière et militaire occidentale à l'Ukraine est vaine et ne fait que retarder l'issue diplomatique à une guerre qu'elle ne peut gagner. S'il a finalement cédé le 1er février quand les chefs d'État et de gouvernement de l'Union ont adopté à l'unanimité une enveloppe financière de 50 milliards d'euros sur quatre ans en faveur de Kiev, il entend continuer à évoquer son potentiel veto sur le dossier ukrainien. Signe qu'en dépit de sa très grande dépendance au gouvernement hongrois la minorité n'est pas monolithique, des représentants des Hongrois d'Ukraine ont pris le contrepied en demandant publiquement à Budapest de ne pas faire obstacle au rapprochement de l'Ukraine avec l'Union.

Pour autant, la loyauté de la communauté hongroise reste mise en doute. Plus largement, tout ce territoire, situé par-delà les montagnes, peut sembler suspect aux yeux de Kiev. Au siège de l'administration régionale à Oujhorod, le gouverneur, M. Viktor Mikita, est issu du parti Serviteur du peuple du président Volodymyr Zelensky. « Il n'y a pas de séparatistes et pas d'extrémistes ici, affirme-t-il. Depuis le 24 février 2022, tout le monde en Ukraine a pu voir qu'il n'y a pas de problème avec les minorités. » M. Mikita vante le multiculturalisme pacifique qui prévaut toujours en Transcarpatie. Il loue l'accueil et la solidarité des habitants et a fortiori des Hongrois envers les déplacés, et les centaines de combattants d'origine magyare enrôlés et engagés volontaires dans les forces ukrainiennes — bien qu'il soit impossible de les dénombrer. Dans son bureau, le gouverneur a affiché les drapeaux des unités combattantes régionales signés par les soldats, dont celle de drones Madyar's Birds, commandée par son ami Robert Brovdi, surnommé « Madyar » (magyar en ukrainien). « Sans sa minorité hongroise, la Transcarpatie n'est plus la Transcarpatie », résume le gouverneur.

La présence hongroise en Ukraine n'en reste pas moins menacée. Des 150 000 Magyars recensés en 2001 ne restaient approximativement que 130 000 personnes en 2017 (7) et autour de 100 000 avant le déclenchement de la guerre en 2022 (8). En l'absence de statistiques officielles plus précises, le ministère des affaires étrangères hongrois reconnaît que, depuis deux ans, « plusieurs dizaines de milliers de personnes issues de la minorité ont vraisemblablement quitté l'Ukraine ».

Dans le même temps, la Transcarpatie, épargnée par les combats, constitue un refuge pour les déplacés arrivés en masse au début de la guerre. Beaucoup sont retournés dans les territoires repris aux Russes à l'automne 2022 dans les régions de Kharkiv et de Kherson, mais environ 300 000 personnes seraient restées. En outre, 400 entreprises des zones occupées sont délocalisées en Transcarpatie, indique le gouverneur Mikita. Cette situation fait écho aux conséquences des guerres yougoslaves dans le nord de la Serbie, où la minorité hongroise de Voïvodine est passée de 433 000 personnes en 1948 à 343 000 en 1991 et 184 000 en 2022 (9). « La situation est différente, mais les conséquences risquent d'être les mêmes en Ukraine : une marginalisation des Hongrois, dans la politique locale et régionale. Il y a une crainte réaliste que, lorsque la guerre sera finie, la réalité culturelle et ethnique de la Transcarpatie soit profondément différente », observe le secrétaire d'État Levente Magyar.

« Dans ma jeunesse dans les années 1990, les Hongrois jouissaient d'un grand prestige en Ukraine », se remémore Andriy Lioubka, écrivain originaire d'Oujhorod et bénévole au profit de l'armée. « Aujourd'hui, cette minorité est en voie de ghettoïsation. Être hongrois peut être perçu comme une honte. La politique d'Orbán la ronge de l'intérieur, son étreinte l'étouffe, considère-t-il. Le moment est vital pour les Ukrainiens, et les Hongrois ont aussi d'importantes décisions à prendre. Des jeunes ont fait le choix de se définir maintenant comme ukrainiens, d'autres pas, et beaucoup de ces derniers partiront lorsque la frontière sera rouverte. » La guerre aura ainsi mis à mal l'héritage humain de l'une des régions les plus multiculturelles d'Europe.

Voir en ligne : /2024/03/LEOTARD/66639

(1) Lire Éric Aunoble, « Choc de mémoires et conflit de récits », Le Monde diplomatique, avril 2022.

(2) Lire « La petite musique hongroise », Le Monde diplomatique, décembre 2022.

(3) Recensement de 2001 (en ukrainien), Service national des statistiques de l'Ukraine.

(4) « The activity of pro-Russian extremist groups in Central-Eastern Europe », Political Capital, 28 avril 2017.

(5) Benoît Vitkine, « En Transcarpatie, l'art russe de l'intox fait des étincelles », Le Monde, 7 avril 2019.

(7) Patrik Tátrai, Jószef Molnár, Katalyn Kováli et Ágnes Erőss, « Changes in the number of Hungarians in Transcarpathia based on the survey “Summa 2017” » (PDF), Hungarian Journal of Minority Studies, vol. 2, Budapest, 2018.

(8) Magyar Hang, 27 mai 2022,

(9) Recensement de 2022 (en serbe), Institut de la statistique de la République de Serbie, Belgrade, 2023.

Mère Méditerranée

Sur le pourtour de la Méditerranée, trois conflits majeurs hantent les dirigeants de la planète : Bosnie, Proche-Orient, Algérie. D'autres peuvent, à tout instant, s'intensifier, voire exploser : Kurdistan, Chypre, Liban, Kosovo, Macédoine... Et cette mer constitue l'une des plus éloquentes lignes de fracture entre le Nord opulent et le Sud dépendant. Pourtant, la Méditerranée n'est pas qu'une zone de tempêtes, elle demeure le berceau de quelques-unes des principales civilisations du monde ; elle reste une aire de métissage. Un lieu où il est encore possible de réinventer une économie de la convivialité.

Si mes gènes, si mes chromosomes pouvaient parler, il vous raconteraient une odyssée méditerranéenne qui partirait à peu près comme celle d'Ulysse, mais plus au sud, de la Méditerranée asiatique, ce Proche-Orient d'aujourd'hui ; ils vous raconteraient leur voyage dans l'Empire romain, leur arrivée dans la péninsule Ibérique et en Provence. Ils vous diraient plus d'un millénaire d'enracinement et près de sept cents années dans une Espagne plurielle aux divers royaumes et aux trois religions, jusqu'à pour certains, 1492 et, pour d'autres, le XVIIe siècle. Mes gènes, mes chromosomes, vous diraient comment ces ancêtres conversos auront connu pendant deux siècles le baptême de l'Église catholique ; puis ils vous narreraient leur séjour rejudaïsé dans le grand duché de Toscane, à Livourne jusqu'à la fin du XVIIIe siècle d'où, poussés par les grands courants de l'expansion économique de l'Occident, ils avaient gagné, dans l'Empire ottoman, la grande cité de Salonique, peuplée en grande majorité de séfarades qui parlaient le vieux castillan antérieur à la jota. Puis ils vous diraient le retour vers l'Occident, et enfin l'enracinement en France.

Mes gènes vous diraient que toutes ces identités méditerranéennes successives se sont unies, symbiotisées en moi, et, au cours de ce périple bimillénaire, la Méditerranée est devenue une patrie très profonde. Les papilles de ma langue sont méditerranéennes, elles appellent l'huile d'olive, elles s'exaltent d'aubergines et de poivrons grillés, elles désirent tapas ou mézés. Mes oreilles adorent le flamenco et les mélopées orientales. Et dans mon âme, il y a ce je ne sais quoi qui me met en résonance filiale avec son ciel, ses îles, ses côtes, ses aridités, ses fertilités.

Les gènes vous confieraient aussi qu'ils ont vécu une expérience typiquement ibérique, l'expérience marrane. Le marranisme n'est pas seulement, comme beaucoup le croient, une façon secrète d'être juif sous le masque chrétien ou une façon d'avoir dissous son ascendance juive dans un christianisme sincère ; c'est aussi l'expérience, dans un même esprit et dans une même âme, de la rencontre de deux religions antagonistes. Ou bien cet antagonisme produit la dissolution de ce que l'une et l'autre religion ont de formel, et dégage alors une prodigieuse combustion mystique, et c'est Thérèse d'Avila. Ou bien le choc des deux religions dissout l'une et l'autre pour faire place au doute et à l'interrogation généralisée, et c'est le cas de Montaigne, lui aussi issu de conversos. Ou bien encore le Dieu transcendant se désintègre, et c'est la nature qui devient divine en devenant autocréatrice, et c'est Spinoza. Et moi, oui, je suis mystique certes à ma façon, je suis rationnel, je suis sceptique, et je n'aurais pas été tel sans Séfarad (1), je veux dire les Espagnes, dans sa pluralité.

Mes gènes ne m'ont pas parlé de Barcelone, mais mon esprit a été marqué par Barcelone. J'avais dix-huit ans en janvier 1939 quand j'appris brutalement la chute de Barcelone (2). J'ai écrit dans mon livre Autocritique : « Je pleurai, en regardant l'énorme manchette de Paris-Soir, cachant mon visage derrière le journal, dans le salon où mes parents écoutaient les accordéons de Radio-Ile-de-France, et je ne savais pas qu'en même temps mon camarade de classe Jacques Francis Rolland et des centaines d'autres cessaient d'être des gamins et entraient dans l'adolescence, en pleurant ensemble, seuls, la fin de l'espoir, et que tous les autres espoirs qui se lèveraient plus tard seraient édifiés avec ces ruines (3). »

Je n'avais pas idéalisé l'Espagne républicaine car je savais quels conflits internes, quelle guerre civile sporadique au sein de la grande guerre civile avaient ravagé Barcelone, provoquant notamment l'assassinat d'Andreu Nin (4) par les services secrets soviétiques du général Orlov. Mais je pressentais obscurément que ce désastre était le début d'un désastre historique plus terrible encore ; je sentais, comme d'autres, que la chute de Barcelone était le début d'autres chutes, d'abord la chute de la France à peine un an plus tard, puis la chute de l'Europe.

Quand j'ai découvert Barcelone, après la guerre, j'ai subi ce qu'un écrivain allemand qui parle de Barcelone, justement, appelle une « intoxication amoureuse ». Et j'aime plus que jamais la Barcelone d'aujourd'hui, ville d'espoir, ville de paix, ville ouverte, riche de sa culture catalane, de sa culture espagnole et des cultures des migrants ibériques qui se sont catalanisés en son sein. C'est une ville qui, dans le même mouvement où elle se ressource dans son passé, s'avance vers un futur d'association ibérique, européen, méditerranéen.

Mais de même que j'ai ressenti la chute de Barcelone en 1939 comme le plus sinistre avertissement pour l'Europe, je ressens, depuis 1994, un choc de la même violence et aussi lourd de funestes présages dans la décomposition de la richesse polyethnique de la Bosnie-Herzégovine et dans le siège de Sarajevo. La Bosnie-Herzégovine n'était-elle pas déjà en elle-même la préfiguration de l'Europe que nous souhaitions ? N'était-elle pas, à la fois, laïque et polyreligieuse ? Cet assassinat de la Bosnie-Herzégovine frappe au cœur l'idée d'Europe et la possibilité d'Europe.

Le retour des purifications

Nous voyons réapparaître un mal que nous croyions avoir dépassé en élaborant l'Union européenne. Certes, l'État national a joué un rôle civilisateur fécond dans l'histoire de l'Europe, mais il a porté en lui la potentialité, trop souvent inhibée, de la purification. La purification nationale a d'abord été religieuse. C'est 1492 en Espagne, puis le triomphe du principe cujus regio ejus religio (5), l'expulsion des protestants de France avec la révocation de l'édit de Nantes en 1685, un peu partout l'expulsion ou la ghettoïsation des juifs. Puis, au XXe siècle, la purification devint raciale et ethnique. Les guerres gréco-turques ont suscité les transferts massifs des Hellènes d'Asie mineure en Macédoine, des Turcs de Macédoine en Turquie, puis Hitler a voulu purifier l'Allemagne des juifs, des Tsiganes, des malades mentaux. La fin de la guerre a chassé les Allemands de Silésie, des Sudètes ; les Polonais d'Ukraine.

Aujourd'hui, en ex-Yougoslavie, en Europe, en Méditerranée tous les conflits prennent un aspect atroce de ségrégations ethniques et religieuses. Le seul remède aux conceptions closes de l'ethnie et de la nation est dans le principe associatif. Le destin de l'Europe se joue dans l'alternative association ou barbarie. Et ce n'est pas seulement le destin de l'Europe, c'est celui de la Méditerranée.

Méditerranée ! Notion trop évidente pour ne pas être mystérieuse ! Mer qui porte en elle tant de diversité et tant d'unité ! Mer des extrêmes fertilités et des extrêmes aridités ! Mer dont le centre est formé par sa circonférence ! Mer à la fois d'antagonismes et de complémentarité conflictuelle de la mesure et de la démesure ! Berceau de toutes les cultures d'ouverture et d'échanges ! Matrice de l'esprit le plus sacré et de l'esprit le plus profane ! Matrice des religions polythéistes et des religions monothéistes ! Matrice des cultures à mystère qui promettent la résurrection après la mort et des sagesses qui demandent à accepter le néant de la mort ! Matrice de la philosophie, de la théosophie, de la gastrosophie et de l'oenosophie ! Matrice de la rationalité, de la laïcité et de la culture humaniste ! Matrice de la renaissance et de la modernité de l'esprit européen ! Mer de la communication des idées et des confluences des savoirs, qui a su faire passer Aristote de Bagdad à Fès avant de le faire parvenir à la Sorbonne de Paris ! Mer tricontinentale des rencontres fécondes et des ruptures tragiques entre l'Est et l'Ouest, le Sud et le Nord ! Mer qui fut le monde et qui demeure, pour nous Méditerranéens, notre monde !

Notre Méditerranée s'est rétrécie, elle est devenue un lac de l'ère planétaire baignant le sud de l'Europe, elle-même rétrécie aux dimensions d'une Suisse face aux énormes masses continentales qui bordent le Pacifique, nouveau centre de gravité du monde. Cette Méditerranée, qui devrait donc jouir de la paix d'un lac, de la douceur d'un lac, redevient pourtant un lieu de tempêtes. Cette Méditerranée marginalisée redevient une des zones sismiques les plus importantes de la planète.

Alerte ! Je dis alerte, parce que l'Europe tend à se détourner de la Méditerranée au moment, justement, où en Méditerranée s'accroissent problèmes et périls. Les phénomènes de dislocation, dégradation, renfermement qui se développent un peu partout affectent particulièrement la Méditerranée. Plus encore : la mer de la communication devient la mer des ségrégations, la mer des métissages devient la mer des purifications religieuses, ethniques, nationales. Les grandes villes cosmopolites, véritables « cités-monde », creusets de la culture méditerranéenne, se sont éteintes les unes après les autres dans la monochromie : Salonique, Istanbul, Alexandrie, Beyrouth, Sarajevo qui agonise.

Après 1989, l'Europe de l'Ouest, en se tournant vers l'Est qui s'ouvrait, s'est détournée des problèmes fondamentaux de la Méditerranée qui la concernent vitalement. L'économie européenne s'est tournée vers les marchés potentiels de l'Est, regardant, au-delà, l'énorme marché chinois. La Méditerranée est de plus en plus oubliée.

Les puissances européennes se sont montrées impuissantes face au conflit israélo-palestinien, à la tragédie de l'ex-Yougoslavie, et regardent hébétées la tragédie algérienne.

Les pays du Sud européen, particulièrement de l'arc latin, n'ont pas élaboré une conception commune pour une politique méditerranéenne. L'Europe ouverte tend à redevenir l'Europe du rejet. Au moment où avaient commencé les tentatives d'intégration européenne de l'islam (posthumes comme en Espagne, qui réintègre en son identité son passé maure ; modernes comme en France et en Allemagne, avec les immigrés maghrébins et turcs), voilà que revient le vieux démon européen : refouler, exclure l'islam. L'offensive serbe en Bosnie n'est pas seulement un accident, elle est la poursuite d'une reconquête.

On a laissé détruire le caractère polyvalent et polyethnique de la Bosnie-Herzégovine, et, lorsqu'elle se trouve tronquée pour n'être plus qu'un réduit musulman, on s'effraie à l'idée d'un État musulman. Partout, le partenaire nécessaire est de plus en plus considéré comme l'adversaire potentiel, et cela de chacun des quatre côtés de la Méditerranée (nord-sud et est-ouest).

La Méditerranée s'efface comme dénominateur commun. Plus encore : il faut comprendre que la grande ligne sismique qui part du Caucase, en Arménie-Azerbaïdjan, qui a dévasté depuis près de cinquante ans le Proche-Orient, s'est étendue vers l'ouest en Méditerranée ; elle a saccagé la Bosnie-Herzégovine, et elle ravage l'Algérie. C'est la ligne où deviennent virulents et mortels les antagonismes Est/Ouest, Nord/Sud, richesse/pauvreté, vieillesse/jeunesse, laïcité/religion, islam/chrétienté/judaïsme… Nous pouvons espérer, sans certitude aucune, en une progressive pacification au Proche-Orient, notamment par l'accession de la Palestine à l'indépendance nationale ; mais le trou noir géo-historique y demeure, et deux nouveaux trous noirs se sont formés en Bosnie et en Algérie.

En Algérie, il y a eu les conséquences désastreuses non seulement du vote FIS, mais de la négation de ce vote, et tout va vers l'implosion. Que sera l'Algérie ? Quel bouleversement géopolitique formidable ne va-t-il pas s'y produire ? Va-t-on vers une refermeture de la Méditerranée ? Un embrasement ?

Dans ces conditions tragiques, les pires ennemis sont les seuls qui collaborent entre eux ; de même qu'il y eut, en Italie, les mêmes méthodes et les mêmes objectifs entre le terrorisme noir et le rouge, qui avaient pour but commun de détruire la démocratie, de même, en Israël-Palestine, ce sont les fanatiques ennemis israéliens et arabes qui coopèrent avec ardeur pour saboter la paix ; de même, en Algérie, la terreur des attentats et la terreur de la répression collaborent pour empêcher toute entente démocratique. Partout les haines adverses ont un même ennemi commun : la concorde, la réconciliation, la compassion, le pardon.

Pourrons-nous sauver la Méditerranée ? Pourrons-nous restaurer, mieux développer, sa fonction communicatrice ? Pourrons-nous remettre en activité cette mer d'échanges, de rencontres, ce creuset et bouillon de culture, cette machine à fabriquer de la civilisation ?

Il y a des solutions économiques, mais les solutions seulement économiques sont insuffisantes et parfois font problème ; ainsi, le FMI met les États dans la nécessité d'obéir à ses exigences pour avoir des crédits, mais aussi dans la nécessité de lui désobéir pour éviter le clash politique et social. Il faut du développement, mais il faut aussi entièrement repenser et transformer notre concept de développement, lequel est sous-développé. Ainsi, il n'y a pas que l'économie industrielle à installer, il y a aussi à réinventer une économie de convivialité.

Déjà, les innombrables retraités qui viennent sur les côte nord-méditerranéennes cherchent non seulement du soleil et du beau temps, mais une aménité du vivre, un plaisir de vivre et un art de vivre. Dans l'art de vivre méditerranéen, il y a l'extraversion de la place publique, du paseo, du corso, qui est aussi un art de la communication. Il y a notre gastrosophie qui tend à chacun le fruit et le rameau de l'olivier. Les continentaux, qui viennent s'installer pour leurs vacances ou durablement dans des lieux encore préservés, viennent chercher l'antidote à la mécanisation, à la chronométrisation, à l'anonymisation, à la hâte.

Nous avons, dans nos cultures, les ressources pour résiste à la standardisation et à l'homogénéisation. Nos paysages, nos sites, nos monuments, nos architectures du passé ne sont pas seulement des objets esthétiques ; ils irradient des ondes qui nous pénètrent, ils distillent des sucs qui nous font nous épancher, ils nous instillent des vérités impalpables qui deviennent nos vérités. Et n'avons-nous pas mission de propager cet art de vivre dans le sillage de nos pizzas, de nos couscous, de nos taramas, de nos tapas et de nos vins ?

Mais la défense et l'illustration d'une qualité de vie exigent la résistance à ce qu'ont de barbare le développement techno-industriel incontrôlé, le déferlement du profit au détriment des relations d'entraide et de services mutuels, l'extension du béton et du bitumage qui ont déjà dénaturé tant de nos côtes.

Ils exigent une politique de régénération de la Méditerranée qui comporte évidemment le réassainissement de la mer, sa repopulation aquatique : tout cela a commencé sporadiquement, mais cela devrait devenir systématique et commun. Une telle politique comporterait, autant que faire se peut et partout où cela se peut, la restauration des activités pastorales, le développement du maraîchage et d'une agriculture de qualité, ce qui déjà, en viticulture, se manifeste dans de nombreux pays par les progrès qualitatifs obtenus par la sélection des cépages, les procédés de vinification, le caractère biologique de l'engrais. Enfin, il faut savoir que, grâce à l'ingénierie génétique, nous trouverons bientôt le moyen de cultiver des plantes qui puiseront l'azote de l'air et le réintroduiront en terre, et, plus largement, de rendre cultivables à nouveau des terres peu fertiles.

C'est enfin non seulement la défense de la qualité de la vie mais la défense de la vie elle-même qui exigent une politique de l'émigration, laquelle n'est possible que si nous savons remplacer la peur démographique et la peur ethnique, hélas aujourd'hui liées, par la résurrection du noble sens de l'hospitalité, le sentiment de la complémentarité du voisin, le respect de l'autre, l'amour de la diversité.

Pour un grand renouveau moral

Mais nous devons d'abord nous mobiliser contre la grande fracture sismique qui a envahi la Méditerranée. Il nous faut cesser de regarder l'islam et l'arabisme comme monolithes ou comme agressions. Il nous faut penser à tant de brimades, de dénis, de justice à deux poids et deux mesures, à tant de déceptions.

Il nous faut associer, lier, redonner la primauté à ce qui est commun, restituer l'identité commune sous et dans la diversité, afin de faire émerger l'identité de citoyen de la Méditerranée au sein de nos polyidentités, car nous sommes tous polyidentitaires, et nos différentes identités doivent s'enrouler en spirale les unes autour des autres au lieu de s'entre-refouler les unes les autres.

Il n'y a pas de fraternité profonde sans maternité : il nos faut revitaliser notre mer mère. Il y a un mythe euphorique simpliste de la Méditerranée, qui ignore que tant de dislocations, destructions, intolérances, viennent de la Méditerranée elle-même. Mais nous avons besoin d'un mythe riche qui exprime nos aspirations à l'accomplissement du meilleur de nos possibilités. Ah ! il nous faut de la compréhension, beaucoup de compréhension. Qu'est-ce que la compréhension qui la rend différente et complémentaire de l'explication ? C'est ce qui nous permet à nous, sujets humains, de considérer autrui comme sujet à l'image de soi-même, ego alter, et de comprendre de l'intérieur ses sentiments et ses réactions. Comprendre l'autre est un impératif vital aujourd'hui.

Mais cela suppose aussi une grande régénération morale, un grand changement moral : il nous faut vouloir du fond du cœur la concorde, la réconciliation, la compassion, le pardon. Et je terminerai mon propos par la salutation première de tout Méditerranéen : Que la paix soit avec vous. Que la paix soit avec nous.

Voir en ligne : /1995/08/MORIN/6547

(1) NDLR : nom de l'Espagne en hébreu.

(2) NDLR : le 26 janvier 1939, les troupes franquistes occupaient Barcelone, lors de la guerre civile d'Espagne.

(3) Cf. Edgar Morin, Autocritique, le Seuil, Paris, 1970, 24 pages, page 21.

(4) NDLR : homme politique catalan. Fondateur du Parti ouvrer d'unification marxiste (POUM), disparu au cours de la guerre d'Espagne (probablement exécuté par des agents du Parti communiste espagnol).

(5) NDLR : principe monarchique selon lequel la religion du souverain devait automatiquement devenir celle des sujets.

Par MORIN EDGAR (1)|PG:12

Vivre l'Europe en confédération

SIMPLE grand marché ou communauté de destin ? Le cours de l'Europe hésite entre l'impasse et l'exigeante ambition. Exigeante car nécessairement fondée sur le principe démocratique (1). Mais comment organiser cette démocratie à l'échelle d'une multitude de nations, régions, provinces, ethnies, langues et cultures ? La confédération, assurant l'autonomie dans l'interdépendance, n'est-elle pas le cadre le plus adapté à une construction respectueuse des différences mais ouverte sur le reste du monde ?

L'Europe n'est pas à l'origine de la démocratie. C'est, certes, l'Athènes du Ve siècle avant J.-C. qui en a fourni le premier modèle accompli. Même si la démocratie athénienne n'était pas démocratique pour les esclaves, son principe même était universalisable. La première démocratie moderne est née non en Europe, mais contre elle, en Amérique, en 1776. L'histoire européenne a été davantage marquée par absolutismes, despotismes, bonapartismes, fascismes et dictatures qui ont continué à s'imposer, même à l'Ouest (Portugal, Espagne, Grèce), même après la seconde guerre mondiale.

C'est cependant dans le Moyen Age européen que surgissent les premières démocraties de cités, sans esclaves exclus de la citoyenneté (communes italiennes des XIe et XIIe siècles, cantons suisses des XIIIeXIVe siècles), et c'est en Angleterre qu'apparaissent deux événements-clés dont le sens, d'abord anti-absolutiste, allait devenir démocratique au cours de l'Histoire : la grande Charte des libertés (Magna Carta) imposée par les barons à Jean-sans-Terre en 1215 et intéressant toutes les classes de la société ; et la création du Parlement, avec ses deux Chambres, en 1265. Enfin, c'est en France que sont formulés la souveraineté populaire et les droits de l'homme.

La démocratie en Europe est tardive et, à l'exception de l'Angleterre, instable. La démocratie anglaise, si remarquable soit-elle, n'a établi le vote secret qu'à la fin du XIXe siècle, le suffrage véritablement universel qu'au début du XXe siècle, et elle n'a nullement instauré la démocratie dans son immense empire colonial. Toutefois, bien que partiellement et insuffisamment démocratique dans son histoire, l'Europe de l'Ouest est devenue aujourd'hui démocratique dans sa totalité, et toutes ses démocraties sont purgées de l'ancien colonialisme, ce qui ne veut pas dire qu'elles soient purifiées des tutelles militaires ou des contrôles économiques sur les pays anciennement colonisés. Si les pays d'Europe qui furent dominés par l'URSS ne sont pas encore pleinement démocratiques, ils souhaitent le devenir. Ainsi la démocratie est-elle devenue le devenir politique commun de l'Europe de cette fin de siècle.

L'effondrement du mythe soviétique a régénéré l'idée de démocratie. Mais celle-ci ne saurait, pour autant, devenir un autre mythe qui, comme le communisme, aurait vocation à régler tous les problèmes humains, à assurer le bonheur individuel et collectif et à garantir le salut sociétal. Une démocratie peut très longtemps demeurer à la surface d'une société, comme ce fut le cas aux Etats-Unis. Encore aujourd'hui, la société américaine connaît racismes, violences, inégalités, exclusions, oppressions, corruptions… Mais il ne faut pas oublier que les libertés et les institutions démocratiques ont permis de combattre, donc de limiter, avec plus ou moins de succès, l'exploitation capitaliste, le racisme blanc, la politique impériale et les abus de tout ordre.

Par ailleurs, la démocratie ne dépend pas que d'institutions démocratiques : elle dépend aussi d'une vie civique et politique riche et complexe. Sinon, les votes perdent leur sens, les assemblées sont manipulées, la politique se concentre dans les états-majors des partis, les élites au pouvoir ne sont plus contrôlées.

Enfin, la démocratie n'a pas atteint son terme ou sa formule achevée avec les modèles actuels. Ici encore, nous pensons qu'il faut rompre avec l'euphorie satisfaite. La démocratie est une solution qui nous pose des problèmes. La vie démocratique de l'Europe attend son second souffle. Nous ne sommes pas à l'ère des achèvements, mais à celle des commencements démocratiques.

L'Europe s'est trouvée, ces trois dernières années, devoir répondre à un certain nombre de défis forts. Les défis sont ce qui menace et risque de détruire, mais également ce qui suscite la riposte, la réponse nouvelle, et donne une chance.

Le dépassement de l'Etat-nation

LE premier défi est la formation d'une entité politique métanationale ou supranationale. L'urgence en apparaît avec l'installation des structures économiques en vue de 1993. Le dépassement de la forme Etat-nation est encore timide. La tentation de la soumission à un Etat leader hégémonique, qui fasse figure de fédérateur, est possible. Mais, à la différence de l'Italie, qui s'est unie sous la domination de la royauté du Piémont (1861), ou de l'Allemagne, qui s'est soumise à la domination de l'empire de Prusse (1871), l'Europe ne peut avoir un leader hégémonique. Elle doit, au contraire, donner l'exemple du polycentrisme, favoriser l'idée de confédération qui s'impose dans toutes les situations historiques et politiques où l'enchevêtrement des peuples, l'enclavement des ethnies, l'existence de nationalités minoritaires rendent l'union difficile. Cette difficulté est la chance de l'Europe.

En multipliant les formes d'association entre ses Etats et ses régions, en décentralisant les lieux de décision et de gouvernement, l'union européenne naissante rendrait un grand service au monde entier : elle ferait comprendre comment le déclin de la domination unilatérale et incontestée de l'Etat-nation ouvre un immense champ d'expérimentation et d'intensification de la solidarité et de la coopération entre les peuples et les individus.

Le deuxième défi est la perspective de la Grande Europe qui s'ouvre après la décolonisation des pays satellites de l'URSS et la chute du mur de Berlin. Nous voyons qu'il ne suffit pas de ruiner l'ancien système totalitaire pour que la démocratie nouvelle fleurisse et s'enracine. Entre les deux guerres mondiales, ces nations ont subi des régimes autoritaires, semi-dictatoriaux, dictatoriaux, et le danger qu'ils se réinstaurent n'est nullement écarté. Il ne suffit pas que soit bloqué l'ancien sytème d'économie bureaucratique pour que s'installe une économie de semi-marché ou de marché et que règne l'abondance.

Effectuée brutalement, la transformation de l'économie est explosive pour toute la société ; conduite progressivement, elle est inopérante, le système étouffant peu à peu les réformes parcellaires. La solution ne se trouve ni dans les manuels d'économie de l'Ouest ni dans ceux de l'Est (qui témoignent de la même ignorance, mais du point de vue opposé).

Enfin, le réveil des tensions et des rivalités séculaires qui conduisent les peuples à s'entredéchirer en Europe centrale et orientale peut avoir des conséquences imprévisibles pour la marche vers l'union de l'Europe tout entière. L'aspiration légitime à la souveraineté risque, s'il y a aggravation de la crise économique et des difficultés politiques, de produire des éruptions de nationalisme agressif. Il ne suffit pas d'instaurer les principes de la démocratie pour éviter qu'une force puisse un jour ruiner la démocratie. Que tous les peuples européens l'aient aujourd'hui pour horizon doit nous amener à formuler un principe d'irréversibilité démocratique. Lorsque les droits civils et démocratiques du citoyen sont menacés dans l'un quelconque des pays de la confédération, ne faudrait-il pas envisager un droit d'intervention de la Confédération, équivalent au droit qu'a chaque Etat de sauvegarder ses institutions démocratiques ? Et tout retour de l'une des nations à la dictature entraînant l'intervention des autres pour rétablir la démocratie.

Le troisième défi fut lancé à l'Europe par la guerre du Golfe, où s'est manifesté le manque d'une politique européenne commune dans le domaine international. La souveraineté absolue de l'Etat-nation a empêché jusqu'alors la prise de conscience de l'impuissance politique de l'Europe. Nous nous sommes seulement alors rendus compte que nous ne disposions d'aucune institution de défense, voire d'intervention commune. Il n'a pas suffi qu'existe un vrai consensus des opinions de chaque pays européen sur le principe de l'indépendance du Koweït et sur la nécessité d'un règlement d'ensemble des conflits du Proche-Orient pour que se fasse entendre l'Europe. Et, au-delà de l'événement, peut se poser le problème d'un nouveau pacifisme qui développe les effets démilitarisants du dépassement de la souveraineté de l'Etat-nation dans une conjoncture mondiale nouvelle. Les voies vers le désarmement, qu'amorce le rapport nouveau entre les superpuissances mondiales (lire pages 10 et 11, l'article de Paul-Marie de La Gorce), invitent à la réflexion sur l'utilisation des armées nationales. D'armées de guerre, ne pourraient-elles pas se transformer en méta-armées de paix pour renforcer la solidarité nationale et internationale, aider et soutenir les diverses initiatives de solidarité vers les plus déshérités au sein d'une société, porter secours aux plus faibles dans le monde ?

Le quatrième défi que rencontre l'Europe est celui de la démocratie cognitive. Nos sociétés sont confrontées au développement d'une énorme machine où science et technique, associées dans ce que l'on appelle désormais la techno-science, nous menacent de régression démocratique. Cloisonné, morcelé, concentré, le savoir est réservé à une caste de scientifiques spécialistes. La maîtrise technique est aux mains des experts, dont la compétence se limite à un domaine clos et dont l'incompétence dans l'interaction entre les domaines clos est illimitée. Il ne suffit pas de pratiquer dans les médias une vulgarisation scientifique et technique pour compenser la dépossession du savoir, la perte du droit du citoyen à la connaissance, l'atomisation des vies individuelles, la destruction des anciennes solidarités. Mais il est possible d'envisager une réforme de la pensée… La tradition nous enseigne de connaître le monde par « idées claires et distinctes » ; elle nous enjoint de réduire le complexe au simple, c'est-à-dire de séparer ce qui est lié, d'unifier ce qui est multiple, d'éliminer tout ce qui apporte désordre ou contradiction dans l'entendement.

Or notre temps fait apparaître la nécessité d'une pensée apte à appréhender la complexité de nos sociétés : la complexité de la démocratie elle-même, qui se nourrit de conflits, d'antagonismes tout en les régulant, la complexité du réel. De fait, les sciences avancées, telles que les sciences de la Terre, l'écologie, la cosmologie, brisent avec le vieux dogme réductionniste d'explication par l'élémentaire. Elles considèrent des systèmes complexes où les parties et le tout s'entre-produisent et s'entre-organisent, et, dans le cas de la cosmologie, une complexité au-delà de tout système. Nécessaire pour la recherche, la réforme de la pensée est aussi indispensable pour l'éducation. On ne peut pas réformer l'institution de l'enseignement sans avoir au préalable réformé les esprits, mais on ne peut par réformer les esprits si l'on n'a pas au préalable réformé les institutions. On retrouve le vieux problème posé par Karl Marx : « Qui éduquera les éducateurs ? » A cette contradiction, il n'y a pas de réponse simple. Mais l'idée même de réforme de pensée peut rassembler les énergies dispersées, réveiller les esprits résignés, susciter des propositions et des actions. S'opposer à l'intelligence aveugle, qui a pris presque partout les commandes, réapprendre à penser, est une tâche qui commence par soi-même et conduit à penser et et à repenser la solidarité, à créer et à recréer la démocratie.

L'Europe, formée de sociétés extrêmement complexes, doit accepter le défi de la complexité. Une société complexe est une société qui rend une grande liberté aux individus et aux groupes, qui permet l'initiative, l'autonomie, la créativité et l'inventivité favorables pour répondre aux autres défis. L'extrême complexité amplifie le risque que se distendent les liens sociaux et que se désintègrent les anciennes solidarités. Une société ne peut progresser en complexité, c'est-à-dire en démocratie, que si elle progresse en solidarité. Si la liberté et l'égalité peuvent être constituées et instituées dans leurs antagonismes, la fraternité, que nous appelons aujourd'hui solidarité, ne peut qu'être le fruit du désir et de la volonté de chacun, du sens de la communauté de destin de tous les citoyens.

L'Europe ne saurait être seulement un marché commun, lieu de compétitions et d'entente économiques, une entité politique en projet. Nous vivons un temps d'incertitudes, de périls, voire de menaces sur le destin de la Communauté. Nous ne pouvons dessiner, protéger ce destin que par la prise de conscience renforcée de notre communauté de destin, non seulement du passé, du présent, mais pour le futur. Du passé, nous nous rappelons les joies, les souffrances partagées ; du présent, nous voyons les épreuves et les problèmes communs ; pour le futur, l'extraordinaire diversité des cultures peut produire une culture de la diversité.

En nous dégageant des bases régionales, provinciales, ethniques, nous pouvons accorder ces cultures différentes, les coaliser pour les sauver. Beaucoup d'antagonismes, de conflits, insolubles dans le cadre de l'Etat-nation, peuvent trouver solution parce que partie intégrante du tourbillon civilisationnel commun.

L'Europe ne saurait être fermée sur elle-même. L'Europe que nous voulons est ouverte sur l'humanité. Nous voulons être citoyens européens comme nous voulons être citoyens du monde. L'idée confédérative est une idée non seulement pour l'Europe mais une idée pour le monde. L'idée à proposer au monde n'est plus l'indépendance des nations, mais la confédération des nations, qui leur assure l'autonomie dans l'interdépendance.

Comme le disait Michelet de la France au siècle dernier, l'Europe est une volonté, un être d'esprit. De même que la France s'est constituée par ce que nous pouvons appeler la francisation, l'intégration historique, politique, sociale des provinces et des ethnies, l'Europe doit se constituer par ce que nous appellerons l'européanisation. Et le principe démocratique est le fondateur, l'unificateur de cette européanisation.

Nous devons nous auto-instituer citoyens d'Europe, cette province du monde, de la planète. Nous devons devenir les citoyens d'une Europe non plus conquérante, mais conciliante, d'une Europe qui fasse sa paix et propage la paix. Pour que les principes fédérateurs et confédérateurs, le respect des souverainetés aient quelque chance de réalisation, il faut agir vite. « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. » Nous savons désormais que, dans la recherche éperdue et démente du salut, il n'y a point de salut. Mais, enfants perdus de la Terre que nous sommes, nous pouvons sauver la solidarité terrestre.

Le mois prochain

L'ère des ruptures, par Jacques Robin

Voir en ligne : /1991/11/KERN/43936

(1) Voir Jean Chesneaux, « Pour une démocratie vraiment participative » ; Philippe Lorino, « Etre citoyen dans l'entreprise » ; Patrick Viveret, "Réintégrer la « zone » dans la ville", dans le Monde diplomatique, respectivement d'août, septembre et octobre 1991.

Par MORIN EDGAR et KERN ANNE-BRIGITTE (1)|PG:13

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