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Israël-Iran, la guerre qui vient

Alors que les bombardements israéliens et les combats se poursuivent dans la bande de Gaza et que la situation humanitaire ne cesse de s'y dégrader, un nouveau conflit aux conséquences potentiellement dévastatrices vient d'être évité entre Tel-Aviv et Téhéran. Pour autant, rien ne semble pouvoir mettre fin à la logique d'affrontement entre ces deux ennemis.

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Waqas Khan. – « Detonate » (Exploser), 2022
Courtesy Waqas Khan et Galerie Krinzinger, Vienne

Répliquer mais sans trop faire de mal, c'est la ligne de conduite choisie par l'Iran et Israël pour clore une passe d'armes dont on a pu craindre pendant plusieurs jours qu'elle dégénère en conflit régional de grande intensité. La séquence en trois temps a commencé le 1er avril avec un bombardement israélien contre une annexe du consulat iranien de Damas. Cette attaque a provoqué la mort de plusieurs gardiens de la révolution affectés au soutien militaire et logistique des alliés régionaux de Téhéran. Moins de deux semaines plus tard, dans la nuit du 13 au 14 avril, la République islamique déclenchait l'opération « Promesse honnête » avec une salve de trois cents drones et missiles, que la défense antiaérienne israélienne interceptait, pour la plupart, avec l'aide des États-Unis, de la France et du Royaume-Uni. Présentée comme un échec total par Israël et les Occidentaux, la riposte avait en réalité été annoncée plusieurs heures avant son déclenchement : la diplomatie iranienne avait en effet pris soin d'avertir les États-Unis et, par conséquent, Israël. L'opération n'a pas ciblé de centres urbains ou économiques. Les Iraniens signifiaient ainsi qu'ils ne souhaitaient pas faire de victimes civiles, et que « l'affaire [était] close ».

Dès lors, le monde a attendu avec appréhension « la riposte à la riposte à l'attaque », pour reprendre la boutade d'un commentateur d'Al-Jazira (16 avril). Elle est venue le vendredi 18 avril à l'aube sous la forme de tirs de drones israéliens contre une base aérienne proche d'Ispahan. Un bombardement hautement symbolique puisque l'attaque a ciblé sans trop faire de dégâts matériels une province où se situe le site nucléaire de Natanz, pièce maîtresse du programme iranien d'enrichissement de l'uranium. « Une riposte de désescalade », estime M. Guillaume Ancel, ancien officier français et écrivain (1). Mais les choses pourraient bien ne pas en rester là.

L'armée israélienne — qui a livré bataille à sept reprises contre ses voisins depuis 1948, la dernière fois au Liban en 2006 (2) — est bel et bien au seuil d'un huitième conflit : il l'opposerait cette fois à l'Iran. Le prélude à cet affrontement annoncé débute à la fin des années 2000, avec l'assassinat de plusieurs scientifiques iraniens impliqués dans le programme de développement nucléaire de leur pays et de pasdarans déployés en Syrie pour soutenir le régime de M. Bachar Al-Assad ou au Liban afin d'appuyer la branche armée du Hezbollah. Comme l'a montré le triptyque singulier d'avril, cette confrontation à bas bruit risque à tout moment de déraper puis d'embraser le Machrek, et au-delà.

En éclairer les contours implique de montrer comment l'évolution de la guerre en cours à Gaza pourrait inciter le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou à durcir les hostilités avec l'Iran et à prendre le risque d'un conflit généralisé. Au grand regret des États-Unis, qui tentent vaille que vaille de maintenir le statu quo entre ces deux puissances régionales.

Aux massacres (1 160 morts et 7 500 blessés) et à la prise d'otages (250) commis par le Hamas le 7 octobre lors de son opération « Déluge d'Al-Aqsa », Tel-Aviv répond depuis par une dévastation systématique. Plus de 70 % des habitations de l'enclave palestinienne ont été détruites (3). Au 22 avril, selon un bilan fourni par le ministère de la santé de Gaza, on dénombrait 34 000 morts parmi les Gazaouis et 75 000 blessés, sans compter les disparus. Bombardée nuit et jour, parfois avec l'aide de programmes d'intelligence artificielle (4) ; ciblée sans discernement par des snipers et des drones ; forcée de se déplacer vers le sud, où elle s'entasse à la frontière égyptienne ; privée de soins après la destruction de la quasi-totalité des hôpitaux et d'aide humanitaire en raison du blocus imposé par Tel-Aviv, la population civile vit un calvaire. Au cours d'une conférence de presse le 31 janvier, le directeur du programme des urgences sanitaires de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) Michael Ryan a évoqué une « catastrophe massive » pour une population « qui meurt de faim et qui est poussée au bord du gouffre ».

En pareilles circonstances, l'un des résultats diplomatiques majeurs de la guerre est le retour au premier plan de la question palestinienne. Les chancelleries occidentales tendaient à l'avoir perdue de vue depuis la signature des accords Abraham en 2020 et la normalisation entre, d'une part, Israël et, d'autre part, les Émirats arabes unis (EAU), Bahreïn, le Maroc et le Soudan, en attendant l'Arabie saoudite. Faute de pressions de pays arabes jusqu'alors demandeurs d'une restitution des terres palestiniennes en contrepartie d'un accord de paix, la proclamation d'un État palestinien devenait moins urgente. La guerre à Gaza a démontré l'inanité d'un tel raisonnement. Certes, aucun des États concernés n'a remis en cause cette normalisation, et si Riyad a officiellement suspendu ses discussions avec Tel-Aviv, ce n'est, de l'aveu même des proches du premier ministre et prince héritier Mohammed Ben Salman (« MBS »), que temporaire (5).

Mais Israël doit désormais faire face à un regain d'intérêt mondial pour le sort des Palestiniens. Au-delà des protestations populaires massives un peu partout dans le monde contre les crimes de guerre israéliens commis à Gaza (lire « La rue avec Gaza, les élites derrière Israël »), une âpre bataille se livre sur les plans juridique et diplomatique. Le 29 décembre, l'Afrique du Sud, soutenue par de nombreux pays non occidentaux, engageait une procédure devant la Cour internationale de justice (CIJ) demandant à cette institution dépendant des Nations unies de rendre une mesure conservatoire de protection des Gazaouis. Pretoria plaçait sa requête dans le « contexte plus large de la conduite d'Israël envers les Palestiniens pendant ses soixante-quinze ans d'apartheid, ses cinquante-six ans d'occupation belligérante du territoire palestinien et ses seize ans de blocus de la bande de Gaza ». Moins d'un mois plus tard, la CIJ rendait une décision ordonnant à Tel-Aviv d'empêcher tout éventuel acte génocidaire et d'autoriser l'accès humanitaire dans l'enclave. Cette décision ouvre la voie à de potentielles poursuites contre les principaux dirigeants israéliens. Par ailleurs, le 19 avril, la télévision israélienne Channel 12 rapportait la crainte de ces mêmes dirigeants de voir la Cour pénale internationale (CPI), qui siège à La Haye, émettre des mandats d'arrêt contre le premier ministre Netanyahou et d'autres personnalités politiques et militaires pour des violations présumées du droit international à Gaza.

Le Conseil de sécurité des Nations unies a de son côté examiné un projet de résolution algérien demandant à l'Assemblée générale « que l'État de Palestine soit admis comme membre des Nations unies » (18 avril). Si les États-Unis lui ont opposé leur veto, le texte a tout de même été approuvé par douze voix, dont celle de la France, tandis que le Royaume-Uni et la Suisse s'abstenaient. Au grand dépit de Tel-Aviv et de ses soutiens, plusieurs pays européens, dont l'Espagne, l'Irlande, Malte et la Slovénie, se disent prêts à reconnaître l'État de Palestine au nom d'une paix durable et de la stabilité au Proche-Orient. La question devient de nouveau un thème majeur au sein des organisations internationales. Conscient de l'isolement de plus en plus marqué de Washington sur ce sujet, l'ambassadeur américain Robert Wood s'est empressé de préciser que le veto ne signifiait pas une « opposition à [l'existence] d'un État palestinien » mais que la reconnaissance de ce dernier passerait par la « négociation entre les deux parties ». Les Palestiniens devraient ainsi attendre que la classe politique israélienne, farouchement opposée dans son ensemble à la solution dite « des deux États », change d'avis… (6)

Volonté de M. Netanyahou d'en découdre

Pressions internationales pour la reconnaissance de la Palestine, risque de poursuites judiciaires, surtout si Tel-Aviv décide d'appliquer son projet d'expulsion d'une partie des Gazaouis vers le Sinaï : quelle peut-être la stratégie de M. Netanyahou dans un contexte où aucun de ses objectifs militaires — élimination du Hamas et récupération des otages — n'a été atteint ? La réponse tient en quelques mots : l'extension du domaine de la guerre. Même si la désescalade avec Téhéran à laquelle Washington a beaucoup contribué se confirme, il est évident qu'un palier a été franchi dans le face-à-face irano-israélien.

C'est en effet la première fois que la République islamique vise directement le territoire israélien. Désormais, rien ne garantit que les pasdarans accepteront comme par le passé d'encaisser sans répliquer les coups portés par Tel-Aviv, y compris ceux qui les visent en Syrie. Après l'attaque du consulat iranien à Damas, nombre d'experts occidentaux ont postulé une absence de réaction de l'Iran. Ne subissait-il pas depuis des années l'élimination de ses scientifiques et de ses officiers sans riposter ? En novembre 2020, un robot mitrailleur piloté par satellite a tué Mohsen Fakhrizadeh, vice-ministre de la défense et chef de l'Organisation de la recherche et de l'innovation (Sépand) — considéré comme le « père » du programme nucléaire iranien —, sans que Téhéran concrétise sa menace de « vengeance implacable » (7).

Mais, cette fois, l'Iran n'a pas tardé à répliquer et a surtout démontré que son armée était capable d'infliger des dommages à Israël. Certes, les trois cents engins utilisés ont presque tous été neutralisés. Mais que se passera-t-il demain si, fort des enseignements tirés de l'analyse du mode de défense utilisé par Israël et ses protecteurs, Téhéran déclenche sans crier gare une attaque avec du matériel balistique bien plus rapide et sophistiqué ? « En cas d'action décisive d'Israël, nous répondrons de manière immédiate et maximale », a prévenu le ministre des affaires étrangères iranien, M. Hossein Amir Abdollahian (20 avril).

Dans ce possible crescendo, il ne faut pas non plus négliger la volonté obsessionnelle de M. Netanyahou d'en découdre avec l'Iran. Pour le premier ministre, il ne s'agit pas uniquement de concevoir une manœuvre afin d'échapper aux poursuites judiciaires dans son pays en maintenant ce dernier dans un état de guerre exigeant l'unité nationale et réduisant la probabilité d'élections anticipées lors desquelles son impopularité lui vaudrait à coup sûr une défaite (8). Cibler l'Iran ne vise pas non plus seulement à détourner l'attention internationale des tueries à Gaza et à torpiller les initiatives diplomatiques en faveur de la naissance d'un État palestinien. M. Netanyahou tient bel et bien l'Iran pour le principal ennemi d'Israël — la seule force militaire, depuis la chute du régime irakien de Saddam Hussein, à constituer une menace existentielle.

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Waqas Khan. – « Eruption », 2022
Courtesy Waqas Khan et Galerie Krinzinger, Vienne

Le 27 septembre 2012, à la tribune des Nations unies, il brandissait le dessin sommaire d'une bombe à mèche en affirmant que Téhéran était en passe de se doter de la bombe nucléaire. « Au printemps prochain, affirmait-il, au maximum l'été prochain, au rythme où [les Iraniens] poursuivent actuellement l'enrichissement [de l'uranium], ils pourront passer à l'étape finale. Ils n'ont besoin que de quelques mois, peut-être quelques semaines, avant d'avoir suffisamment d'uranium enrichi pour la première bombe nucléaire. » Un arrangement avec la vérité, un de plus, puisque quelques mois plus tôt, le ministre de la défense israélien Ehoud Barak et son chef d'état-major Benny Gantz affirmaient publiquement que l'Iran n'avait ni l'intention ni les moyens de se doter de la bombe (9).

Quelques semaines plus tard, et tandis que les informations se multipliaient à propos de négociations entre les États-Unis et l'Iran pour parvenir à un accord sur cet enjeu nucléaire — conclu en juillet 2015 au grand dam de Tel-Aviv —, M. Netanyahou affirmait dans un discours à Jérusalem se sentir « prêt s'il le faut » à déclencher une attaque contre les sites nucléaires iraniens. Par la suite, lors de la campagne électorale de mars 2015 qui allait lui permettre d'obtenir un quatrième mandat, il martelait à l'envi son mot d'ordre : « Pas d'État palestinien, pas de nucléaire iranien. »

Cette possibilité d'une guerre israélo-iranienne structure les rapports de forces au Proche-Orient et dans le Golfe. Pour les monarchies pétrolières, l'hostilité de Tel-Aviv à l'égard de Téhéran tient à la fois de la bénédiction et de la menace. Riyad comme Abou Dhabi comptent sur Israël pour remédier au désengagement des États-Unis de la région. Même si l'Arabie saoudite et l'Iran sont convenus d'atténuer leurs tensions bilatérales grâce à l'entremise de la Chine, la défiance demeure (10). Dans les mosquées du royaume, on continue de qualifier les chiites d'apostats. En 2010, le roi Abdallah demandait au président Barack Obama de « couper la tête du serpent », autrement dit de détruire le programme nucléaire iranien. Les dirigeants saoudiens et émiratis estiment que Téhéran doit avoir tiré les leçons de l'invasion de l'Irak et du changement de régime de 2003. Se prémunir d'un tel risque nécessite, pour la République islamique, l'acquisition de l'arme atomique. Mais, dans le même temps, les monarchies pétrolières craignent les retombées immédiates d'une guerre. La peur est particulièrement perceptible à Dubaï ou au Qatar, dont les installations pétrogazières, énergétiques et de dessalement d'eau sont à portée immédiate. Pour ces monarchies incapables de se défendre seules et tétanisées à l'idée de subir les affres endurées par les Koweïtiens en 1990, l'idéal serait de laisser Israël s'occuper seul du sale boulot. Riyad et Abou Dhabi se sont d'ailleurs employés à minimiser leur rôle dans la défense d'Israël lors de l'attaque du 13 avril.

Côté iranien, on a toujours nié le caractère militaire du programme nucléaire en avançant même parfois que fabriquer la bombe serait contraire aux préceptes islamiques réservant la capacité d'une destruction totale de l'humanité au seul pouvoir divin. Et, si Israël continue d'être vilipendé par la propagande du régime, le temps semble loin où le président Mahmoud Ahmadinejad qualifiait ce pays de « créature artificielle qui ne survivra pas (11) ».

Pourtant, jeudi 18 avril, le général Ahmad Haghtalab, chef de la division de la sécurité nucléaire au sein du Corps des gardiens de la révolution, mettait en garde Israël en affirmant que son pays pourrait réviser sa doctrine nucléaire en utilisant de nouvelles armes : « Si le régime sioniste veut prendre des mesures contre nos centres et installations nucléaires, il fera certainement face à notre réaction. Pour la contre-attaque, les installations nucléaires de ce régime seront ciblées avec des armements avancés. »

Un discours qui va conforter l'attitude belliciste de M. Netanyahou tout en compliquant la tâche des États-Unis. Quelle sera en effet l'attitude de Washington si M. Donald Trump revient à la Maison Blanche, lui qui fut à l'origine du torpillage de l'accord de 2015 ? Peu enclin à engager son pays dans une nouvelle guerre, il pourrait néanmoins lâcher la bride au premier ministre israélien et lui assurer un approvisionnement constant en armements. Quoi qu'il en soit, M. Netanyahou dispose d'une solution de rechange : mettre à exécution sa menace d'une guerre totale contre le Hezbollah libanais. Fin mars, l'armée israélienne annonçait avoir frappé « environ 4 500 cibles du Hezbollah » et en avoir tué « plus de 300 membres » depuis le 7 octobre 2023. Dans un contexte d'échanges de tirs quotidiens, le parti chiite et Tel-Aviv ont veillé jusqu'à présent à éviter l'escalade mais, là aussi, l'embrasement guette. Et, contrairement à 2006, où il avait opté pour la retenue, rien ne dit que Téhéran ne volera pas cette fois au secours de son allié.

Voir en ligne : /2024/05/BELKAID/66826

(2) Lire Tania-Farah Saab, « Un conflit de trente-trois jours », dans « Liban. 1920-2020, un siècle de tumulte », Manière de voir, n° 174, décembre 2020 — janvier 2021.

(3) Vinciane Joly, « Guerre à Gaza : qu'est-ce que le “domicide” dont Israël est accusé ? », La Croix, Paris, 10 janvier 2024.

(4) Yuval Abraham, « 'Lavender' : The AI machine directing Israel's bombing spree in Gaza », +972 Magazine, 3 avril 2024.

(5) Lire Hasni Abidi et Angélique Mounier-Kuhn, « Riyad — Tel-Aviv, coup de frein à la normalisation », Le Monde diplomatique, novembre 2023.

(7) Ronen Bergman et Farnaz Fassihi, « The high-tech killing of a nuclear scientist », The New York Times, 19 septembre 2021.

(9) Jeffrey Heller et Maayan Lubell, « Israel's top general says Iran unlikely to make bomb », Reuters, 26 avril 2012.

(10) Lire Akram Belkaïd et Martine Bulard, « Pékin, faiseur de paix », Le Monde diplomatique, avril 2023.

(11) « Iran-Israël, les meilleurs ennemis du monde », France 24, 10 mai 2018.

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L'Ukraine, 28e État de l'Union européenne ?

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Alexandra Exter. — « Maquettes de Théâtre 5 », 1930.

Les négociations sur l'adhésion de l'Ukraine à l'Union européenne devraient commencer le 15 juin prochain avec l'ouverture des premiers chapitres consacrés aux droits fondamentaux. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky assurait encore en janvier dernier que son pays serait techniquement prêt à ouvrir l'ensemble des chapitres de négociation dès 2026, avec l'objectif d'intégrer l'Union l'année suivante. Le lancement formel des négociations avait été rendue possible fin 2023 lorsque le premier ministre hongrois Viktor Orbán avait quitté la salle du Conseil européen afin de ne pas opposer son veto.

Mais jusqu'à sa défaite aux élections d'avril dernier, M. Orbán s'opposait à l'ouverture des discussions concrètes. Son successeur Péter Magyar y a consenti en échange de l'engagement de l'Ukraine à rétablir les droits linguistiques et culturels de la minorité hongroise, notamment dans les écoles. Les Hongrois de Transcarpatie sont implantés dans cette région depuis des siècles. Celle-ci a connu six souverainetés distinctes en quatre siècles. Depuis 2014, ils subissent la volonté du nouveau pouvoir à Kiev d'affirmer l'hégémonie de la langue ukrainienne. De nombreux Hongrois de Transcarpatie ont également choisi de fuir la guerre en s'installant en Hongrie.

Le nouveau premier ministre Magyar a toutefois laissé entendre que les négociations prendraient « dix à quinze ans » et qu'il consulterait son peuple par référendum. La Pologne aussi pourrait faire des difficultés. Longtemps favorable à cette candidature, Varsovie n'a guère apprécié la réhabilitation par M. Zelensky de figures nationalistes ayant collaboré avec l'Allemagne nazie ou responsables des massacres de Polonais durant la seconde guerre mondiale. En participant à la cérémonie de ré-inhumation d'Andri Melnyk, l'un des dirigeants de l'Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN), et en baptisant une unité militaire du nom de « héros de l'Armée insurrectionnelle ukrainienne » (UPA), la branche militaire de la frange radicale de ce mouvement, le président ukrainien a ravivé les contentieux mémoriels entre les deux pays. Le président polonais Karol Nawrocki s'est déclaré « indigné » par ces actes symboliques et envisage de retirer à M. Zelensky l'ordre de l'Aigle blanc, la plus haute distinction polonaise.

Dans « Le Monde diplomatique »

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La justice à contre-emploi

« Gardienne de la liberté individuelle », selon la Constitution, l'autorité judiciaire prête pourtant main forte à la politique répressive de l'État : la lourdeur des condamnations infligées aux « gilets jaunes » contraste ainsi avec la clémence envers les violences de la police. Paupérisée et dénigrée, la justice est gagnée par l'idéologie sécuritaire. Mais certains magistrats refusent cette dérive.

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Tomas van Houtryve ///// Série « Blue Sky Days » (Journées de ciel bleu), « Prison », 2014

Contrairement aux clichés sur son prétendu « laxisme », la justice pénale fonctionne à plein régime. Son taux de réponse, c'est-à-dire le nombre d'affaires auxquelles elle a donné suite, rapporté au nombre de celles dont elle a été saisie, s'élève à 91 % contre 35 % il y a trente ans. Les 9 % restants consistent en des classements sans suite de dossiers « non élucidés » ou ne relevant pas de sa compétence. La justice a donc presque « réponse à tout ». Cette augmentation constante des condamnations s'explique par la conjonction d'une idéologie sécuritaire et d'un accroissement de la fonction répressive d'un État néolibéral qui délaisse son rôle d'opérateur économique et social et sa mission redistributive.

Depuis la loi organique relative aux lois de finances (LOLF) de 2001 et la révision générale des politiques publiques (RGPP), même la justice est soumise à la vision technocratique du new public management nouvelle gestion publique »), comme d'ailleurs la police : les statistiques déterminent l'orientation des procédures et la carrière des magistrats, en fonction des stocks et des flux de dossiers, sur le seul critère du rendement, au détriment de la motivation et de la qualité des décisions (1). En France, le nombre de détenus a crû de plus d'un tiers en vingt ans (de 40 000 en 2000 à presque 70 000 en 2021) (2), alors que la population carcérale diminue depuis plusieurs années dans la plupart des pays de l'Union européenne, comme l'Allemagne, l'Italie et les pays du nord de l'Europe Les Pays-Bas, la Belgique, la Norvège et la Suède ont même fermé plusieurs établissements pénitentiaires depuis cinq ans, faute de détenus. Si la France fait partie, avec la Turquie, des cinq États parmi les quarante-sept membres du Conseil de l'Europe à afficher la densité carcérale la plus élevée (lire l'extrait du rapport sur les prisons, « Dans les geôles de la République »), ce n'est pas lié à l'évolution de la délinquance. C'est le résultat de la poursuite systématique de petites infractions par les parquets, de la suppression — de fait — des lois d'amnistie, ainsi que du durcissement continu des peines

Or, la politique pénale actuelle et sa traduction judiciaire sont socialement discriminantes. Cela s'explique d'abord par le fait que les audiences de comparutions immédiates explosent dans les tribunaux. On sait que les peines prononcées dans ces conditions sont beaucoup plus sévères à délit égal en raison de l'urgence, de la faible place accordée à la défense, du manque d'éléments informant sur la personnalité du prévenu et de la « justice d'abattage » imposée aux magistrats. Mais, surtout, la situation socio-économique de cette petite délinquance génère des peines de prison ferme, car elle n'a pas, comme l'écrivent les juges dans nombre de décisions, « de garantie de représentation », c'est-à-dire pas de logement permettant, par exemple, la pose d'un bracelet électronique au lieu de l'incarcération, pas d'argent pour payer une amende, pas de proches pour soutenir une injonction de soins ou une démarche d'insertion professionnelle.

Pénalisation de la misère

Mme Dominique Simonnot, aujourd'hui contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, a relaté chaque semaine, pendant quatorze ans, cette pénalisation de la misère dans ses chroniques du Canard enchaîné. Ainsi, lors de l'audience banale du 14 octobre 2016 au tribunal judiciaire de Nanterre, sur les sept prévenus qui comparaissaient, un seul possédait le baccalauréat, deux avaient vécu dans des foyers de l'Aide sociale à l'enfance, l'un était sans domicile fixe (SDF), un autre percevait le revenu de solidarité active (RSA), deux étaient au chômage, deux en contrats précaires, et un seul en contrat à durée indéterminée (CDI). Tous étaient français. Exemple de peine prononcée : deux mois de prison ferme avec mandat de dépôt pour le vol de deux montres d'une valeur de 35 et 20 euros dans un magasin de sport…

Le traitement judiciaire du mouvement des « gilets jaunes », entre novembre 2018 et fin 2019, constitue un autre exemple de ce qu'on aurait nommé jadis « une justice de classe ». Selon le bilan de la chancellerie, 3 100 « gilets jaunes » ont été condamnés, dont un millier d'entre eux à des peines de quelques mois à trois ans de prison ferme — un chiffre inédit pour un mouvement social. À Paris, où furent concentrées le tiers des gardes à vue, la moitié de celles-ci se sont terminées par une remise en liberté et un classement sans suite, ce qui confirme l'usage préventif de la garde à vue et sa fonction d'intimidation des mouvements de protestation. En une année, il y eut autant de manifestants blessés par la police, et parfois mutilés à l'œil ou aux mains par des tirs de lanceurs de balles de défense, que pendant les vingt ans précédents. Pour autant, seules 313 procédures ont été ouvertes à l'inspection générale de la police nationale (IGPN) — la police des polices —, et très peu ont abouti à une sanction contre des membres des forces de l'ordre ou à des condamnations judiciaires (3). Le retentissement médiatique des affaires politico-financières (4), qui représentent à peine 1 % des condamnations pénales, ne doit pas occulter cette réalité du fonctionnement quotidien de la justice, à coups d'audiences de comparutions immédiates et d'expulsions locatives.

S'il est vrai que la sévérité des condamnations prononcées en matière financière s'accroît depuis quelques années, cette tendance masque la remise en cause du rôle de la justice comme autorité d'équilibre entre les pouvoirs législatif et exécutif. En effet, au sein de l'institution judiciaire, la fonction même du juge s'efface au profit du parquet, qui est dépendant du gouvernement de par son organisation et son statut. Progressivement, le procureur se fait juge puisque le parquet rend désormais environ 40 % des décisions pénales (5).

Dépourvus de garanties

Ainsi, la procédure de comparution préalable de culpabilité (CRPC) ou « plaider coupable », massivement utilisée, est en réalité une négociation de la peine entre le procureur, qui propose une sanction, et l'avocat de la défense, qui n'a que quelques minutes pour l'accepter ou non, encourant le risque, s'il la refuse, de voir le tribunal aggraver la peine par la suite. En outre, beaucoup de sanctions pénales sont prononcées, non pas par des magistrats professionnels, mais par des personnels précaires dépourvus des garanties statutaires d'indépendance des juges professionnels : magistrats à titre temporaire, juges de proximité et délégués du procureur, recrutés sur contrat à durée déterminée (CDD)… Ils comptent désormais pour 10 % des magistrats et la chancellerie entend en recruter encore mille. Des peines d'emprisonnement ferme, jusqu'à trois ans, sont infligées chaque année à l'encontre de milliers de personnes dans des affaires de vols et de petits trafics de stupéfiants, sans qu'un juge intervienne pour s'interroger sur leur culpabilité, sans réelle audience publique, sans véritable défense.

La France est en passe d'instaurer une justice sans juge, comme aux États-Unis, où 90 % des décisions pénales sont rendues de cette manière, c'est-à-dire par « négociation » (plea bargaining). La chancellerie semble faire sienne cette orientation, comme l'attestent certaines questions posées aux professionnels, aux citoyens et aux associations sur le site des états généraux de la justice, Parlons justice ! : « Faut-il réserver l'accès au juge pour les cas les plus complexes ou urgents, et systématiser pour les autres cas une tentative de règlement amiable… ? Faut-il réserver l'audience aux infractions les plus graves… et systématiser pour les autres cas une peine négociée ? Que pensez-vous d'un modèle de justice pénale dans lequel… les victimes et les mis en cause doivent contribuer à apporter les preuves utiles ? » Il n'est pas précisé que dans ce modèle, dit accusatoire, les frais d'avocats sont très élevés car ceux-ci recherchent les preuves (expertises, témoignages…). En France, actuellement, ils sont payés par l'État, au titre des frais de justice. On comprend que, dans un tel système où l'intervention du juge devient marginale, il ne soit pas prévu de recruter des magistrats, la plupart des litiges se réglant sans eux, entre les parties et leurs avocats.

Règlement amiable

« Le problème de la police, c'est la justice », clamaient certains groupes de policiers lors de la grande manifestation parisienne du 15 mai 2021. La réalité est tout autre. Dans la nouvelle conception des pouvoirs publics, la justice n'est plus qu'une « chaîne pénale » qui doit homologuer les initiatives policières. Pourtant, ce n'est pas le rôle qui lui est assigné par la Constitution, laquelle énonce dans son article 66 que « l'autorité judiciaire est gardienne de la liberté individuelle ». Cela suppose que les juges contrôlent la validité des procédures policières et s'interrogent sur la culpabilité et les preuves avant de prononcer une condamnation.


(1) Alain Supiot, La Gouvernance par les nombres. Cours du Collège de France (2012-2014), Fayard, Paris, 2015.

(2) Rapport « Statistiques pénales annuelles du Conseil de l'Europe », Strasbourg, 8 avril 2021.

(3) Selon le ministère de la justice, sur plus de 10 000 gardes à vue, 3 166 au total se sont déroulées à Paris, dont 1 459 n'avaient débouché sur aucune poursuite. Cf. Le Monde, 8 novembre 2019.

(4) Entre un an et cinq ans d'emprisonnement ferme à l'encontre de MM. Nicolas Sarkozy, François Fillon, Patrick Balkany, pour des infractions de dépassements de plafond de dépenses électorales, de corruption, de détournements de fonds publics et de fraudes fiscales.

(5) Chiffres de la Conférence nationale des procureurs de la République dans son interpellation du 6 janvier 2022 à l'endroit des candidats à la présidentielle.

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Une Ukraine de plus en plus homogène

Tandis que d'âpres combats sévissent dans l'est de l'Ukraine, la pointe occidentale du pays voit fuir sa population magyare. Séparée des bassins du Dniestr et du Dniepr par les Carpates, cette région abrite depuis plusieurs siècles une mosaïque de peuples. Une diversité culturelle aux confins des anciens empires qui appartient toujours davantage au passé.

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Trois heures de route séparent Budapest de la frontière ukrainienne. Point d'ancrage de la communauté magyare, Berehove se situe juste de l'autre côté de cette délimitation fixée en 1920 par le traité de Trianon, qui organisa le démantèlement de l'Empire austro-hongrois. Inutile de passer à l'heure de Kiev, située à plus de 800 kilomètres de route : cette extrémité sud-ouest de l'Ukraine fonctionne à l'heure « occidentale » ou « de Budapest », selon l'expression de ses habitants. Comme dans beaucoup de villes hongroises, on trouve au centre de cette commune de 25 000 habitants la place des Héros (Hősök). Mais ceux d'ici (Heroyiv) sont ukrainiens. Un mémorial expose les visages de la centaine de morts de la « révolution » du Maïdan il y a dix ans. Sur l'obélisque rassemblant les noms des morts de la seconde guerre mondiale ont été ajoutés ceux des vingt soldats originaires de la ville tombés depuis le 24 février 2022 au front, près de 1 000 kilomètres plus à l'est.

Le maire, M. Zoltán Babják, qui se présente comme « un Hongrois et un patriote ukrainien », a décidé de faire flotter aux côtés du drapeau national le drapeau rouge et noir aujourd'hui banalisé, mais qui fut celui de l'armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA en ukrainien). Durant la seconde guerre mondiale, ce bras armé de la branche la plus radicale de l'Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN-b) dirigée par Stepan Bandera — virulent nationaliste et antisémite — fut tantôt adversaire et tantôt allié des nazis contre les Soviétiques, et commit de nombreux massacres de civils juifs et polonais (1).

La minorité hongroise se trouve prise au piège de la dégradation des relations entre Budapest et Kiev. D'abord en raison de la délivrance massive de passeports hongrois aux Magyars à partir de 2012, alors que l'Ukraine proscrit la double citoyenneté, puis avec l'adoption par le Parlement ukrainien en 2017 de lois prévoyant de restreindre l'enseignement en langue hongroise dans les écoles. Les ressentiments se sont renforcés avec la guerre et le refus de Budapest de rompre ses bonnes relations avec Moscou et sa volonté d'entraver l'aide européenne à accorder à Kiev (2). Sur le marché de Berehove, fréquenté surtout par des personnes âgées, le dirigeant hongrois Viktor Orbán reste visiblement populaire auprès des magyarophones. « Tout le monde soutient Orbán ici », affirme József, un retraité qui vend ses légumes sur le marché depuis vingt ans. « On ne fait pas de mal aux Ukrainiens, ce sont eux qui agressent les Hongrois en voulant nous empêcher de parler notre langue. » József recueille l'approbation de ses clients, mais s'interrompt pour répondre en ukrainien à un autre. Si les personnes âgées des bourgades paysannes ne parlent parfois que le hongrois, le multilinguisme est la norme courante au sein des familles. On jongle facilement avec le hongrois, l'ukrainien ou le russe. « À cause de la guerre, tous les jeunes sont partis. Avec leurs retraites misérables, les vieux n'ont pas les moyens d'acheter mes produits », regrette József, dont les deux enfants sont exilés en Allemagne. Une partie importante de la communauté magyare aurait quitté la région avec le flot de réfugiés depuis le 24 février 2022. De nombreux hommes en âge de combattre ont profité de leurs passeports hongrois pour fuir avant que la frontière ne se referme pour eux quelques semaines plus tard.

Une minorité marginalisée

Le versant sud-ouest de cette partie des Carpates a connu diverses souverainetés au cours des siècles : polonaise, autrichienne, tchécoslovaque, hongroise, soviétique puis ukrainienne (voir les cartes ci-dessous). Désignée par l'Autriche-Hongrie comme la Ruthénie subcarpatique, la région correspond aujourd'hui à l'oblast ukrainien de Transcarpatie. Dans le cimetière en périphérie de Berehove, les drapeaux ukrainiens permettent de repérer les tombes fraîches des soldats. Les sépultures hongroises, russes, ukrainiennes, slovaques, allemandes, juives, etc., témoignent de l'entremêlement des cultures. Au dernier recensement de 2001, les Ukrainiens — auxquels ont été assimilés les Ruthènes (ou Rusyns), des Slaves de confession gréco-catholique et de rite uniate — représentaient 80 % de la population de la région. Les personnes de langue maternelle hongroise constituaient la plus forte minorité (12,7 %), à laquelle s'ajoutaient trente mille Russes, autant de Roumains, des Roms le plus souvent magyarophones se déclarant Hongrois, quelques milliers de Slovaques et d'Allemands (3).

Dans son bureau du ministère des affaires étrangères à Budapest, le secrétaire d'État responsable des minorités, M. Levente Magyar, développe une perspective hongroise : « Après le déclenchement de la guerre dans le Donbass en 2014, Kiev s'est engagé dans un processus de construction nationale, prévoyant d'affirmer l'hégémonie de la langue ukrainienne. Cela visait principalement à réduire l'influence de la culture russe. Mais les autres minorités ont perdu des droits dont elles bénéficiaient parfois depuis l'URSS. Elles sont des victimes collatérales de ce combat historique entre le nationalisme ukrainien et l'héritage culturel russe. »

La Transcarpatie, de souveraineté en souveraineté

La Transcarpatie, de souveraineté en souveraineté

La fuite de courriels de l'ancien stratège en chef de M. Vladimir Poutine, M. Vladislav Sourkov, a révélé dès 2016 certains aspects de sa stratégie de déstabilisation de l'Ukraine : le Kremlin entendait provoquer des conflits interethniques en Transcarpatie en encourageant les revendications nationalistes (4). Après l'annexion de la Crimée en 2014, le Jobbik, un parti d'extrême droite prorusse, qui concurrençait alors sérieusement le Fidesz de M. Orbán, manifestait à Budapest pour exiger l'autonomie de la Transcarpatie. En 2018, Budapest pointa un peu hâtivement l'« extrémisme » ukrainien après un incendie criminel visant le centre culturel hongrois d'Oujhorod, la capitale de la région. Des vidéos ont démontré la responsabilité de trois Polonais appartenant au groupuscule d'extrême droite prorusse Falanga (Phalange), dont deux avaient combattu avec les séparatistes du Donbass. Lors du procès, qui s'est tenu en Pologne, l'un des accusés a désigné comme commanditaire l'Allemand Manuel Ochsenreiter, conseiller d'un député du parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD) et journaliste intervenant régulièrement dans les médias pro-Kremlin (5).

Dans un restaurant du quartier du château d'Oujhorod, le politologue Dmytro Toujanski explique : « La Russie pense vraiment que la Transcarpatie est une région de tensions ethniques qu'il est possible d'attiser, ou du moins qu'il est possible de véhiculer cette image. Avec un certain succès, semble-t-il, car même en Ukraine une partie de la population croit qu'il existe des problèmes ethniques et un séparatisme hongrois. Or, poursuit-il, avec une équipe d'universitaires, nous avons cherché des traces de ce séparatisme. Nous n'avons rien trouvé. Quant à la cohabitation interethnique, elle est excellente, pas la moindre tension entre les différentes communautés. C'est remarquable ! »

Plusieurs représentants politiques et hauts fonctionnaires ukrainiens — tels que la vice-première ministre Iryna Verechtchouk (6) et le secrétaire du Conseil de la sécurité nationale Oleksiy Danilov — ont accusé la Hongrie de velléités irrédentistes, voire d'être de mèche avec la Russie pour reprendre son ancienne Ruthénie subcarpatique. Au cours des trois dernières décennies, Budapest a soutenu des plans d'autonomie culturelle et territoriale pour la minorité hongroise. Mais, rendus inaudibles à Kiev par le séparatisme dans le Donbass, ils ont été remisés au placard. La suspicion reste toutefois de mise, alimentée par le financement très généreux attribué par Budapest aux institutions éducatives et culturelles hongroises, et par les symboles irrédentistes comme des cartes de la Grande Hongrie affichées parfois par des officiels en Hongrie, voire par M. Orbán lui-même lors du match de football Hongrie-Grèce en novembre 2022.

Au mois de décembre 2023, le Parlement ukrainien a adopté une loi qui ouvre la voie à une restitution des droits des minorités dans le sens des demandes de Budapest et de Bucarest, relayées par le Conseil de l'Europe. Il reste que l'équilibrisme géopolitique de Budapest fragilise la position de cette minorité. Le 15 décembre dernier, le premier ministre hongrois a opportunément quitté la salle du Conseil européen pour ne pas avoir à voter pour ou contre l'ouverture des négociations d'adhésion de l'Ukraine à l'Union européenne adoptée par les vingt-six autres membres. M. Orbán considère ouvertement que toute aide financière et militaire occidentale à l'Ukraine est vaine et ne fait que retarder l'issue diplomatique à une guerre qu'elle ne peut gagner. S'il a finalement cédé le 1er février quand les chefs d'État et de gouvernement de l'Union ont adopté à l'unanimité une enveloppe financière de 50 milliards d'euros sur quatre ans en faveur de Kiev, il entend continuer à évoquer son potentiel veto sur le dossier ukrainien. Signe qu'en dépit de sa très grande dépendance au gouvernement hongrois la minorité n'est pas monolithique, des représentants des Hongrois d'Ukraine ont pris le contrepied en demandant publiquement à Budapest de ne pas faire obstacle au rapprochement de l'Ukraine avec l'Union.

Pour autant, la loyauté de la communauté hongroise reste mise en doute. Plus largement, tout ce territoire, situé par-delà les montagnes, peut sembler suspect aux yeux de Kiev. Au siège de l'administration régionale à Oujhorod, le gouverneur, M. Viktor Mikita, est issu du parti Serviteur du peuple du président Volodymyr Zelensky. « Il n'y a pas de séparatistes et pas d'extrémistes ici, affirme-t-il. Depuis le 24 février 2022, tout le monde en Ukraine a pu voir qu'il n'y a pas de problème avec les minorités. » M. Mikita vante le multiculturalisme pacifique qui prévaut toujours en Transcarpatie. Il loue l'accueil et la solidarité des habitants et a fortiori des Hongrois envers les déplacés, et les centaines de combattants d'origine magyare enrôlés et engagés volontaires dans les forces ukrainiennes — bien qu'il soit impossible de les dénombrer. Dans son bureau, le gouverneur a affiché les drapeaux des unités combattantes régionales signés par les soldats, dont celle de drones Madyar's Birds, commandée par son ami Robert Brovdi, surnommé « Madyar » (magyar en ukrainien). « Sans sa minorité hongroise, la Transcarpatie n'est plus la Transcarpatie », résume le gouverneur.

La présence hongroise en Ukraine n'en reste pas moins menacée. Des 150 000 Magyars recensés en 2001 ne restaient approximativement que 130 000 personnes en 2017 (7) et autour de 100 000 avant le déclenchement de la guerre en 2022 (8). En l'absence de statistiques officielles plus précises, le ministère des affaires étrangères hongrois reconnaît que, depuis deux ans, « plusieurs dizaines de milliers de personnes issues de la minorité ont vraisemblablement quitté l'Ukraine ».

Dans le même temps, la Transcarpatie, épargnée par les combats, constitue un refuge pour les déplacés arrivés en masse au début de la guerre. Beaucoup sont retournés dans les territoires repris aux Russes à l'automne 2022 dans les régions de Kharkiv et de Kherson, mais environ 300 000 personnes seraient restées. En outre, 400 entreprises des zones occupées sont délocalisées en Transcarpatie, indique le gouverneur Mikita. Cette situation fait écho aux conséquences des guerres yougoslaves dans le nord de la Serbie, où la minorité hongroise de Voïvodine est passée de 433 000 personnes en 1948 à 343 000 en 1991 et 184 000 en 2022 (9). « La situation est différente, mais les conséquences risquent d'être les mêmes en Ukraine : une marginalisation des Hongrois, dans la politique locale et régionale. Il y a une crainte réaliste que, lorsque la guerre sera finie, la réalité culturelle et ethnique de la Transcarpatie soit profondément différente », observe le secrétaire d'État Levente Magyar.

« Dans ma jeunesse dans les années 1990, les Hongrois jouissaient d'un grand prestige en Ukraine », se remémore Andriy Lioubka, écrivain originaire d'Oujhorod et bénévole au profit de l'armée. « Aujourd'hui, cette minorité est en voie de ghettoïsation. Être hongrois peut être perçu comme une honte. La politique d'Orbán la ronge de l'intérieur, son étreinte l'étouffe, considère-t-il. Le moment est vital pour les Ukrainiens, et les Hongrois ont aussi d'importantes décisions à prendre. Des jeunes ont fait le choix de se définir maintenant comme ukrainiens, d'autres pas, et beaucoup de ces derniers partiront lorsque la frontière sera rouverte. » La guerre aura ainsi mis à mal l'héritage humain de l'une des régions les plus multiculturelles d'Europe.

Voir en ligne : /2024/03/LEOTARD/66639

(1) Lire Éric Aunoble, « Choc de mémoires et conflit de récits », Le Monde diplomatique, avril 2022.

(2) Lire « La petite musique hongroise », Le Monde diplomatique, décembre 2022.

(3) Recensement de 2001 (en ukrainien), Service national des statistiques de l'Ukraine.

(4) « The activity of pro-Russian extremist groups in Central-Eastern Europe », Political Capital, 28 avril 2017.

(5) Benoît Vitkine, « En Transcarpatie, l'art russe de l'intox fait des étincelles », Le Monde, 7 avril 2019.

(7) Patrik Tátrai, Jószef Molnár, Katalyn Kováli et Ágnes Erőss, « Changes in the number of Hungarians in Transcarpathia based on the survey “Summa 2017” » (PDF), Hungarian Journal of Minority Studies, vol. 2, Budapest, 2018.

(8) Magyar Hang, 27 mai 2022,

(9) Recensement de 2022 (en serbe), Institut de la statistique de la République de Serbie, Belgrade, 2023.

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Mère Méditerranée

Sur le pourtour de la Méditerranée, trois conflits majeurs hantent les dirigeants de la planète : Bosnie, Proche-Orient, Algérie. D'autres peuvent, à tout instant, s'intensifier, voire exploser : Kurdistan, Chypre, Liban, Kosovo, Macédoine... Et cette mer constitue l'une des plus éloquentes lignes de fracture entre le Nord opulent et le Sud dépendant. Pourtant, la Méditerranée n'est pas qu'une zone de tempêtes, elle demeure le berceau de quelques-unes des principales civilisations du monde ; elle reste une aire de métissage. Un lieu où il est encore possible de réinventer une économie de la convivialité.

Si mes gènes, si mes chromosomes pouvaient parler, il vous raconteraient une odyssée méditerranéenne qui partirait à peu près comme celle d'Ulysse, mais plus au sud, de la Méditerranée asiatique, ce Proche-Orient d'aujourd'hui ; ils vous raconteraient leur voyage dans l'Empire romain, leur arrivée dans la péninsule Ibérique et en Provence. Ils vous diraient plus d'un millénaire d'enracinement et près de sept cents années dans une Espagne plurielle aux divers royaumes et aux trois religions, jusqu'à pour certains, 1492 et, pour d'autres, le XVIIe siècle. Mes gènes, mes chromosomes, vous diraient comment ces ancêtres conversos auront connu pendant deux siècles le baptême de l'Église catholique ; puis ils vous narreraient leur séjour rejudaïsé dans le grand duché de Toscane, à Livourne jusqu'à la fin du XVIIIe siècle d'où, poussés par les grands courants de l'expansion économique de l'Occident, ils avaient gagné, dans l'Empire ottoman, la grande cité de Salonique, peuplée en grande majorité de séfarades qui parlaient le vieux castillan antérieur à la jota. Puis ils vous diraient le retour vers l'Occident, et enfin l'enracinement en France.

Mes gènes vous diraient que toutes ces identités méditerranéennes successives se sont unies, symbiotisées en moi, et, au cours de ce périple bimillénaire, la Méditerranée est devenue une patrie très profonde. Les papilles de ma langue sont méditerranéennes, elles appellent l'huile d'olive, elles s'exaltent d'aubergines et de poivrons grillés, elles désirent tapas ou mézés. Mes oreilles adorent le flamenco et les mélopées orientales. Et dans mon âme, il y a ce je ne sais quoi qui me met en résonance filiale avec son ciel, ses îles, ses côtes, ses aridités, ses fertilités.

Les gènes vous confieraient aussi qu'ils ont vécu une expérience typiquement ibérique, l'expérience marrane. Le marranisme n'est pas seulement, comme beaucoup le croient, une façon secrète d'être juif sous le masque chrétien ou une façon d'avoir dissous son ascendance juive dans un christianisme sincère ; c'est aussi l'expérience, dans un même esprit et dans une même âme, de la rencontre de deux religions antagonistes. Ou bien cet antagonisme produit la dissolution de ce que l'une et l'autre religion ont de formel, et dégage alors une prodigieuse combustion mystique, et c'est Thérèse d'Avila. Ou bien le choc des deux religions dissout l'une et l'autre pour faire place au doute et à l'interrogation généralisée, et c'est le cas de Montaigne, lui aussi issu de conversos. Ou bien encore le Dieu transcendant se désintègre, et c'est la nature qui devient divine en devenant autocréatrice, et c'est Spinoza. Et moi, oui, je suis mystique certes à ma façon, je suis rationnel, je suis sceptique, et je n'aurais pas été tel sans Séfarad (1), je veux dire les Espagnes, dans sa pluralité.

Mes gènes ne m'ont pas parlé de Barcelone, mais mon esprit a été marqué par Barcelone. J'avais dix-huit ans en janvier 1939 quand j'appris brutalement la chute de Barcelone (2). J'ai écrit dans mon livre Autocritique : « Je pleurai, en regardant l'énorme manchette de Paris-Soir, cachant mon visage derrière le journal, dans le salon où mes parents écoutaient les accordéons de Radio-Ile-de-France, et je ne savais pas qu'en même temps mon camarade de classe Jacques Francis Rolland et des centaines d'autres cessaient d'être des gamins et entraient dans l'adolescence, en pleurant ensemble, seuls, la fin de l'espoir, et que tous les autres espoirs qui se lèveraient plus tard seraient édifiés avec ces ruines (3). »

Je n'avais pas idéalisé l'Espagne républicaine car je savais quels conflits internes, quelle guerre civile sporadique au sein de la grande guerre civile avaient ravagé Barcelone, provoquant notamment l'assassinat d'Andreu Nin (4) par les services secrets soviétiques du général Orlov. Mais je pressentais obscurément que ce désastre était le début d'un désastre historique plus terrible encore ; je sentais, comme d'autres, que la chute de Barcelone était le début d'autres chutes, d'abord la chute de la France à peine un an plus tard, puis la chute de l'Europe.

Quand j'ai découvert Barcelone, après la guerre, j'ai subi ce qu'un écrivain allemand qui parle de Barcelone, justement, appelle une « intoxication amoureuse ». Et j'aime plus que jamais la Barcelone d'aujourd'hui, ville d'espoir, ville de paix, ville ouverte, riche de sa culture catalane, de sa culture espagnole et des cultures des migrants ibériques qui se sont catalanisés en son sein. C'est une ville qui, dans le même mouvement où elle se ressource dans son passé, s'avance vers un futur d'association ibérique, européen, méditerranéen.

Mais de même que j'ai ressenti la chute de Barcelone en 1939 comme le plus sinistre avertissement pour l'Europe, je ressens, depuis 1994, un choc de la même violence et aussi lourd de funestes présages dans la décomposition de la richesse polyethnique de la Bosnie-Herzégovine et dans le siège de Sarajevo. La Bosnie-Herzégovine n'était-elle pas déjà en elle-même la préfiguration de l'Europe que nous souhaitions ? N'était-elle pas, à la fois, laïque et polyreligieuse ? Cet assassinat de la Bosnie-Herzégovine frappe au cœur l'idée d'Europe et la possibilité d'Europe.

Le retour des purifications

Nous voyons réapparaître un mal que nous croyions avoir dépassé en élaborant l'Union européenne. Certes, l'État national a joué un rôle civilisateur fécond dans l'histoire de l'Europe, mais il a porté en lui la potentialité, trop souvent inhibée, de la purification. La purification nationale a d'abord été religieuse. C'est 1492 en Espagne, puis le triomphe du principe cujus regio ejus religio (5), l'expulsion des protestants de France avec la révocation de l'édit de Nantes en 1685, un peu partout l'expulsion ou la ghettoïsation des juifs. Puis, au XXe siècle, la purification devint raciale et ethnique. Les guerres gréco-turques ont suscité les transferts massifs des Hellènes d'Asie mineure en Macédoine, des Turcs de Macédoine en Turquie, puis Hitler a voulu purifier l'Allemagne des juifs, des Tsiganes, des malades mentaux. La fin de la guerre a chassé les Allemands de Silésie, des Sudètes ; les Polonais d'Ukraine.

Aujourd'hui, en ex-Yougoslavie, en Europe, en Méditerranée tous les conflits prennent un aspect atroce de ségrégations ethniques et religieuses. Le seul remède aux conceptions closes de l'ethnie et de la nation est dans le principe associatif. Le destin de l'Europe se joue dans l'alternative association ou barbarie. Et ce n'est pas seulement le destin de l'Europe, c'est celui de la Méditerranée.

Méditerranée ! Notion trop évidente pour ne pas être mystérieuse ! Mer qui porte en elle tant de diversité et tant d'unité ! Mer des extrêmes fertilités et des extrêmes aridités ! Mer dont le centre est formé par sa circonférence ! Mer à la fois d'antagonismes et de complémentarité conflictuelle de la mesure et de la démesure ! Berceau de toutes les cultures d'ouverture et d'échanges ! Matrice de l'esprit le plus sacré et de l'esprit le plus profane ! Matrice des religions polythéistes et des religions monothéistes ! Matrice des cultures à mystère qui promettent la résurrection après la mort et des sagesses qui demandent à accepter le néant de la mort ! Matrice de la philosophie, de la théosophie, de la gastrosophie et de l'oenosophie ! Matrice de la rationalité, de la laïcité et de la culture humaniste ! Matrice de la renaissance et de la modernité de l'esprit européen ! Mer de la communication des idées et des confluences des savoirs, qui a su faire passer Aristote de Bagdad à Fès avant de le faire parvenir à la Sorbonne de Paris ! Mer tricontinentale des rencontres fécondes et des ruptures tragiques entre l'Est et l'Ouest, le Sud et le Nord ! Mer qui fut le monde et qui demeure, pour nous Méditerranéens, notre monde !

Notre Méditerranée s'est rétrécie, elle est devenue un lac de l'ère planétaire baignant le sud de l'Europe, elle-même rétrécie aux dimensions d'une Suisse face aux énormes masses continentales qui bordent le Pacifique, nouveau centre de gravité du monde. Cette Méditerranée, qui devrait donc jouir de la paix d'un lac, de la douceur d'un lac, redevient pourtant un lieu de tempêtes. Cette Méditerranée marginalisée redevient une des zones sismiques les plus importantes de la planète.

Alerte ! Je dis alerte, parce que l'Europe tend à se détourner de la Méditerranée au moment, justement, où en Méditerranée s'accroissent problèmes et périls. Les phénomènes de dislocation, dégradation, renfermement qui se développent un peu partout affectent particulièrement la Méditerranée. Plus encore : la mer de la communication devient la mer des ségrégations, la mer des métissages devient la mer des purifications religieuses, ethniques, nationales. Les grandes villes cosmopolites, véritables « cités-monde », creusets de la culture méditerranéenne, se sont éteintes les unes après les autres dans la monochromie : Salonique, Istanbul, Alexandrie, Beyrouth, Sarajevo qui agonise.

Après 1989, l'Europe de l'Ouest, en se tournant vers l'Est qui s'ouvrait, s'est détournée des problèmes fondamentaux de la Méditerranée qui la concernent vitalement. L'économie européenne s'est tournée vers les marchés potentiels de l'Est, regardant, au-delà, l'énorme marché chinois. La Méditerranée est de plus en plus oubliée.

Les puissances européennes se sont montrées impuissantes face au conflit israélo-palestinien, à la tragédie de l'ex-Yougoslavie, et regardent hébétées la tragédie algérienne.

Les pays du Sud européen, particulièrement de l'arc latin, n'ont pas élaboré une conception commune pour une politique méditerranéenne. L'Europe ouverte tend à redevenir l'Europe du rejet. Au moment où avaient commencé les tentatives d'intégration européenne de l'islam (posthumes comme en Espagne, qui réintègre en son identité son passé maure ; modernes comme en France et en Allemagne, avec les immigrés maghrébins et turcs), voilà que revient le vieux démon européen : refouler, exclure l'islam. L'offensive serbe en Bosnie n'est pas seulement un accident, elle est la poursuite d'une reconquête.

On a laissé détruire le caractère polyvalent et polyethnique de la Bosnie-Herzégovine, et, lorsqu'elle se trouve tronquée pour n'être plus qu'un réduit musulman, on s'effraie à l'idée d'un État musulman. Partout, le partenaire nécessaire est de plus en plus considéré comme l'adversaire potentiel, et cela de chacun des quatre côtés de la Méditerranée (nord-sud et est-ouest).

La Méditerranée s'efface comme dénominateur commun. Plus encore : il faut comprendre que la grande ligne sismique qui part du Caucase, en Arménie-Azerbaïdjan, qui a dévasté depuis près de cinquante ans le Proche-Orient, s'est étendue vers l'ouest en Méditerranée ; elle a saccagé la Bosnie-Herzégovine, et elle ravage l'Algérie. C'est la ligne où deviennent virulents et mortels les antagonismes Est/Ouest, Nord/Sud, richesse/pauvreté, vieillesse/jeunesse, laïcité/religion, islam/chrétienté/judaïsme… Nous pouvons espérer, sans certitude aucune, en une progressive pacification au Proche-Orient, notamment par l'accession de la Palestine à l'indépendance nationale ; mais le trou noir géo-historique y demeure, et deux nouveaux trous noirs se sont formés en Bosnie et en Algérie.

En Algérie, il y a eu les conséquences désastreuses non seulement du vote FIS, mais de la négation de ce vote, et tout va vers l'implosion. Que sera l'Algérie ? Quel bouleversement géopolitique formidable ne va-t-il pas s'y produire ? Va-t-on vers une refermeture de la Méditerranée ? Un embrasement ?

Dans ces conditions tragiques, les pires ennemis sont les seuls qui collaborent entre eux ; de même qu'il y eut, en Italie, les mêmes méthodes et les mêmes objectifs entre le terrorisme noir et le rouge, qui avaient pour but commun de détruire la démocratie, de même, en Israël-Palestine, ce sont les fanatiques ennemis israéliens et arabes qui coopèrent avec ardeur pour saboter la paix ; de même, en Algérie, la terreur des attentats et la terreur de la répression collaborent pour empêcher toute entente démocratique. Partout les haines adverses ont un même ennemi commun : la concorde, la réconciliation, la compassion, le pardon.

Pourrons-nous sauver la Méditerranée ? Pourrons-nous restaurer, mieux développer, sa fonction communicatrice ? Pourrons-nous remettre en activité cette mer d'échanges, de rencontres, ce creuset et bouillon de culture, cette machine à fabriquer de la civilisation ?

Il y a des solutions économiques, mais les solutions seulement économiques sont insuffisantes et parfois font problème ; ainsi, le FMI met les États dans la nécessité d'obéir à ses exigences pour avoir des crédits, mais aussi dans la nécessité de lui désobéir pour éviter le clash politique et social. Il faut du développement, mais il faut aussi entièrement repenser et transformer notre concept de développement, lequel est sous-développé. Ainsi, il n'y a pas que l'économie industrielle à installer, il y a aussi à réinventer une économie de convivialité.

Déjà, les innombrables retraités qui viennent sur les côte nord-méditerranéennes cherchent non seulement du soleil et du beau temps, mais une aménité du vivre, un plaisir de vivre et un art de vivre. Dans l'art de vivre méditerranéen, il y a l'extraversion de la place publique, du paseo, du corso, qui est aussi un art de la communication. Il y a notre gastrosophie qui tend à chacun le fruit et le rameau de l'olivier. Les continentaux, qui viennent s'installer pour leurs vacances ou durablement dans des lieux encore préservés, viennent chercher l'antidote à la mécanisation, à la chronométrisation, à l'anonymisation, à la hâte.

Nous avons, dans nos cultures, les ressources pour résiste à la standardisation et à l'homogénéisation. Nos paysages, nos sites, nos monuments, nos architectures du passé ne sont pas seulement des objets esthétiques ; ils irradient des ondes qui nous pénètrent, ils distillent des sucs qui nous font nous épancher, ils nous instillent des vérités impalpables qui deviennent nos vérités. Et n'avons-nous pas mission de propager cet art de vivre dans le sillage de nos pizzas, de nos couscous, de nos taramas, de nos tapas et de nos vins ?

Mais la défense et l'illustration d'une qualité de vie exigent la résistance à ce qu'ont de barbare le développement techno-industriel incontrôlé, le déferlement du profit au détriment des relations d'entraide et de services mutuels, l'extension du béton et du bitumage qui ont déjà dénaturé tant de nos côtes.

Ils exigent une politique de régénération de la Méditerranée qui comporte évidemment le réassainissement de la mer, sa repopulation aquatique : tout cela a commencé sporadiquement, mais cela devrait devenir systématique et commun. Une telle politique comporterait, autant que faire se peut et partout où cela se peut, la restauration des activités pastorales, le développement du maraîchage et d'une agriculture de qualité, ce qui déjà, en viticulture, se manifeste dans de nombreux pays par les progrès qualitatifs obtenus par la sélection des cépages, les procédés de vinification, le caractère biologique de l'engrais. Enfin, il faut savoir que, grâce à l'ingénierie génétique, nous trouverons bientôt le moyen de cultiver des plantes qui puiseront l'azote de l'air et le réintroduiront en terre, et, plus largement, de rendre cultivables à nouveau des terres peu fertiles.

C'est enfin non seulement la défense de la qualité de la vie mais la défense de la vie elle-même qui exigent une politique de l'émigration, laquelle n'est possible que si nous savons remplacer la peur démographique et la peur ethnique, hélas aujourd'hui liées, par la résurrection du noble sens de l'hospitalité, le sentiment de la complémentarité du voisin, le respect de l'autre, l'amour de la diversité.

Pour un grand renouveau moral

Mais nous devons d'abord nous mobiliser contre la grande fracture sismique qui a envahi la Méditerranée. Il nous faut cesser de regarder l'islam et l'arabisme comme monolithes ou comme agressions. Il nous faut penser à tant de brimades, de dénis, de justice à deux poids et deux mesures, à tant de déceptions.

Il nous faut associer, lier, redonner la primauté à ce qui est commun, restituer l'identité commune sous et dans la diversité, afin de faire émerger l'identité de citoyen de la Méditerranée au sein de nos polyidentités, car nous sommes tous polyidentitaires, et nos différentes identités doivent s'enrouler en spirale les unes autour des autres au lieu de s'entre-refouler les unes les autres.

Il n'y a pas de fraternité profonde sans maternité : il nos faut revitaliser notre mer mère. Il y a un mythe euphorique simpliste de la Méditerranée, qui ignore que tant de dislocations, destructions, intolérances, viennent de la Méditerranée elle-même. Mais nous avons besoin d'un mythe riche qui exprime nos aspirations à l'accomplissement du meilleur de nos possibilités. Ah ! il nous faut de la compréhension, beaucoup de compréhension. Qu'est-ce que la compréhension qui la rend différente et complémentaire de l'explication ? C'est ce qui nous permet à nous, sujets humains, de considérer autrui comme sujet à l'image de soi-même, ego alter, et de comprendre de l'intérieur ses sentiments et ses réactions. Comprendre l'autre est un impératif vital aujourd'hui.

Mais cela suppose aussi une grande régénération morale, un grand changement moral : il nous faut vouloir du fond du cœur la concorde, la réconciliation, la compassion, le pardon. Et je terminerai mon propos par la salutation première de tout Méditerranéen : Que la paix soit avec vous. Que la paix soit avec nous.

Voir en ligne : /1995/08/MORIN/6547

(1) NDLR : nom de l'Espagne en hébreu.

(2) NDLR : le 26 janvier 1939, les troupes franquistes occupaient Barcelone, lors de la guerre civile d'Espagne.

(3) Cf. Edgar Morin, Autocritique, le Seuil, Paris, 1970, 24 pages, page 21.

(4) NDLR : homme politique catalan. Fondateur du Parti ouvrer d'unification marxiste (POUM), disparu au cours de la guerre d'Espagne (probablement exécuté par des agents du Parti communiste espagnol).

(5) NDLR : principe monarchique selon lequel la religion du souverain devait automatiquement devenir celle des sujets.

Par MORIN EDGAR (1)|PG:12

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Pour une nouvelle conscience planétaire

Le temps n'est plus à dresser le constat des catastrophes écologiques. Ni à imaginer que, à lui seul, l'essor des technologies pourrait y porter remède et encore moins venir à bout des grands dysfonctionnements qui menacent de détraquer pour de bon la planète et la biosphère. Le sursaut salvateur ne peut surgir que d'un immense bouleversement de nos rapports à l'homme, aux autres vivants, à la nature. Il faut qu'une conscience écologique de la solidarité se substitue à la culture de la compétition et de l'agression qui régit actuellement les rapports mondiaux.

Le problème écologique nous concerne non seulement dans nos relations avec la nature mais aussi dans notre relation avec nous-mêmes (1).

L'écologie, en tant que discipline scientifique, s'est créée à la fin du dix-neuvième siècle, avec Haeckel, et, en 1935, avec Tansley, est apparu « l'écosystème », notion centrale qui a distingué le type d'objet de cette science de la plupart des autres domaines de la recherche.

En 1969, s'est opérée en Californie une jonction entre l'écologie scientifique et la prise de conscience des dégradations du milieu naturel, non seulement locales (lacs, rivières, villes) mais, désormais, globales (océan, planète), affectant les nourritures, les ressources, la santé et le psychisme des êtres humains eux-mêmes. Il y a eu ainsi passage de la science écologique à la conscience écologique.

De plus, la jonction s'est faite entre la conscience écologique et une version moderne du sentiment romantique de la nature qui s'était développé, principalement dans la jeunesse, au cours des années 60. Ce sentiment a trouvé dans le message écologique une justification rationnelle. Jusqu'alors, tout retour à la nature avait été perçu, dans l'histoire occidentale moderne, comme irrationnel, utopique, en contradiction avec les évolutions « progressives ». En fait, l'aspiration à la nature n'exprime pas seulement le mythe d'un passé naturel perdu ; elle exprime aussi les besoins hic et nunc des êtres qui se sentent brimés, oppressés, opprimés dans un monde artificiel et abstrait. La revendication de la nature est une des revendications les plus personnelles et les plus profondes, qui naît et se développe dans les milieux urbains de plus en plus technicisés, bureaucratisés, chronométrés, industrialisés. Il a fallu la science et la conscience écologiques pour qu'on en découvre la rationalité.

Dans les années 1969-1972, la conscience écologique suscite une prophétie aux couleurs d'apocalypse. Elle annonce que la croissance industrielle conduit à un désastre irréversible, non seulement pour l'ensemble du milieu naturel mais aussi pour l'humanité. Il faut considérer comme historique l'année 1972, celle du rapport Meadows, commandé par le club de Rome, et qui situe le problème dans sa dimension planétaire (2).

Certes, ses méthodes de calcul étaient simplistes, mais c'était une première tentative pour appréhender ensemble les devenirs humain et biologique à l'échelle planétaire. De même, les premières cartes de géographie établies au Moyen Age par les navigateurs arabes comportaient d'énormes erreurs dans la situation et la dimension des continents mais elles constituaient le premier effort pour concevoir le monde.

La prophétie écologiste des années 70 s'est partiellement autodétruite : la diffusion assez rapide de la conscience des pollutions, dégradations locales ou provinciales a provoqué la mise en œuvre de dispositifs juridiques et techniques qui ont en quelque sorte amendé ou différé son caractère cataclysmique. Mais une bonne prophétie est précisément celle qui suscite les réactions et luttes évitant la catastrophe qu'elle prédit. Cependant, la prophétie catastrophique n'a été que retardée : quinze ans plus tard, divers accidents spectaculaires, dont Seveso et Tchernobyl, l'ont vérifiée, et la grande alerte sur la biosphère est aujourd'hui déclenchée.

Désormais, avec le recul, on peut mieux voir ce qu'il y avait de secondaire et d'essentiel dans la prise de conscience écologique. Ce qui était secondaire, et que certains ont pris pour le principal, c'était l'alerte énergétique. Bien des esprits de la première vague écologique ont cru qu'on allait dilapider très rapidement les ressources en énergie du globe. En fait, les potentialités illimitées du nucléaire et du solaire indiquent que la menace fondamentale ne se situe pas là. La seconde erreur était le mythe d'une nature représentant une sorte d'équilibre idéal, statique, qu'il fallait respecter ou rétablir. On ignorait que les écosystèmes et la biosphère ont une histoire faite de ruptures d'équilibres et de rééquilibrations, de désorganisations et de réorganisations.

Mais alors, qu'y avait-il d'important dans la conscience écologique ? C'est, nous allons le voir,

1) la réintégration de notre environnement dans notre conscience anthropologique et sociale,

2) la résurrection écosystémique de l'idée de nature,

3) l'apport décisif de la biosphère à notre conscience planétaire.

Revenons à la notion d'écosystème. Elle signifie que, dans un milieu donné, les instances géologiques, géographiques, physiques, climatologiques (biotope) et les êtres vivants de toute sorte, unicellulaires, bactéries, végétaux, animaux (biocénose) inter-rétroagissent les uns avec les autres pour générer et régénérer sans cesse un système organisateur, ou écosystème, produit par ces inter-rétroactions mêmes. Autrement dit, les interactions entre les êtres vivants ne sont pas uniquement de dévoration, de conflit, de compétition, de concurrence, de dégradation et de déprédation, mais aussi d'interdépendances, de solidarités et de complémentarités. L'écosystème s'autoproduit, s'autorégule et s'auto-organise, de façon d'autant plus remarquable qu'il ne dispose d'aucun centre de contrôle, d'aucune tête régulatrice, d'aucun programme génétique. Son processus d'autorégulation intègre la mort dans la vie, la vie dans la mort.

« Vivre de mort, mourir de vie »

C'est le cycle trophique dans lequel, effectivement, la mort — et la décomposition — des grands prédateurs nourrit non seulement des animaux charognards, non seulement une multitude d'insectes nécrophages, mais aussi des bactéries. A leur tour, ces bactéries vont fertiliser les sols ; les sels minéraux issus des décompositions vont nourrir les plantes par les racines ; ces plantes elles-mêmes vont nourrir des animaux végétariens, lesquels vont nourrir dés animaux carnivores, etc. Ainsi la vie et la mort s'entretiennent l'une l'autre, selon la formule d'Héraclite : « vivre de mort, mourir de vie. » Il faut s'émerveiller de cette étonnante organisation spontanée, mais ne pas l'idéaliser pour autant car c'est la mort qui régule tous les excès de naissances et toutes les insuffisances de nourriture. La Mère Nature est en même temps marâtre.

On peut se demander si les écosystèmes ne sont pas des sortes de computers, ordinateurs sauvages spontanément créés à partir des inter-computations entre les vivants, qui, bactéries, plantes, animaux, sont tous des êtres dont l'organisation et l'activité sont indissociables d'une organisation commutante et d'une activité cognitive. Même les plantes ont des stratégies, certaines de lutte les unes contre les autres pour l'espace ou le soleil. Ainsi, les radis sécrètent des substances nocives pour écarter d'autres végétaux de leur voisinage ; les arbres se bousculent dans les forêts pour chercher le soleil ; les fleurs ont leur manière d'attirer les insectes butineurs. On constate des phénomènes incessants d'inter-computations et d'inter-communications qui, à mon sens, établissent une entité computante globale.

De même que le marché économique est une sorte d'ordinateur numérique spontané, né de myriades de calculs et computations individuelles, qui régule en retour ces calculs et computations, de même les inter-computations entre les êtres vivants créent une sorte de super-computation (non numérique) qui régule les interactions.elles-mêmes. C'est la seule façon de comprendre pourquoi si nombreuses sont les fleurs — à commencer par les orchidées qui utilisent des stratégies d'attraction, de parure et de séduction pour les insectes, de façon que ceux-ci viennent butiner leur pollen ; et de comprendre aussi pourquoi les insectes eux-mêmes vont vers ces plantes. Autrement dit, bien des complémentarités deviendraient intelligibles en concevant l'écosystème comme une sorte d'être naturel spontané, aux milliards de têtes, de membres. Il en est de même de la notion de biosphère, écosystème suprême qui contient et englobe les écosystèmes de notre planète. Ainsi les notions d'écosystème et de biosphère introduisent-elles leurs richesses et leurs complexités à l'idée romantique de Nature.

Jusqu'à une époque récente, toutes les sciences découpaient arbitrairement leur objet dans le tissu complexe des phénomènes. L'écologie est la première qui traite du système global, avec ses constituants physiques, botaniques, sociologiques, microbiens, dont chacun relève d'une discipline spécialisée. La connaissance écologique nécessite une poly-compétence dans ces différents domaines et, surtout, une appréhension des interactions et de leur nature systémique.Les succès de la science écologique nous montrent que, contrairement au dogme de l'yperspécialisation, il existe une connaissance organisationnelle globale, seule capable d'articuler les compétences spécialisées pour comprendre les réalités complexes. De plus, le diagnostic d'un mal écologique appelle non pas une action destructrice sur une cible, mais une action régulatrice sur une interaction ; ainsi on intervient écologiquement contre un pathogène, non par l'emploi massif de pesticides, qui, pour détruire l'espèce jugée néfaste, vont détruire la plupart des autres espèces, mais par l'introduction dans le milieu d'une espèce antagoniste à l'espèce dangereuse, ce qui va permettre de réguler l'écosystème menacé. Nous sommes donc en présence d'une science de type nouveau, portant sur un système complexe, faisant appel à la fois aux interactions particulières et à l'ensemble global, qui ressuscite le dialogue et la confrontation entre les hommes et la nature, et qui permet des interventions mutuellement profitables aux uns et à l'autre.

Examinons maintenant l'aspect paradigmatique de la pensée écologisée. Je donne au mot paradigme le sens suivant : « La relation logique entre les concepts maîtres commandant toutes les théories et tous les discours qui en dépendent. » Ainsi, le grand paradigme de la culture occidentale du dix-septième au vingtième siècle disjoint le sujet et l'objet, le premier renvoyé à la philosophie, le second à la science : tout ce qui est esprit et liberté relève de la philosophie, tout ce qui est matériel et déterministe relève de la science. Ce même paradigme entraîne la disjonction entre la notion d'autonomie et celle de dépendance : l'autonomie n'a aucune validité dans le cadre du déterminisme scientifique, et, dans le cadre philosophique, elle chasse l'idée de dépendance. Or la pensée écologisée doit nécessairement briser ce carcan et se référer à un paradigme complexe où l'autonomie du vivant, conçu comme être auto-éco-organisateur, est inséparable de sa dépendance.

L'organisme d'un être vivant (auto-éco-organisateur) travaille sans arrêt, donc, pour s'automaintenir, dégrade son énergie. Il a besoin de la renouveler en puisant dans son environnement, et, par là même, il dépend de ce dernier. Ainsi nous avons besoin de la dépendance écologique pour pouvoir assurer notre indépendance. Autrement dit, la relation écologique nous amène très rapidement à une idée apparemment paradoxale : pour être indépendant, il faut être dépendant. Et plus on veut gagner son indépendance, plus il faut la payer par de la dépendance. Ainsi, notre autonomie matérielle et spirituelle d'êtres humains dépend non seulement de nourritures matérielles, mais aussi de nourritures culturelles, d'un langage, d'un savoir, de mille choses techniques et sociales. Plus notre culture nous permettra la connaissance de cultures étrangères et de cultures passées, plus notre esprit aura des chances de développer son autonomie.

L'auto-éco-organisation signifie aussi, plus profondément, que l'organisation du monde extérieur est inscrite à l'intérieur de notre propre organisation vivante. Ainsi le rythme cosmique de la rotation de la Terre sur elle-même, qui fait alterner le jour et la nuit, se retrouve aussi à l'intérieur de nous sous forme d'une horloge biologique interne ; celle-ci détermine notre rythme nycthéméral autonome, lequel manifeste sa périodicité, sans nul stimulus extérieur, chez un sujet, humain vivant sans montre dans une caverne. De même le rythme des saisons est-il inscrit à l'intérieur des organismes végétaux et animaux. Certaines plantes commencent à sécréter leur sève à partir de l'accroissement de la durée du jour, d'autres à partir de l'intensification de la lumière solaire. Pour la plupart des animaux, le printemps est la saison des amours, des copulations, de la reproduction. Autrement dit, le rythme cosmique externe des saisons se retrouve à l'intérieur des êtres vivants, de même que nous avons pris du cosmos, pour l'intégrer à nos sociétés, l'organisation du temps qui est celle de notre calendrier et de nos fêtes. Ainsi le monde est en nous, en même temps que nous sommes dans le monde.

Nous ne sommes pas insulaires

C'est ici qu'il nous faut totalement abandonner la conception insulaire de l'homme : nous ne sommes pas des extra-vivants, des extra-animaux, des extra-mammifères, des extra-primates. Nous ne sommes pas détachés des primates, nous sommes devenus des super-primates en développant des qualités qui étaient sporadiques, ou amorcées chez les singes, comme le bipédisme, la chasse ou l'utilisation des outils. Nous ne sommes pas détachés des mammifères, nous sommes des super-mammifères marqués à jamais par notre relation intime, chaude, intense d'être inachevé non seulement à la naissance mais jusqu'à la mort, avec notre mère, ainsi que par la relation entre les frères et sœurs dans une portée, source de l'amour, de l'affection, de la tendresse, de la fraternité humaines. Nous sommes des super-mammifères, des super-vertébrés, des super-animaux, des super-vivants. Cette idée fondamentale signifie, du coup, que non seulement l'organisation biologique, animale, mammifère, etc., se trouve dans la Nature, à l'extérieur de nous, mais aussi dans notre nature, à l'intérieur de nous.

Comme tous les êtres vivants, nous sommes aussi des êtres physiques. Nous sommes constitués par des macro-molécules complexes remontant à une époque prébiotique de la Terre : les atomes de carbone de ces molécules, indispensables à la vie, se sont formés dans le creuset de soleils ayant précédé le nôtre, de la rencontre de noyaux d'hélium. Enfin, toutes les particules qui se sont liées en hélium datent des premières secondes de l'univers. Ainsi, en même temps que nous sommes dans un monde physique, ce monde physique, dans son organisation physico-chimique, est constitutivement en nous. Voici donc un principe fondamental de la pensée écologisée : non seulement on ne peut disjoindre un être autonome (Autos) de son habitat cosmo-physique et biologique (Oikos), mais il faut aussi penser qu'Oikos est dans Autos sans pourtant qu'Autos cesse d'être autonome, et, en ce qui concerne l'homme, relativement étranger au monde qui est pourtant le sien. En effet, nous sommes intégralement les enfants du cosmos. Mais par l'évolution, par le développement particulier de notre cerveau, par le langage, par la culture, par la société, nous lui sommes devenus étrangers, nous nous sommes distanciés de lui et nous nous en sommes marginalisés.

Pour comprendre notre situation, je reprendrai la parabole du mathématicien G. Spencer-Brown. Il disait à peu près : « Supposons que l'univers veuille prendre conscience de lui-même. Que ferait-il ? Eh bien, l'univers serait obligé de dégager de lui une sorte de pédoncule, une sorte de bras de poulpe qu'il éloignerait de lui de façon à pouvoir se regarder lui-même. Mais, au moment où ce bras s'éloigne, où l'extrémité de ce bras se retourne sur l'univers pour le regarder, elle cesse d'en faire vraiment partie et lui devient étrangère. Ainsi l'univers échoue à se connaître, là où il a réussi : au moment où il a réussi à se connaître, il est trop tard, ce qui le connaît s'en est, d'une certaine façon, autonomisé (3). » Certains ont pensé définir l'homme par disjonction et opposition à la nature ; d'autres par l'intégration à la nature. Or, nous devons nous définir à la fois par l'insertion mutuelle et par notre distinction par rapport à la Nature. Nous vivons cette situation paradoxale.

Nous sommes aujourd'hui arrivés au moment historique où le problème écologique nous demande de prendre simultanément conscience de notre relation fondamentale avec le cosmos et de notre étrangeté. Toute l'histoire de l'humanité est histoire d'interaction entre la biosphère et l'homme. Le procès s'est intensifié avec le développement de l'agriculture, qui a profondément modifié le milieu écologique. De plus en plus, s'est créée une sorte de dialogue (relation à la fois complémentaire et antagoniste) entre la sphère anthropo-sociale et la nature. L'homme doit cesser d'agir comme un Gengis Khan de la banlieue solaire et se considérer, non pas comme le berger de la vie, mais comme le copilote de la Nature. Un double-pilotage est désormais requis par la conscience écologique : l'un, profond, qui vient de toutes les sources inconscientes de la vie et de l'homme, et l'autre, celui de notre intelligence consciente.

La conscience écologique peut être très facile dès qu'il s'agit de maux, de nuisances : voilà un Tchernobyl, voici un Seveso, voici une catastrophe. Mais la pensée écologisée est très difficile parce qu'elle contredit des principes enracinés en nous dès l'école élémentaire, où l'on nous apprend à faire des coupures et des disjonctions dans le tissu complexe du réel, à isoler des domaines du savoir sans pouvoir désormais les associer. Puis on nous convainc qu'on est condamné à la clôture des disciplines, que leur isolement est indispensable, alors qu'aujourd'hui les sciences de la Terre et l'écologie montrent qu'un remembrement disciplinaire est possible. Nous sommes en quelque sorte commandés par un paradigme qui nous contraint à une vision segmentée des choses ; nous sommes habitués à penser l'individu séparé de son environnement et de son habitus, à enfermer les choses en elles-mêmes.

La méthode expérimentale a contribué à désécologiser les choses. Elle extrait un corps de son environnement naturel, le place dans un environnement artificiel contrôlé par l'expérimentateur, soumet ce corps à des tests déterminant ses réactions dans diverses conditions. On en est venu à croire que la seule réalité était celle surgissant dans les environnements artificiels (expérimentaux), tandis que ce qui se passait dans les environnements naturels n'était pas intéressant, faute de pouvoir isoler les variables et les facteurs. La méthode expérimentale s'est révélée stérile ou perverse lorsqu'on a voulu connaître un animal par son comportement en laboratoire et non dans son milieu naturel avec ses congénères. Elle a été incapable d'arriver aux constatations capitales effectuées par l'observation, dans leur écosystème, des chimpanzés. Là, on a découvert que ces animaux étaient omnivores, inventifs, capables de fabriquer des outils, de pratiquer la chasse ; on s'est rendu compte qu'il s'agissait d'êtres complexes, très divers par le caractère et l'intelligence, ne pratiquant pas l'inceste entre la mère et le fils, alors que l'on croyait l'interdit de l'inceste propre à l'homme. En d'autres termes, l'observation des êtres dans leur environnement naturel a permis de découvrir leur nature propre, alors que la méthode d'isolement détruisait l'intelligibilité de leur vie. Tout ce qui isole un objet détruit sa réalité même. Il ne suffit pas de dire « les êtres humains, les êtres vivants ne sont pas des choses » ; il convient d'ajouter que les choses elles-mêmes ne sont pas des choses, c'est-à-dire des objets clos.

Il faut cesser de voir l'homme comme un être surnaturel, et abandonner le projet formulé par Descartes, puis par Marx, de conquête et possession de la nature. Ce projet est devenu ridicule à partir du moment où l'on s'est rendu compte que l'immense cosmos, dans son infini, reste hors de notre atteinte. Il est devenu délirant à partir du moment où l'on s'est rendu compte que c'est le devenir prométhéen de la technoscience qui conduit à la ruine de la biosphère et, par là, au suicide de l'humanité. La divinisation de l'homme dans le monde doit cesser. Certes, il nous faut valoriser l'homme mais nous savons aujourd'hui que nous ne pouvons le faire qu'en valorisant aussi la vie : le respect profond de l'homme passe par le respect profond de la vie (4). La religion de l'homme insulaire est une religion inhumaine. La pression de la complexité des événements, l'urgence et l'ampleur du problème écologique nous poussent à changer nos pensées, mais nous avons également besoin d'une poussée intérieure visant à modifier les principes mêmes de notre pensée.

L'aspect métanational et planétaire du problème écologique est apparu dès les années 1969-1972. La menace écologique ignore les frontières. La pollution chimique du Rhin concerne la Suisse, la France, l'Allemagne, les Pays-Bas, les riverains de la mer du Nord. Nous avons vu l'extrême insolence du nuage de Tchernobyl : non seulement il n'a pas respecté les Etats nationaux, la division entre Europe de l'Est et Europe de l'Ouest, mais il a même débordé notre continent ! Le problème Tchernobyl rejoint ainsi ceux de l'accroissement du gaz carbonique dans l'atmosphère et du trou d'ozone sur l'Antarctique. Les problèmes fondamentaux sont planétaires, comme l'est le danger qui plane désormais sur l'humanité. C'est en ces termes que nous devons penser par rapport aux maux qui nous menacent, mais aussi par rapport aux trésors écologiques, biologiques et culturels à sauvegarder : la forêt amazonienne est un trésor biologique de l'humanité à préserver, comme, sur un autre plan, sont à préserver les diversités animales et végétales, ainsi que les diversités culturelles — fruits d'expériences multimillénaires, — qui, nous le savons aujourd'hui, sont inséparables des diversités écologiques. Plus rapidement et plus intensément que toutes les autres prises de conscience contemporaines, les prises de conscience écologiques nous entraînent à ne rien abstraire de l'horizon global, à tout penser dans la perspective planétaire.

Du même coup, nous sommes amenés à reposer le problème du développement en rejetant la notion — si grossière et si barbare, et qui a longtemps régné — selon laquelle le taux de croissance industrielle signifiait le développement économique et le développement économique signifiait le développement humain, moral, mental, culturel, etc. Alors que dans nos civilisations, dites développées, il existe un atroce sous-développement culturel, mental, moral et humain. On a voulu donner ce modèle aux pays du tiers-monde. Le mot développement doit être entièrement repensé et complexifié. Nous voici au moment où le problème écologique rejoint le problème du développement des sociétés et de l'humanité tout entière.

L'humanité est dans la biosphère, dont elle fait partie ; la biosphère est autour de la planète Terre, dont elle fait partie. Au cours des années récentes, James Lovelock a proposé l'hypothèse Gaia : la Terre et la biosphère constituent un ensemble régulateur qui lutte et résiste de lui-même contre les excès risquant de le dégrader (5). Cette idée peut passer pour la version euphorique de l'écologisme par rapport à la version pessimiste du Club de Rome. Ainsi, par exemple, Lovelock pense que Gaïa dispose de régulations naturelles contre la croissance de l'oxyde de carbone dans l'atmosphère, et trouverait d'elle-même des moyens naturels pour lutter contre les trous d'ozone apparus aux pôles. Cependant, nul système, même le mieux régulé, n'est immortel, et un organisme, même autoréparateur et autorégénérateur, meurt si un poison le touche à son point faible. C'est le problème du talon d'Achille. Aussi la biosphère, être vivant, même si elle n'est pas aussi fragile qu'on aurait pu le croire, peut être frappée de mort par l'action humaine.

Sauver la Terre-patrie

L'idée Gaïa repersonnalise la Terre, à un moment où, depuis vingt ans, c'est toute la planète Terre, dans ses profondeurs et son existence physique, qui est entrée dans l'ère des sciences systémiques : les sciences de la Terre ont fait leur jonction dans les années 60. Ces sciences multiples (Climatologie, météorologie, volcanologie, sismologie, géologie, etc.) ne communiquaient pas les unes avec les autres. Or les explorations de la tectonique des plaques sous-marines ont ressuscité l'idée de dérive des continents, lancée par Wegener au début du siècle, et ont révélé que l'ensemble de la Terre constituait un système complexe, animé par des mouvements et transformations multiples ; dès lors, on peut concevoir la Terre comme un être vivant, non pas au sens biologique, avec un ADN, un ARN (6), etc., mais dans le sens auto-organisateur et autorégulateur d'un être qui a son histoire, c'est-à-dire qui se forme et se transforme tout en maintenant son identité.

Ainsi il existe un système organisé nommé Terre, il existe une biosphère avec son autorégulation et son auto-organisation. Nous pouvons associer la Terre physique et la Terre biologique et considérer, dans sa complexité même, l'unité de notre planète. Or cette unité, elle s'était reconstituée à l'échelle humaine depuis la découverte de l'Amérique : Christophe Colomb avait fait entrer l'humanité dans l'ère planétaire. Depuis cette époque, l'humanité, diasporée au cours de soixante mille ans d'évolution, s'est trouvée en intercommunications de plus en plus étroite. Mais, en même temps que des solidarités nouvelles, se sont multipliés les antagonismes et les asservissements. Dans ce sens, nous sommes encore dans l'Age de fer de l'ère planétaire. Pour le meilleur et le pire, tout ce qui advient dans une partie du globe a une portée planétaire. De plus en plus, tout devenir local est en inter-rétroaction dans et avec le contexte global.

Enfin, dans ces années 1960-1970, qui ont vu à la fois l'essor de la science et de la conscience écologiques et celui des sciences de la Terre, la perte de l'Absolu et du Salut terrestre, la conscience enfin de l'itinérance humaine, les découvertes astrophysiques nous dévoilent un cosmos inouï où la Voie lactée n'est plus qu'une petite galaxie de banlieue, où la Terre, elle-même n'est plus qu'un micron perdu. L'Histoire humaine, sur la planète Terre, n'est plus téléguidée par Dieu, la Science, la Raison, les lois de l'Histoire. Elle nous fait retrouver le sens grec du mot « planète » : astre errant.

Nous savons désormais que la petit planète perdue est plus qu'un habitat c'est notre maison, home, Heima c'est notre matrice et, plus encore, c'est notre Terre-patrie. Nous avons appris ; que nous deviendrions fumée dans les soleils et glace dans les espaces.Certes, nous pourrons partir, voyage coloniser d'autres mondes. Mais c'est ici, chez nous, qu'il y a nos plaines, nos animaux, nos morts, nos vies. Il nous faut conserver, il nous faut sauver la Terre-patrie. C'est dans ces conditions que peut s'opérer en nous la convergence de vérités venues des horizons les plus divers, les uns des sciences, les autres des humanités, d'autres de la foi, d'autres de l'éthique, d'autres de notre conscience de vivre l'Age de fer planétaire.

C'est désormais sur cette Terre perdue dans le cosmos astrophysique, cette terre « système vivant » des sciences de la terre, cette biosphère Gaïa, que peut se concrétiser l'idée humaniste de l'époque des Lumières, qui reconnaît la même qualité à tous les hommes. Cette idée peut s'allier au sentiment de la nature de l'ère romantique, qui retrouvait la relation ombilicale et nourricière avec la Terre Mère. En même temps, nous pouvons faire converger la commisération bouddhiste pour tous les vivants, le fraternalisme chrétien et le fraternalisme internationaliste — héritier laïque et socialiste du christianisme — dans la nouvelle conscience planétaire de solidarité qui doit lier les humains entre eux et à la Nature terrestre.

Voir en ligne : /1989/10/MORIN/42105

(1) Précédents articles : Jacques Robin, « Le choix écologique », le Monde diplomatique, juillet 1989 ; Réné Passet, « Que l'économie serve la biosphère », le Monde diplomatique, août 1989 et Armand Petitjean, « Pour un contrat de l'homme avec la nature », le Monde diplomatique, septembre 1989.

(2) D. Meadows et al. ; Halte à la croisade, Fayard, Paris, 1972

(3) G. Spencer-Brown, Laws of Form, Bantam Books, New-York, 1972

(4) voir Edgar Morin, la Méthode, tome II, la Vie de la vie, le Seuil, Paris, 1980.

(5) James Lovdock, La Terre est un être vivant. L'hypothèse Gaïa, Le Rocher, Paris, 1986.

(6) Les ARN, ou acides ribonucléiques, sont des copies quasi-conformes des. séquences génétiques portées dans les chromosomes par les molécules d'ADN (acide désoxyribonucléique).

Voir aussi les courriers des lecteurs dans nos éditions de novembre, décembre 1989 et février 1990.

Par MORIN EDGAR (1)|PG:1 ;18 ;19

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Vivre l'Europe en confédération

SIMPLE grand marché ou communauté de destin ? Le cours de l'Europe hésite entre l'impasse et l'exigeante ambition. Exigeante car nécessairement fondée sur le principe démocratique (1). Mais comment organiser cette démocratie à l'échelle d'une multitude de nations, régions, provinces, ethnies, langues et cultures ? La confédération, assurant l'autonomie dans l'interdépendance, n'est-elle pas le cadre le plus adapté à une construction respectueuse des différences mais ouverte sur le reste du monde ?

L'Europe n'est pas à l'origine de la démocratie. C'est, certes, l'Athènes du Ve siècle avant J.-C. qui en a fourni le premier modèle accompli. Même si la démocratie athénienne n'était pas démocratique pour les esclaves, son principe même était universalisable. La première démocratie moderne est née non en Europe, mais contre elle, en Amérique, en 1776. L'histoire européenne a été davantage marquée par absolutismes, despotismes, bonapartismes, fascismes et dictatures qui ont continué à s'imposer, même à l'Ouest (Portugal, Espagne, Grèce), même après la seconde guerre mondiale.

C'est cependant dans le Moyen Age européen que surgissent les premières démocraties de cités, sans esclaves exclus de la citoyenneté (communes italiennes des XIe et XIIe siècles, cantons suisses des XIIIeXIVe siècles), et c'est en Angleterre qu'apparaissent deux événements-clés dont le sens, d'abord anti-absolutiste, allait devenir démocratique au cours de l'Histoire : la grande Charte des libertés (Magna Carta) imposée par les barons à Jean-sans-Terre en 1215 et intéressant toutes les classes de la société ; et la création du Parlement, avec ses deux Chambres, en 1265. Enfin, c'est en France que sont formulés la souveraineté populaire et les droits de l'homme.

La démocratie en Europe est tardive et, à l'exception de l'Angleterre, instable. La démocratie anglaise, si remarquable soit-elle, n'a établi le vote secret qu'à la fin du XIXe siècle, le suffrage véritablement universel qu'au début du XXe siècle, et elle n'a nullement instauré la démocratie dans son immense empire colonial. Toutefois, bien que partiellement et insuffisamment démocratique dans son histoire, l'Europe de l'Ouest est devenue aujourd'hui démocratique dans sa totalité, et toutes ses démocraties sont purgées de l'ancien colonialisme, ce qui ne veut pas dire qu'elles soient purifiées des tutelles militaires ou des contrôles économiques sur les pays anciennement colonisés. Si les pays d'Europe qui furent dominés par l'URSS ne sont pas encore pleinement démocratiques, ils souhaitent le devenir. Ainsi la démocratie est-elle devenue le devenir politique commun de l'Europe de cette fin de siècle.

L'effondrement du mythe soviétique a régénéré l'idée de démocratie. Mais celle-ci ne saurait, pour autant, devenir un autre mythe qui, comme le communisme, aurait vocation à régler tous les problèmes humains, à assurer le bonheur individuel et collectif et à garantir le salut sociétal. Une démocratie peut très longtemps demeurer à la surface d'une société, comme ce fut le cas aux Etats-Unis. Encore aujourd'hui, la société américaine connaît racismes, violences, inégalités, exclusions, oppressions, corruptions… Mais il ne faut pas oublier que les libertés et les institutions démocratiques ont permis de combattre, donc de limiter, avec plus ou moins de succès, l'exploitation capitaliste, le racisme blanc, la politique impériale et les abus de tout ordre.

Par ailleurs, la démocratie ne dépend pas que d'institutions démocratiques : elle dépend aussi d'une vie civique et politique riche et complexe. Sinon, les votes perdent leur sens, les assemblées sont manipulées, la politique se concentre dans les états-majors des partis, les élites au pouvoir ne sont plus contrôlées.

Enfin, la démocratie n'a pas atteint son terme ou sa formule achevée avec les modèles actuels. Ici encore, nous pensons qu'il faut rompre avec l'euphorie satisfaite. La démocratie est une solution qui nous pose des problèmes. La vie démocratique de l'Europe attend son second souffle. Nous ne sommes pas à l'ère des achèvements, mais à celle des commencements démocratiques.

L'Europe s'est trouvée, ces trois dernières années, devoir répondre à un certain nombre de défis forts. Les défis sont ce qui menace et risque de détruire, mais également ce qui suscite la riposte, la réponse nouvelle, et donne une chance.

Le dépassement de l'Etat-nation

LE premier défi est la formation d'une entité politique métanationale ou supranationale. L'urgence en apparaît avec l'installation des structures économiques en vue de 1993. Le dépassement de la forme Etat-nation est encore timide. La tentation de la soumission à un Etat leader hégémonique, qui fasse figure de fédérateur, est possible. Mais, à la différence de l'Italie, qui s'est unie sous la domination de la royauté du Piémont (1861), ou de l'Allemagne, qui s'est soumise à la domination de l'empire de Prusse (1871), l'Europe ne peut avoir un leader hégémonique. Elle doit, au contraire, donner l'exemple du polycentrisme, favoriser l'idée de confédération qui s'impose dans toutes les situations historiques et politiques où l'enchevêtrement des peuples, l'enclavement des ethnies, l'existence de nationalités minoritaires rendent l'union difficile. Cette difficulté est la chance de l'Europe.

En multipliant les formes d'association entre ses Etats et ses régions, en décentralisant les lieux de décision et de gouvernement, l'union européenne naissante rendrait un grand service au monde entier : elle ferait comprendre comment le déclin de la domination unilatérale et incontestée de l'Etat-nation ouvre un immense champ d'expérimentation et d'intensification de la solidarité et de la coopération entre les peuples et les individus.

Le deuxième défi est la perspective de la Grande Europe qui s'ouvre après la décolonisation des pays satellites de l'URSS et la chute du mur de Berlin. Nous voyons qu'il ne suffit pas de ruiner l'ancien système totalitaire pour que la démocratie nouvelle fleurisse et s'enracine. Entre les deux guerres mondiales, ces nations ont subi des régimes autoritaires, semi-dictatoriaux, dictatoriaux, et le danger qu'ils se réinstaurent n'est nullement écarté. Il ne suffit pas que soit bloqué l'ancien sytème d'économie bureaucratique pour que s'installe une économie de semi-marché ou de marché et que règne l'abondance.

Effectuée brutalement, la transformation de l'économie est explosive pour toute la société ; conduite progressivement, elle est inopérante, le système étouffant peu à peu les réformes parcellaires. La solution ne se trouve ni dans les manuels d'économie de l'Ouest ni dans ceux de l'Est (qui témoignent de la même ignorance, mais du point de vue opposé).

Enfin, le réveil des tensions et des rivalités séculaires qui conduisent les peuples à s'entredéchirer en Europe centrale et orientale peut avoir des conséquences imprévisibles pour la marche vers l'union de l'Europe tout entière. L'aspiration légitime à la souveraineté risque, s'il y a aggravation de la crise économique et des difficultés politiques, de produire des éruptions de nationalisme agressif. Il ne suffit pas d'instaurer les principes de la démocratie pour éviter qu'une force puisse un jour ruiner la démocratie. Que tous les peuples européens l'aient aujourd'hui pour horizon doit nous amener à formuler un principe d'irréversibilité démocratique. Lorsque les droits civils et démocratiques du citoyen sont menacés dans l'un quelconque des pays de la confédération, ne faudrait-il pas envisager un droit d'intervention de la Confédération, équivalent au droit qu'a chaque Etat de sauvegarder ses institutions démocratiques ? Et tout retour de l'une des nations à la dictature entraînant l'intervention des autres pour rétablir la démocratie.

Le troisième défi fut lancé à l'Europe par la guerre du Golfe, où s'est manifesté le manque d'une politique européenne commune dans le domaine international. La souveraineté absolue de l'Etat-nation a empêché jusqu'alors la prise de conscience de l'impuissance politique de l'Europe. Nous nous sommes seulement alors rendus compte que nous ne disposions d'aucune institution de défense, voire d'intervention commune. Il n'a pas suffi qu'existe un vrai consensus des opinions de chaque pays européen sur le principe de l'indépendance du Koweït et sur la nécessité d'un règlement d'ensemble des conflits du Proche-Orient pour que se fasse entendre l'Europe. Et, au-delà de l'événement, peut se poser le problème d'un nouveau pacifisme qui développe les effets démilitarisants du dépassement de la souveraineté de l'Etat-nation dans une conjoncture mondiale nouvelle. Les voies vers le désarmement, qu'amorce le rapport nouveau entre les superpuissances mondiales (lire pages 10 et 11, l'article de Paul-Marie de La Gorce), invitent à la réflexion sur l'utilisation des armées nationales. D'armées de guerre, ne pourraient-elles pas se transformer en méta-armées de paix pour renforcer la solidarité nationale et internationale, aider et soutenir les diverses initiatives de solidarité vers les plus déshérités au sein d'une société, porter secours aux plus faibles dans le monde ?

Le quatrième défi que rencontre l'Europe est celui de la démocratie cognitive. Nos sociétés sont confrontées au développement d'une énorme machine où science et technique, associées dans ce que l'on appelle désormais la techno-science, nous menacent de régression démocratique. Cloisonné, morcelé, concentré, le savoir est réservé à une caste de scientifiques spécialistes. La maîtrise technique est aux mains des experts, dont la compétence se limite à un domaine clos et dont l'incompétence dans l'interaction entre les domaines clos est illimitée. Il ne suffit pas de pratiquer dans les médias une vulgarisation scientifique et technique pour compenser la dépossession du savoir, la perte du droit du citoyen à la connaissance, l'atomisation des vies individuelles, la destruction des anciennes solidarités. Mais il est possible d'envisager une réforme de la pensée… La tradition nous enseigne de connaître le monde par « idées claires et distinctes » ; elle nous enjoint de réduire le complexe au simple, c'est-à-dire de séparer ce qui est lié, d'unifier ce qui est multiple, d'éliminer tout ce qui apporte désordre ou contradiction dans l'entendement.

Or notre temps fait apparaître la nécessité d'une pensée apte à appréhender la complexité de nos sociétés : la complexité de la démocratie elle-même, qui se nourrit de conflits, d'antagonismes tout en les régulant, la complexité du réel. De fait, les sciences avancées, telles que les sciences de la Terre, l'écologie, la cosmologie, brisent avec le vieux dogme réductionniste d'explication par l'élémentaire. Elles considèrent des systèmes complexes où les parties et le tout s'entre-produisent et s'entre-organisent, et, dans le cas de la cosmologie, une complexité au-delà de tout système. Nécessaire pour la recherche, la réforme de la pensée est aussi indispensable pour l'éducation. On ne peut pas réformer l'institution de l'enseignement sans avoir au préalable réformé les esprits, mais on ne peut par réformer les esprits si l'on n'a pas au préalable réformé les institutions. On retrouve le vieux problème posé par Karl Marx : « Qui éduquera les éducateurs ? » A cette contradiction, il n'y a pas de réponse simple. Mais l'idée même de réforme de pensée peut rassembler les énergies dispersées, réveiller les esprits résignés, susciter des propositions et des actions. S'opposer à l'intelligence aveugle, qui a pris presque partout les commandes, réapprendre à penser, est une tâche qui commence par soi-même et conduit à penser et et à repenser la solidarité, à créer et à recréer la démocratie.

L'Europe, formée de sociétés extrêmement complexes, doit accepter le défi de la complexité. Une société complexe est une société qui rend une grande liberté aux individus et aux groupes, qui permet l'initiative, l'autonomie, la créativité et l'inventivité favorables pour répondre aux autres défis. L'extrême complexité amplifie le risque que se distendent les liens sociaux et que se désintègrent les anciennes solidarités. Une société ne peut progresser en complexité, c'est-à-dire en démocratie, que si elle progresse en solidarité. Si la liberté et l'égalité peuvent être constituées et instituées dans leurs antagonismes, la fraternité, que nous appelons aujourd'hui solidarité, ne peut qu'être le fruit du désir et de la volonté de chacun, du sens de la communauté de destin de tous les citoyens.

L'Europe ne saurait être seulement un marché commun, lieu de compétitions et d'entente économiques, une entité politique en projet. Nous vivons un temps d'incertitudes, de périls, voire de menaces sur le destin de la Communauté. Nous ne pouvons dessiner, protéger ce destin que par la prise de conscience renforcée de notre communauté de destin, non seulement du passé, du présent, mais pour le futur. Du passé, nous nous rappelons les joies, les souffrances partagées ; du présent, nous voyons les épreuves et les problèmes communs ; pour le futur, l'extraordinaire diversité des cultures peut produire une culture de la diversité.

En nous dégageant des bases régionales, provinciales, ethniques, nous pouvons accorder ces cultures différentes, les coaliser pour les sauver. Beaucoup d'antagonismes, de conflits, insolubles dans le cadre de l'Etat-nation, peuvent trouver solution parce que partie intégrante du tourbillon civilisationnel commun.

L'Europe ne saurait être fermée sur elle-même. L'Europe que nous voulons est ouverte sur l'humanité. Nous voulons être citoyens européens comme nous voulons être citoyens du monde. L'idée confédérative est une idée non seulement pour l'Europe mais une idée pour le monde. L'idée à proposer au monde n'est plus l'indépendance des nations, mais la confédération des nations, qui leur assure l'autonomie dans l'interdépendance.

Comme le disait Michelet de la France au siècle dernier, l'Europe est une volonté, un être d'esprit. De même que la France s'est constituée par ce que nous pouvons appeler la francisation, l'intégration historique, politique, sociale des provinces et des ethnies, l'Europe doit se constituer par ce que nous appellerons l'européanisation. Et le principe démocratique est le fondateur, l'unificateur de cette européanisation.

Nous devons nous auto-instituer citoyens d'Europe, cette province du monde, de la planète. Nous devons devenir les citoyens d'une Europe non plus conquérante, mais conciliante, d'une Europe qui fasse sa paix et propage la paix. Pour que les principes fédérateurs et confédérateurs, le respect des souverainetés aient quelque chance de réalisation, il faut agir vite. « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. » Nous savons désormais que, dans la recherche éperdue et démente du salut, il n'y a point de salut. Mais, enfants perdus de la Terre que nous sommes, nous pouvons sauver la solidarité terrestre.

Le mois prochain

L'ère des ruptures, par Jacques Robin

Voir en ligne : /1991/11/KERN/43936

(1) Voir Jean Chesneaux, « Pour une démocratie vraiment participative » ; Philippe Lorino, « Etre citoyen dans l'entreprise » ; Patrick Viveret, "Réintégrer la « zone » dans la ville", dans le Monde diplomatique, respectivement d'août, septembre et octobre 1991.

Par MORIN EDGAR et KERN ANNE-BRIGITTE (1)|PG:13

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Les Cahiers de l'angle

Autour d'un lieu, d'un mot — glacières-Chamonix, rade-Toulon, abers-Porspoder, pour cette livraison —, cette rêveuse revue conjugue des « bouts de texte du passé et des retranscriptions de paroles du présent », scandés par une singulière iconographie. (N° 5, semestriel, 25 euros. — Saint-Antonin.)

Voir en ligne : /revues/cahiersdelangle
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Surplus

Doublée d'un site, cette revue économique en allemand rassemble des contributions de l'économiste Isabella Weber sur le choc énergétique et de l'historien Adam Tooze sur la démocratie économique, une chronique de Thomas Piketty… (N° 8, avril, bimestriel, 9 euros. — Berlin, Allemagne.)

Voir en ligne : /revues/surplus
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Revue juridique et politique en Afrique

Le financement des partis politiques africains dans les régimes pluralistes fait l'objet d'un encadrement législatif de plus en plus précis, mais les moyens administratifs de contrôle restent insuffisants. Une contribution détaille l'exemple de la Côte d'Ivoire. (N° 8, 2026/1, mars, trimestriel, accès gratuit sur cairn.info. — Bamako, Mali.)

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Les métamorphoses du delta du Gange

À la frontière entre l'Inde et le Bangladesh, deux géants se jettent dans l'océan : le Gange et le Brahmapoutre. Alors que leurs bras se divisent, ces fleuves forment le plus grand delta du monde, qui s'étend sur plusieurs milliers de kilomètres carrés. Longtemps en conflit, grands félins et habitants tentent de résister à l'afflux des touristes, aux cyclones et à la montée des eaux.

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Toutes les photographies de cette double page sont de Bertrand Daugeron. Dans la gare de Calcutta, une fresque représente le parc national des Sundarbans, 2026

Les Sundarbans indiens, là où les bras des deltas du Gange et du Brahmapoutre s'enlacent. Près de 10 000 kilomètres carrés de terres et d'eaux partagées entre l'Inde et le Bangladesh, à l'embouchure du système fluvial Gange-Brahmapoutre, sur le golfe du Bengale. Côté indien : 4 200 kilomètres carrés, 102 îles, dont 54 sont habitées. Une forêt de mangrove classée au patrimoine mondial de l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco) depuis 1987 — la plus grande et la dernière encore intacte du monde. Et une donnée physique qui commande tout : 70 % des terres se situent entre 1,50 et 3 mètres d'altitude. Aucun relief, pas d'élévation refuge. Le delta tout entier affleure au niveau de la mer. Dans certaines sections, les digues sont déjà en dessous.

La zone de transition de la réserve regroupe cinq millions de personnes. Jusqu'en 1973, les communautés pouvaient venir puiser dans les ressources de la forêt : pêche dans les chenaux intérieurs, récolte de miel. Cette année-là, le gouvernement indien crée la Sundarban Tiger Reserve, premier pas vers une séparation stricte qui va se construire par étapes. En 1984, le cœur de la forêt devient parc national : accès totalement interdit. En 1989, l'ensemble du delta (forêt protégée et îles habitées) est désigné réserve de biosphère.

« Pourquoi le tigre attaque-t-il ? »

Certains blocs forestiers de la zone tampon, qui borde le parc, restent accessibles aux pêcheurs locaux, sous permis saisonnier, pour un nombre d'espèces limité. Mais à Sajnekhali, non loin du village de Pakhiralay, sur l'île de Gosaba, le contrôle est strict et s'impose à tous — pêcheurs, habitants, touristes. Une ligne est tracée entre deux mondes. D'un côté, le naturel administré. De l'autre, l'humain contraint. Entre les deux, une économie qui s'est réorganisée, partiellement, autour de cette séparation, avec le tourisme et l'espoir d'un développement économique.

L'agent du Sajnekhali Wildlife Sanctuary (sanctuaire faunique de Sajnekhali) en compagnie duquel nous patrouillons depuis trois heures s'arrête soudain, en regardant alentour : impossible ici de planifier au-delà de dix ans, explique-t-il. Dans l'intervalle, tout aura disparu.

Chaque jour, qu'il pleuve ou qu'il vente, pendant qu'une myriade de bateaux de touristes naviguent à l'affût d'un grand félin, une équipe de rangers inspecte les filets : plus de cent kilomètres de nylon tendu entre les chaumes de bambou courant en lisière de mangrove sur tout le périmètre. Il s'agit de protèger l'île de Gosaba du tigre du Bengale, et la nature des intrusions humaines : la pêche, la chasse et, désormais, les appareils photo. Cette protection, réalisée par les villageois — à la demande du sanctuaire de Sajnekhali par l'intermédiaire de comités locaux de villages (Joint Forest Management Committe, JFM) —, établit une séparation physique entre le monde des hommes et celui de la nature.

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Chassé-croisé de touristes à l'embarcadère, 2026
Bertrand Daugeron

Côté habité, les digues, levées de terre protégées par des toiles qui longent les berges, séparent les villages de l'eau, tentent de retenir ce que le delta voudrait reprendre. Côté nature, la mangrove, barrière physique et symbolique. Entre les deux, les chenaux. La Datta River. L'eau qui circule, qui érode, qui élargit.

Quelque part derrière les clôtures, des caméras pièges enregistrent en continu. Dans un bureau, chaque félin est identifié par ses rayures, telles des empreintes digitales. L'œil mécanique identifie ce que l'œil humain ne voit pas. On sait, depuis le recensement de 2022, qu'il y a ici cent un tigres et qu'ils ne traversent plus le bras de mer. On ne les voit pas ; eux nous voient. Avant les filets, les chasseurs de miel qui s'enfonçaient dans la mangrove portaient un masque avec des yeux peints derrière la tête. Le tigre attaque par-derrière : ne jamais lui tourner le dos. Aujourd'hui, le masque a été remplacé par les protections en nylon.

Si, depuis quelques années, les incidents ont quasi disparu, leurs rares occurrences incitent à la réflexion. « Pourquoi le tigre attaque-t-il ? », interroge l'agent. Parce qu'on entre dans son territoire. « Il ne chasse pas, il se défend. » Cette lecture change tout : il ne s'agit plus de neutraliser l'animal, mais de le tenir à distance. D'où les filets.

Il faut encore aider les félins à résister à la transformation de leur territoire. Or les chiffres suggèrent que cela n'a rien d'aisé. La réserve comptait 274 tigres en 2004. Il en reste moins de la moitié. Ce déclin observé dans les 56 réserves de tigres en Inde a conduit à sanctuariser ce territoire en 2007. Comme une dernière ligne de défense pour une population gravement menacée par la réduction de son espace vital, par la chasse et par le braconnage, qui réduisent ses ressources. On gagne la bataille du contact homme-animal, pas celle de l'habitat.

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Inspection quotidienne des filets longeant les rives, la frontière avec le monde naturel, 2026
Bertrand Daugeron

L'agent de protection des forêts du sanctuaire se trouve au cœur de cette organisation spatiale. Quand on lui demande si la situation est difficile pour les populations locales, il répond sans hésiter : « La vie est dure pour tous. » Il marque une pause, et complète : « Pour les hommes, pour les animaux, et pour le territoire. » Un simple état des lieux.

Le fleuve est large, ses eaux sont « internationales ». Aujourd'hui, sept cents mètres séparent l'île de Gosaba de la rive d'en face. Il y a vingt ans, elles étaient à portée de voix l'une de l'autre. Un homme peut avoir vu ça dans sa vie : le fleuve qui s'installe, mètre après mètre, dans ce qui était de la terre. L'eau qui gagne, la berge qui cède, et personne pour l'arrêter. Ici, la géographie fluctue. C'est une donnée qu'on subit, qu'on intègre.

La mangrove ne rend pas ses morts

Sur la digue qui longe Gosaba, les berges récemment reconstruites côtoient des bâtiments en ruine éventrés par l'érosion : murs penchés sur l'eau, toitures échouées dans la vase — dont celles des bureaux des rangers, qui ont dû être reconstruits cent mètres plus loin. La digue elle-même ressemble à un rempart médiéval ; elle sépare deux mondes que tout condamne à se rejoindre. D'ailleurs, elle vient d'être rehaussée, par précaution. D'un côté, la mangrove splendide, intacte, inaccessible. De l'autre, le village, les petits hôtels qui se construisent, les groupes de touristes qui débarquent avec leurs valises à roulettes et repartent avec des tigres en peluche.

Pour l'agent de protection des forêts, cet espace se trouve confronté aux besoins spécifiques de trois acteurs : les villages, le parc et l'industrie du tourisme. Trois forces qui coexistent, qui dépendent les unes des autres, et qui se contredisent en permanence, dans un équilibre précaire que chaque perturbation menace, et que chaque réponse ne fait que déplacer.

Ici, la « perturbation » porte un nom : cyclone. Du 23 au 28 mai 2021, celui baptisé Yaas a balayé le site cinq jours durant. Les digues ont rompu en deux cents points. Les images sont encore dans toutes les têtes. Elles ont fait le tour du monde. Les routes, l'éclairage public, les protections contre l'eau : tout est à reconstruire à la main ; tout doit être transporté par bateaux. Coût estimé par le gouvernement du Bengale-Occidental ? L'équivalent de 2,3 milliards d'euros. Entre 2019 et 2022, quatre cyclones destructeurs se sont succédé : Fani, Bulbul, Amphan, et puis Yaas. Le district de South 24 Parganas, au sud de Calcutta, enregistre un cyclone majeur tous les trois ou quatre ans. Soit le temps qu'il faut pour réparer les dégâts du précédent.

Mais les destructions ne tiennent pas seulement à la survenue des cyclones. Si Aila, un phénomène de puissance modérée apparu en 2009, a submergé l'intégralité du territoire, c'est qu'il a coïncidé avec une marée de vive-eau. Yaas a frappé exactement au moment du pic. Or les terres inondées par l'eau salée restent impropres à toute culture pendant deux ou trois ans, au moins.

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Avec les gardes forestiers, lors de la surveillance des rives du sanctuaire du tigre, 2026
Bertrand Daugeron

Les pêcheurs sont les premiers à subir le choc. La quantité de poisson n'est déjà plus suffisante. Crabes, crevettes et poissons sont vendus au marché local, sans que cela donne aux plus modestes des pêcheurs la capacité d'investir ni de faire face au moindre aléa. Après chaque cyclone, la migration s'accélère. Des familles entières doivent désormais compter sur les revenus d'un membre parti travailler dans un autre État du pays. Suraj a une vingtaine d'années. Il conduit un touk-touk électrique entre le village et l'embarcadère — touristes le matin dès 5 heures, groupes en milieu de matinée. La saison dure quelques mois. Le reste de l'année, il part à Bangalore, où il nettoie des appartements de standing. Il ne se plaint pas, il calcule. Et puis, il y a ces hommes qui peuvent rester, encore un temps, comme manœuvres et maçons. Débarquer les matériaux : sable, ciment, briques, gravier. Construire les hôtels. Se reconvertir. De pêcheur, devenir bâtisseur, avant que le prochain cyclone n'avale tout. Le chef des rangers ajoute : « Vous saisissez la pression psychologique ? Vivre entre deux catastrophes. »

Cyclones, marées… À ces deux forces destructrices s'ajoute une troisième, plus silencieuse. Chaque année, les rivières changent de cours, phénomène naturel dans un delta alluvial. Mais il est ici accéléré par le trafic maritime international. Les digues ont, au fil des ans, bloqué les flux tidaux qui apportaient les sédiments permettant aux îles de se recharger. Le lit des rivières s'élève, les îles s'affaissent, la mer monte. Depuis 1973, le delta indien a perdu 478 kilomètres carrés de terres par érosion, tandis que seuls 400 ont été gagnés par l'accrétion sédimentaire due aux apports fluviaux. Les eaux salées du golfe du Bengale entrent dans le delta, les eaux douces reculent. Par capillarité, le sel remonte dans les terres.

Ici, la géographie varie, nous explique l'agent. Ce qui rend caducs tout plan à long terme, toute infrastructure pensée pour durer, tout équilibre cherché entre les trois pôles avant que le prochain cyclone ne remette les compteurs à zéro.

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Une réserve humide administrée par le département forestier, 2026
Bertrand Daugeron

Chaque matin, à l'aube, les premiers bateaux quittent les embarcadères pour ramener les touristes de la veille vers le continent. En milieu de matinée, les groupes suivants arrivent avec leurs guides locaux et tour-opérateurs qui vendent des formules tout compris : hôtel, réserve, restaurant. La région accueille de 200 000 à 300 000 visiteurs par an selon l'Institut indien pour la faune sauvage (WII), concentrés sur moins de 35 % du territoire. Une pression croissante sur un espace fermé et fragile.

Le département des forêts délivre les immatriculations des cinq cents bateaux en activité ainsi que les permis pour les touristes (leur nombre étant régulé). Il redistribue 40 % des revenus aux communautés via les comités de cogestion de la forêt de chaque village. Les 60 % restants sont pour le fonctionnement et le développement du territoire. Le tourisme n'est pas une menace venue de l'extérieur, mais la reconversion forcée d'une population dont les bases économiques traditionnelles ont disparu. Quand la mer prend les terres et que la forêt se ferme aux exploitations traditionnelles, le tourisme devient la seule ressource locale viable. Encore faut-il parvenir à un équilibre, fragile. Celui que recherche l'agent : ni trop ni trop peu. Plus de tourisme, c'est plus de revenus pour les communautés et plus de pression sur un écosystème fragile. Moins de tourisme, c'est moins de dégradation, mais moins d'argent pour une région qui n'a plus d'autre option.

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La digue récemment refaite, un rempart contre les éléments naturels, 2026
Bertrand Daugeron

Prodip a la cinquantaine. Il tient l'accueil de l'un des plus récents hôtels de la région. En 1981, son père est parti dans la forêt et n'est pas rentré. Son corps n'a jamais été retrouvé. La mangrove ne rend pas ses morts. Aîné d'une famille de trois garçons et une fille, Prodip avait alors une dizaine d'années. Pendant dix jours, il n'y a rien eu à manger. Alors il a travaillé, pour que ses frères et sa sœur puissent aller à l'école.

Quarante ans plus tard, son fils Arjun, 19 ans, fait la cuisine dans le restaurant de l'hôtel. À côté, des murs à mi-hauteur, les fondations d'un restaurant que Prodip construit depuis quelque temps, au gré des fonds qu'il parvient à rassembler. « Il faut bien ! » Les gens viennent voir le tigre, celui qui a pris son père. Par un curieux renversement, l'animal qui a détruit sa famille hier est devenu la condition de sa survie.

Alors, jusqu'à quand, cet équilibre précaire ? « On n'en sait rien », répond l'agent. Objectifs à court terme uniquement. Planifier à long terme dans les Sundarbans, c'est construire sur ce qui bouge. Alors on fait autrement. On construit ce qui peut tenir jusqu'au prochain cyclone. On réparera ce que le suivant aura défait. Et puis, on recommencera.

Voir en ligne : /2026/06/DAUGERON/69656
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