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Les métamorphoses du delta du Gange

À la frontière entre l'Inde et le Bangladesh, deux géants se jettent dans l'océan : le Gange et le Brahmapoutre. Alors que leurs bras se divisent, ces fleuves forment le plus grand delta du monde, qui s'étend sur plusieurs milliers de kilomètres carrés. Longtemps en conflit, grands félins et habitants tentent de résister à l'afflux des touristes, aux cyclones et à la montée des eaux.

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Toutes les photographies de cette double page sont de Bertrand Daugeron. Dans la gare de Calcutta, une fresque représente le parc national des Sundarbans, 2026

Les Sundarbans indiens, là où les bras des deltas du Gange et du Brahmapoutre s'enlacent. Près de 10 000 kilomètres carrés de terres et d'eaux partagées entre l'Inde et le Bangladesh, à l'embouchure du système fluvial Gange-Brahmapoutre, sur le golfe du Bengale. Côté indien : 4 200 kilomètres carrés, 102 îles, dont 54 sont habitées. Une forêt de mangrove classée au patrimoine mondial de l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco) depuis 1987 — la plus grande et la dernière encore intacte du monde. Et une donnée physique qui commande tout : 70 % des terres se situent entre 1,50 et 3 mètres d'altitude. Aucun relief, pas d'élévation refuge. Le delta tout entier affleure au niveau de la mer. Dans certaines sections, les digues sont déjà en dessous.

La zone de transition de la réserve regroupe cinq millions de personnes. Jusqu'en 1973, les communautés pouvaient venir puiser dans les ressources de la forêt : pêche dans les chenaux intérieurs, récolte de miel. Cette année-là, le gouvernement indien crée la Sundarban Tiger Reserve, premier pas vers une séparation stricte qui va se construire par étapes. En 1984, le cœur de la forêt devient parc national : accès totalement interdit. En 1989, l'ensemble du delta (forêt protégée et îles habitées) est désigné réserve de biosphère.

« Pourquoi le tigre attaque-t-il ? »

Certains blocs forestiers de la zone tampon, qui borde le parc, restent accessibles aux pêcheurs locaux, sous permis saisonnier, pour un nombre d'espèces limité. Mais à Sajnekhali, non loin du village de Pakhiralay, sur l'île de Gosaba, le contrôle est strict et s'impose à tous — pêcheurs, habitants, touristes. Une ligne est tracée entre deux mondes. D'un côté, le naturel administré. De l'autre, l'humain contraint. Entre les deux, une économie qui s'est réorganisée, partiellement, autour de cette séparation, avec le tourisme et l'espoir d'un développement économique.

L'agent du Sajnekhali Wildlife Sanctuary (sanctuaire faunique de Sajnekhali) en compagnie duquel nous patrouillons depuis trois heures s'arrête soudain, en regardant alentour : impossible ici de planifier au-delà de dix ans, explique-t-il. Dans l'intervalle, tout aura disparu.

Chaque jour, qu'il pleuve ou qu'il vente, pendant qu'une myriade de bateaux de touristes naviguent à l'affût d'un grand félin, une équipe de rangers inspecte les filets : plus de cent kilomètres de nylon tendu entre les chaumes de bambou courant en lisière de mangrove sur tout le périmètre. Il s'agit de protèger l'île de Gosaba du tigre du Bengale, et la nature des intrusions humaines : la pêche, la chasse et, désormais, les appareils photo. Cette protection, réalisée par les villageois — à la demande du sanctuaire de Sajnekhali par l'intermédiaire de comités locaux de villages (Joint Forest Management Committe, JFM) —, établit une séparation physique entre le monde des hommes et celui de la nature.

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Chassé-croisé de touristes à l'embarcadère, 2026
Bertrand Daugeron

Côté habité, les digues, levées de terre protégées par des toiles qui longent les berges, séparent les villages de l'eau, tentent de retenir ce que le delta voudrait reprendre. Côté nature, la mangrove, barrière physique et symbolique. Entre les deux, les chenaux. La Datta River. L'eau qui circule, qui érode, qui élargit.

Quelque part derrière les clôtures, des caméras pièges enregistrent en continu. Dans un bureau, chaque félin est identifié par ses rayures, telles des empreintes digitales. L'œil mécanique identifie ce que l'œil humain ne voit pas. On sait, depuis le recensement de 2022, qu'il y a ici cent un tigres et qu'ils ne traversent plus le bras de mer. On ne les voit pas ; eux nous voient. Avant les filets, les chasseurs de miel qui s'enfonçaient dans la mangrove portaient un masque avec des yeux peints derrière la tête. Le tigre attaque par-derrière : ne jamais lui tourner le dos. Aujourd'hui, le masque a été remplacé par les protections en nylon.

Si, depuis quelques années, les incidents ont quasi disparu, leurs rares occurrences incitent à la réflexion. « Pourquoi le tigre attaque-t-il ? », interroge l'agent. Parce qu'on entre dans son territoire. « Il ne chasse pas, il se défend. » Cette lecture change tout : il ne s'agit plus de neutraliser l'animal, mais de le tenir à distance. D'où les filets.

Il faut encore aider les félins à résister à la transformation de leur territoire. Or les chiffres suggèrent que cela n'a rien d'aisé. La réserve comptait 274 tigres en 2004. Il en reste moins de la moitié. Ce déclin observé dans les 56 réserves de tigres en Inde a conduit à sanctuariser ce territoire en 2007. Comme une dernière ligne de défense pour une population gravement menacée par la réduction de son espace vital, par la chasse et par le braconnage, qui réduisent ses ressources. On gagne la bataille du contact homme-animal, pas celle de l'habitat.

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Inspection quotidienne des filets longeant les rives, la frontière avec le monde naturel, 2026
Bertrand Daugeron

L'agent de protection des forêts du sanctuaire se trouve au cœur de cette organisation spatiale. Quand on lui demande si la situation est difficile pour les populations locales, il répond sans hésiter : « La vie est dure pour tous. » Il marque une pause, et complète : « Pour les hommes, pour les animaux, et pour le territoire. » Un simple état des lieux.

Le fleuve est large, ses eaux sont « internationales ». Aujourd'hui, sept cents mètres séparent l'île de Gosaba de la rive d'en face. Il y a vingt ans, elles étaient à portée de voix l'une de l'autre. Un homme peut avoir vu ça dans sa vie : le fleuve qui s'installe, mètre après mètre, dans ce qui était de la terre. L'eau qui gagne, la berge qui cède, et personne pour l'arrêter. Ici, la géographie fluctue. C'est une donnée qu'on subit, qu'on intègre.

La mangrove ne rend pas ses morts

Sur la digue qui longe Gosaba, les berges récemment reconstruites côtoient des bâtiments en ruine éventrés par l'érosion : murs penchés sur l'eau, toitures échouées dans la vase — dont celles des bureaux des rangers, qui ont dû être reconstruits cent mètres plus loin. La digue elle-même ressemble à un rempart médiéval ; elle sépare deux mondes que tout condamne à se rejoindre. D'ailleurs, elle vient d'être rehaussée, par précaution. D'un côté, la mangrove splendide, intacte, inaccessible. De l'autre, le village, les petits hôtels qui se construisent, les groupes de touristes qui débarquent avec leurs valises à roulettes et repartent avec des tigres en peluche.

Pour l'agent de protection des forêts, cet espace se trouve confronté aux besoins spécifiques de trois acteurs : les villages, le parc et l'industrie du tourisme. Trois forces qui coexistent, qui dépendent les unes des autres, et qui se contredisent en permanence, dans un équilibre précaire que chaque perturbation menace, et que chaque réponse ne fait que déplacer.

Ici, la « perturbation » porte un nom : cyclone. Du 23 au 28 mai 2021, celui baptisé Yaas a balayé le site cinq jours durant. Les digues ont rompu en deux cents points. Les images sont encore dans toutes les têtes. Elles ont fait le tour du monde. Les routes, l'éclairage public, les protections contre l'eau : tout est à reconstruire à la main ; tout doit être transporté par bateaux. Coût estimé par le gouvernement du Bengale-Occidental ? L'équivalent de 2,3 milliards d'euros. Entre 2019 et 2022, quatre cyclones destructeurs se sont succédé : Fani, Bulbul, Amphan, et puis Yaas. Le district de South 24 Parganas, au sud de Calcutta, enregistre un cyclone majeur tous les trois ou quatre ans. Soit le temps qu'il faut pour réparer les dégâts du précédent.

Mais les destructions ne tiennent pas seulement à la survenue des cyclones. Si Aila, un phénomène de puissance modérée apparu en 2009, a submergé l'intégralité du territoire, c'est qu'il a coïncidé avec une marée de vive-eau. Yaas a frappé exactement au moment du pic. Or les terres inondées par l'eau salée restent impropres à toute culture pendant deux ou trois ans, au moins.

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Avec les gardes forestiers, lors de la surveillance des rives du sanctuaire du tigre, 2026
Bertrand Daugeron

Les pêcheurs sont les premiers à subir le choc. La quantité de poisson n'est déjà plus suffisante. Crabes, crevettes et poissons sont vendus au marché local, sans que cela donne aux plus modestes des pêcheurs la capacité d'investir ni de faire face au moindre aléa. Après chaque cyclone, la migration s'accélère. Des familles entières doivent désormais compter sur les revenus d'un membre parti travailler dans un autre État du pays. Suraj a une vingtaine d'années. Il conduit un touk-touk électrique entre le village et l'embarcadère — touristes le matin dès 5 heures, groupes en milieu de matinée. La saison dure quelques mois. Le reste de l'année, il part à Bangalore, où il nettoie des appartements de standing. Il ne se plaint pas, il calcule. Et puis, il y a ces hommes qui peuvent rester, encore un temps, comme manœuvres et maçons. Débarquer les matériaux : sable, ciment, briques, gravier. Construire les hôtels. Se reconvertir. De pêcheur, devenir bâtisseur, avant que le prochain cyclone n'avale tout. Le chef des rangers ajoute : « Vous saisissez la pression psychologique ? Vivre entre deux catastrophes. »

Cyclones, marées… À ces deux forces destructrices s'ajoute une troisième, plus silencieuse. Chaque année, les rivières changent de cours, phénomène naturel dans un delta alluvial. Mais il est ici accéléré par le trafic maritime international. Les digues ont, au fil des ans, bloqué les flux tidaux qui apportaient les sédiments permettant aux îles de se recharger. Le lit des rivières s'élève, les îles s'affaissent, la mer monte. Depuis 1973, le delta indien a perdu 478 kilomètres carrés de terres par érosion, tandis que seuls 400 ont été gagnés par l'accrétion sédimentaire due aux apports fluviaux. Les eaux salées du golfe du Bengale entrent dans le delta, les eaux douces reculent. Par capillarité, le sel remonte dans les terres.

Ici, la géographie varie, nous explique l'agent. Ce qui rend caducs tout plan à long terme, toute infrastructure pensée pour durer, tout équilibre cherché entre les trois pôles avant que le prochain cyclone ne remette les compteurs à zéro.

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Une réserve humide administrée par le département forestier, 2026
Bertrand Daugeron

Chaque matin, à l'aube, les premiers bateaux quittent les embarcadères pour ramener les touristes de la veille vers le continent. En milieu de matinée, les groupes suivants arrivent avec leurs guides locaux et tour-opérateurs qui vendent des formules tout compris : hôtel, réserve, restaurant. La région accueille de 200 000 à 300 000 visiteurs par an selon l'Institut indien pour la faune sauvage (WII), concentrés sur moins de 35 % du territoire. Une pression croissante sur un espace fermé et fragile.

Le département des forêts délivre les immatriculations des cinq cents bateaux en activité ainsi que les permis pour les touristes (leur nombre étant régulé). Il redistribue 40 % des revenus aux communautés via les comités de cogestion de la forêt de chaque village. Les 60 % restants sont pour le fonctionnement et le développement du territoire. Le tourisme n'est pas une menace venue de l'extérieur, mais la reconversion forcée d'une population dont les bases économiques traditionnelles ont disparu. Quand la mer prend les terres et que la forêt se ferme aux exploitations traditionnelles, le tourisme devient la seule ressource locale viable. Encore faut-il parvenir à un équilibre, fragile. Celui que recherche l'agent : ni trop ni trop peu. Plus de tourisme, c'est plus de revenus pour les communautés et plus de pression sur un écosystème fragile. Moins de tourisme, c'est moins de dégradation, mais moins d'argent pour une région qui n'a plus d'autre option.

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La digue récemment refaite, un rempart contre les éléments naturels, 2026
Bertrand Daugeron

Prodip a la cinquantaine. Il tient l'accueil de l'un des plus récents hôtels de la région. En 1981, son père est parti dans la forêt et n'est pas rentré. Son corps n'a jamais été retrouvé. La mangrove ne rend pas ses morts. Aîné d'une famille de trois garçons et une fille, Prodip avait alors une dizaine d'années. Pendant dix jours, il n'y a rien eu à manger. Alors il a travaillé, pour que ses frères et sa sœur puissent aller à l'école.

Quarante ans plus tard, son fils Arjun, 19 ans, fait la cuisine dans le restaurant de l'hôtel. À côté, des murs à mi-hauteur, les fondations d'un restaurant que Prodip construit depuis quelque temps, au gré des fonds qu'il parvient à rassembler. « Il faut bien ! » Les gens viennent voir le tigre, celui qui a pris son père. Par un curieux renversement, l'animal qui a détruit sa famille hier est devenu la condition de sa survie.

Alors, jusqu'à quand, cet équilibre précaire ? « On n'en sait rien », répond l'agent. Objectifs à court terme uniquement. Planifier à long terme dans les Sundarbans, c'est construire sur ce qui bouge. Alors on fait autrement. On construit ce qui peut tenir jusqu'au prochain cyclone. On réparera ce que le suivant aura défait. Et puis, on recommencera.

Voir en ligne : /2026/06/DAUGERON/69656
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