Schiff blasts ‘corrupt system’ that made Elon Musk a trillionaire









Après le coup d'Etat au Mali, le directeur de Microsoft pour l'Afrique, M. Cheick Modibo Diarra, a été nommé premier ministre. Google, dont certains employés se sont illustrés dans le « printemps arabe », recrute des militants des droits humains, et la secrétaire d'Etat américaine Hillary Clinton soutient des projets humanitaires mêlant affaires et technologie : voici venue l'ère de la diplomatie numérique.
Dans les heures qui suivent le tremblement de terre du 12 janvier 2010 en Haïti, plusieurs initiatives permettent de cartographier les besoins, les demandes d'aide, les appels de familles de disparus… Enseignant-chercheur spécialisé dans la cartographie de crise, Patrick Meier s'associe au programmeur kényan David Kobia, qui, en 2007, avait fondé le système Ushahidi, destiné à permettre à des citoyens de signaler les affrontements postélectoraux. De façon inattendue, cet outil va offrir une plate-forme à l'information d'urgence en Haïti : Meier et Kobia mettent en effet sur pied un système d'alertes géolocalisées transmises par téléphone mobile. L'opérateur Digicel leur emboîte le pas et fournit aux Haïtiens un numéro d'urgence unique, le 4636. Des centaines de vies seront sauvées.
A l'aide du service de messagerie (SMS) des téléphones portables et d'instruments de géolocalisation, Ushahidi permet d'organiser la réponse avec très peu de moyens. De tout le pays affluent des signalements : disparitions, manque de nourriture ou d'eau dans les orphelinats, personnes rescapées, etc. Traduits en français, anglais et créole par deux organisations non gouvernementales (ONG) — Samasource et Crowdflower —, les textos sont localisés, vérifiés et catégorisés avant d'être publiés sur une carte par une équipe de volontaires rassemblés à la Fletcher School of Law and Diplomacy, basée dans le Massachusetts, où enseigne Meier.
Grâce à une passerelle SMS mise en place par Instedd, une start-up américaine spécialisée dans la gestion informatisée des situations de crise, la Croix-Rouge — mais également les marines américains — est en mesure de recevoir les alertes signalant une situation dangereuse et sa localisation.
Cette rencontre inédite entre informaticiens kényans et armée américaine a joué un rôle déterminant dans la redéfinition, sous l'impulsion de Mme Hillary Clinton, des méthodes du département d'Etat. Les Etats-Unis ont certes une longue tradition d'usage des technologies de communication, liée à la transmission de la Voix de l'Amérique — nom de la radio de diffusion internationale lancée durant la seconde guerre mondiale et destinée à promouvoir les intérêts américains. Mais, ces dernières années, le smart power est devenu un axe stratégique de cette politique. Variante du soft power (« pouvoir doux ») de Joseph Nye — terme désignant le déploiement de moyens d'influence non coercitifs, structurels, culturels ou idéologiques —, ce « pouvoir de l'intelligence » théorisé en 2004 par Mme Suzanne Nossel, présidente de l'organisation Human Rights Watch, propose un catalogue d'outils — diplomatiques, économiques, militaires, politiques, légaux ou culturels — adaptés à chaque situation. Il s'agit aussi de favoriser les sociétés américaines de haute technologie dans le cadre d'une coopération renouvelée entre l'Etat, le marché et les ONG ou les fondations d'intérêt public. Avec cette doctrine, la diplomatie américaine favorise donc un modèle économique nouveau, hybridant les secteurs marchand et non lucratif.
Les réseaux de télécommunication numériques et mobiles en sont les instruments privilégiés. « La communauté technique a mis en place la technologie des cartes interactives pour nous aider à identifier les besoins et à cibler les ressources, indique ainsi Mme Clinton dans son discours fondateur du 15 février 2011. Ce lundi [en Haïti], une fillette de 7 ans et deux femmes ont été retirées des décombres d'un supermarché qui s'était effondré par une équipe américaine de recherche et de sauvetage, après avoir envoyé un texto appelant à l'aide. » La secrétaire d'Etat insiste sur la nécessité de faire en sorte que le peuple s'approprie les technologies numériques afin de faire avancer la démocratie et les droits humains. Elle en appelle à un « partenariat entre l'industrie, le monde universitaire et les ONG afin d'organiser un effort permanent qui permettra d'exploiter la puissance des technologies de connexion et de les mettre au service de nos objectifs diplomatiques (1) ».
Financé à hauteur de 2 millions de dollars, Commotion est un projet typique de cette approche. Il s'agit d'un réseau cellulaire autonome qui fonctionne selon les mêmes principes qu'Internet et tient dans une valise. Il doit permettre aux militants de contourner la censure du réseau — on se souvient qu'en Egypte, en janvier 2011, juste avant la chute de M. Hosni Moubarak, Internet avait été coupé. A l'origine de ce projet, un militant du logiciel libre et des libertés numériques, M. Sascha Meinrath, qui envisage de relier par Wi-Fi des ordinateurs portables et des téléphones mobiles afin de constituer une infrastructure sans fil à haut débit (2), où des outils de sécurisation permettraient d'assurer l'anonymat des utilisateurs. Ainsi, paradoxalement, au moment même où WikiLeaks piratait le département d'Etat, la smart diplomacy rejoignait les problématiques « hacktivistes » (3).
L'Afghanistan fut l'un des premiers terrains d'expérimentation de cette techno-diplomatie. En 2009 déjà, le pays comptait plus de quinze millions d'abonnés mobiles, sur une population de trente millions de personnes. 65 % d'entre eux envoient des textos, et plus de la moitié utilisent leur téléphone pour écouter la radio. Mais l'armée américaine a aussi remarqué que les talibans étaient plus actifs dans les zones peu couvertes par le réseau mobile. Y voyant un lien de cause à effet, elle a investi 113 millions de dollars pour développer les communications civiles, dans une véritable stratégie associant propagande et développement économique. En outre, dans le cadre de la lutte contre la corruption, la police afghane paye désormais ses employés par l'intermédiaire du système mobile M-Paisa (lire « Une carte SIM en guise de porte-monnaie »), et non plus en argent liquide (4).
Des acteurs très divers multiplient ainsi les initiatives technopolitiques. On peut mentionner le programme des « Routes de la soie numériques » lancé par l'Internet Bar Organization. 85 % des Afghans vivent de leur terre ; après des années de guerre, il existe d'importants conflits de propriété foncière. Le programme utilise les fonctionnalités du GPS, les photographies et les textos pour envoyer des informations sécurisées dans une base de données. Un cadastre virtuel a ainsi été constitué, et une assistance juridique est proposée pour régler les conflits, en lien avec le droit coutumier.
Il arrive également que le smart power se concrétise dans la surveillance d'élections. C'est le cas en Afrique subsaharienne. L'ambassade des Etats-Unis en Guinée a appuyé la commission électorale du pays pour la mise en place, lors du scrutin du 27 juin 2010, le premier depuis 1958, d'un programme baptisé « I vote, I see, I send » (« je vote, j'observe, j'envoie »). Ce programme permettait de relayer des textos sur un site Web où ils pouvaient être analysés par les observateurs et les électeurs (5). L'ambassade de France a été associée à ce programme à travers la mise en place d'un centre de presse. Surveillance officielle et « sous-veillance » citoyenne (comme celle d'Ushahidi au Kenya) se complètent, utilisant parfois les mêmes plates-formes.
En 2010 et 2011, au Soudan, le contrôle citoyen des élections a également reçu l'appui des membres du département d'Etat, tandis qu'en Ethiopie, en Egypte, en Tanzanie, en Côte d'Ivoire et au Liberia des systèmes inspirés par Ushahidi ont été déployés (6). Les rapports envoyés pointent les fraudes (impossibilité de voter, bulletins manquants pour certains candidats…), mais aussi des irrégularités durant la campagne (harcèlements, illégalité de certaines actions, provocations racistes…) et permettent de signaler les violences postélectorales.
Signalés à la vitesse d'un texto — dans des situations d'observation sur le terrain, on a plus facilement sous la main un téléphone portable qu'un ordinateur —, les actes délictueux sont épinglés sur une carte. Cette approche relève du principe, difficile à traduire en français, d'accountability. Si le sens politique du terme évoque la responsabilisation des gouvernements, dans le vocabulaire de la sociologie l'accountability renvoie à un réseau conceptuel associant factualité, visibilité et responsabilité (7). Dans ce cadre, la transparence ressort d'une philosophie politique qui autorise à rendre visibles des éléments pour étayer un pacte de factualité — au sens où il est indéniable qu'« il s'est passé là quelque chose pour quelqu'un » — engageant la responsabilité de chacun.
Depuis la Silicon Valley, Mme Clinton a lancé un appel aux entrepreneurs ès technologies dans le monde : « Il faut soutenir les personnes qui sont derrière ces outils, les innovateurs et les entrepreneurs eux-mêmes. Nous savons que les chefs d'entreprise sont nombreux à vouloir consacrer une partie de l'expertise de leurs salariés à résoudre les problèmes dans le monde entier ; mais, souvent, ils ne savent pas comment faire. Quel est le point d'entrée ? Quelle idée va avoir le plus d'impact (8) ? » Discours assorti d'un appel à la coopération entre diplomates, entrepreneurs et organisations sans but lucratif pour soutenir l'espace d'innovation mobile que représente l'Afrique.
Un appel aux bonnes volontés ? Pas seulement. Deuxième marché régional après l'Asie, celle-ci connaît la plus forte croissance du monde, avec 649 millions de connexions à la fin de 2011 et 735 millions d'abonnés prévus à la fin de 2012, selon le rapport de l'Association mondiale des opérateurs mobiles (GSMA). Google, implanté en Afrique du Sud et au Kenya, a mis en place, en lien avec la Fondation Grameen (9) et l'opérateur MTN, une structure de développement d'applications — un « AppLab » — où ont été réalisés différents services mobiles : SMS Tips, qui répond aux questions sur la santé ou l'agriculture envoyées par texto, ou encore Google Trader, qui met en relation petites entreprises et acheteurs en temps réel.
Par le biais de concours comme Apps4Democracy, basé sur les données publiques ouvertes et librement utilisables que diffuse le gouvernement sur le site Data.gov, les acteurs du smart power recrutent de nouveaux partenaires. C'est sur ce modèle qu'une compétition baptisée Apps4Africa a été lancée, en juillet 2010 à Nairobi, par Mme Judith McHale, sous-secrétaire à la diplomatie et aux affaires publiques. Elle a suscité une vingtaine de propositions venues du Kenya, du Rwanda, de l'Ouganda et de la Tanzanie. L'application gagnante, Mamabika, est un dispositif qui propose aux femmes enceintes des bidonvilles de Nairobi d'épargner neuf mois durant sur un compte lié à leur téléphone, pour pouvoir accoucher dans une clinique (10). Autres concours et programmes soutenus par le smart power « féministe » et technologique de Mme Clinton : le mWomen BOP App Challenge (ou TechWomen), dont le but est de créer des applications spécifiques pour les femmes des pays pauvres. Son modèle : HarassMap, un système de cartographie qui rapporte des cas de harcèlement sexuel et de violence conjugale en Egypte.
Bon nombre de fondations américaines sont engagées dans cette voie. On peut s'interroger sur leur rôle, quand certains acteurs locaux clament, à l'instar du chanteur militant afro-américain Gil Scott Heron : « The revolution will be not funded (11) » (« La révolution ne sera pas financée »). Créée par le fondateur d'eBay, M. Pierre Omidyar — qui théorise son approche dans la Harvard Business Review (12) —, la Fondation Omidyar Network a ainsi ouvert un fonds doté de 2 millions d'euros pour favoriser, en Afrique subsaharienne, les initiatives axées sur « les technologies qui donnent aux citoyens des outils » contraignant les gouvernements à les prendre en compte. Une ONG néerlandaise, Hivos, administre le fonds basé à Nairobi. En septembre 2010, au sommet de la Clinton Global Initiative (fondée en 2005 par l'ancien président William Clinton), la Fondation Omidyar avait annoncé un versement de 55 millions de dollars au réseau Tech for Transparency, dont près de la moitié pour l'innovation dans le domaine mobile. La fondation soutient aussi FrontlineSMS, une passerelle consacrée à la communication des ONG et souvent associée à la plate-forme Ushahidi.
Pour M. Bill Gates, fondateur de Microsoft et acteur le plus en vue dans le monde de la technophilanthropie, il est peu efficace de vendre des ordinateurs dans les pays pauvres, mais il faut absolument utiliser les téléphones portables, qui permettent de sauver des vies (13). Il intervient donc dans le domaine du m-health (usage du mobile en santé), en organisant des concours pour des logiciels de lutte contre le virus de l'immunodéficience humaine (VIH/sida), le paludisme, la tuberculose, etc. En favorisant, naturellement, Windows Mobile, le système d'exploitation de Microsoft.
Créée en 1994, la Fondation Bill et Melinda Gates (BMGF) dispose d'un capital de 66 milliards de dollars. Pour bénéficier du régime d'exonération fiscale des fondations, au moins 5 % de ses avoirs doivent être consacrés à des donations. Restent 95 %, qui sont investis dans des activités lucratives et parfois bien peu philanthropiques (14). En 2009, la BMGF a fourni plus de 3 milliards de dollars de subventions et dépensé 409 millions de dollars en frais d'exploitation, principalement pour des projets visant à améliorer la vie des pauvres dans les pays en développement. Dans le domaine de la santé publique, à part le gouvernement des Etats-Unis, aucun bailleur de fonds n'est aussi influent (15). Grâce au don de 30 milliards de dollars de M. Warren Buffett, la fondation a plus que doublé son fonds initial, devenant ainsi l'institution caritative la plus importante.
Cette rencontre entre MM. Gates et Buffett a permis à M. Matthew Bishop, chef du bureau du journal The Economist à New York, de forger la notion de « philanthrocapitalisme (16) » pour désigner la convergence entre grandes causes et bonnes affaires. MM. Buffett et Gates imposent en effet un nouveau type de partenariat avec les organisations caritatives et les gouvernements. Il s'agit de montrer que l'entreprise peut être « la plus grande force du bien dans le monde », au moment où les Etats réduisent leurs budgets sociaux et prennent souvent moins de risques que ne peuvent le supporter ces nouvelles organisations philanthropiques.
Selon MM. Gates et Buffett, « donner » pourrait ainsi devenir le plus grand levier du changement dans le monde. Mais « donner » de façon stratégique — et selon les modèles du monde des affaires. Ces nouveaux philanthropes doivent être compris comme des investisseurs sociaux au sens propre du terme. Ils se distinguent de l'action de charité qui animait les premiers industriels créateurs des fondations américaines, comme Andrew Carnegie ou John D. Rockefeller.
Dans la culture de ces acteurs, les technologies permettent aussi de scruter les retours sur investissement. Ainsi, le téléphone portable est au philanthrocapitalisme ce que le chronomètre est au taylorisme. Grâce à ses diverses fonctionnalités — textos, caméra vidéo et appareil photo, répondeur téléphonique, GPS… —, le portable est un bon outil de reporting, et donc de transparence. Les actions soutenues financièrement par ces fondations peuvent être présentées en détail aux donateurs. Chacun peut voir comment le projet est utilisé, et combien il est utile. L'action humanitaire technicise, la philanthropie se rationalise, le don charitable devient investissement.
Les nouveaux riches de la Silicon Valley, milliardaires de l'informatique qui ont parfois pris leur retraite des affaires, semblent bien décidés à conquérir les économies des pays émergents. Le téléphone portable, ce petit objet si efficace et rendant de réels services aux populations, constitue pour cela leur outil de prédilection.
(1) « Remarks on Internet freedom », 21 janvier 2010.
(2) Yves Eudes, « Commotion, le projet d'un Internet hors de tout contrôle », Le Monde, 30 août 2011.
(3) Mot-valise associant hack — bricolage informatique — et « activiste ». Lire Jean-Marc Manach, « Les “bidouilleurs” de la société de l'information », Le Monde diplomatique, septembre 2008.
(4) Monty Munford, « M-Paisa : Ending Afghan corruption, one text at a time », Techcrunch, 17 octobre 2010.
(5) Charles W. Corey, « SMS texting program allows Guinean voters to protect their votes », www.america. gov (archive), 21 juin 2010.
(6) Pour toutes les actions citées, cf. http://blog.ushahidi.com/index.php/...
(7) Cf. Harold Garkinkel, Recherches en ethno-méthodologie, Presses universitaires de France, Paris, 1967 (rééd. 2007), qui fait de l'accountability le ressort même de l'ordre social.
(8) « Clinton to tech innovators and entrepreneurs : “We want you” », 15 octobre 2010, Fastcompany.com
(9) Cette fondation spécialisée dans la microfinance a dès 1997 aidé des femmes ougandaises à développer de petits commerces de téléphonie mobile.
(10) Cf. « Monnaie mobile : des services innovants portés par les usagers », 24 novembre 2010, www.mobactu.fr
(11) Hakima Abbas, « The role of donors in the movement for social justice in Africa », Pambazuka News, Nairobi, 17 novembre 2010.
(12) Pierre Omidyar, « How I did it : eBay's founder on innovating the business model of social change », Harvard Business Review, Boston, septembre 2011.
(13) Brian Dolan, « Bill Gates : Mobiles not PCs for global health », 27 avril 2010, Mobihealthnews.com
(14) Cf. Charles Piller, Edmund Sanders et Robin Dixon, « Les investissements bien peu philanthropiques de la Fondation Gates », Problèmes économiques, Paris, octobre 2008.
(15) Source : http://keionline.org/microsoft-timeline.
(16) Matthew Bishop et Michael Green, Philanthrocapitalism : How the Rich Can Save the World, Bloomsbury Press, New York, 2008. www.philanthro-capitalism.net.
Voir aussi le courrier des lecteurs dans notre édition de juin 2012.
Depuis leur création, les États-Unis connaissent alternativement des périodes d'interventionnisme militaire et des moments d'isolationnisme. En apparence opposées, ces deux stratégies s'inscrivent dans une même idéologie nationaliste, célébrant l'« exceptionnalisme » américain.
Depuis la seconde guerre mondiale, la conduite de la politique extérieure des États-Unis est, dans une large mesure, indépendante de leur système politique intérieur, dans lequel deux blocs électoraux continuent de s'opposer. Les contours de ces blocs sont relativement changeants et leurs affrontements en même temps de plus en plus violents. Mais, en matière de politique étrangère, partageant les mêmes perspectives et poursuivant les mêmes objectifs, ils sont très proches l'un de l'autre. La gestion de l'empire et le gouvernement du pays lui-même constituent ainsi deux mondes distincts (1). Ce qui les sépare correspond d'une certaine façon à la différence existant dans toutes les démocraties capitalistes entre les chancelleries et les grandes entreprises, d'un côté, et, de l'autre, les citoyens ordinaires — ce qui se passe à l'étranger étant de bien plus grande conséquence pour les banquiers et les diplomates, les dirigeants de sociétés et les industriels que pour les électeurs, les réponses des premiers sont plus adaptées et plus cohérentes.
Dans le cas des États-Unis, cela procède aussi de deux traits propres au pays : le provincialisme d'un électorat qui n'a qu'une connaissance extrêmement limitée du reste du monde, et un système politique qui, en contradiction flagrante avec les intentions des Pères fondateurs, a progressivement accordé à l'exécutif un pouvoir quasiment sans entraves dans la conduite de la politique étrangère, permettant ainsi aux différentes présidences — souvent empêchées d'atteindre leurs objectifs de politique intérieure par un Congrès hostile — d'agir à l'étranger beaucoup plus librement. Dans l'espace créé par ces conditions objectives d'élaboration de la politique, il s'est développé autour de la présidence, depuis le milieu du siècle dernier, un groupe étroit de spécialistes de politique étrangère qui a son vocabulaire idéologique particulier, sans équivalent en politique intérieure : là se passe la « grande stratégie » de l'État américain dans ses relations avec le reste du monde.
L'imperium américain qui s'impose après 1945 a une longue préhistoire. Les conditions qui allaient permettre la création d'un empire étaient présentes d'emblée, fait unique, lorsque naquit le pays, dans l'Amérique du Nord de la fin du XVIIIe siècle : c'était une économie de colonisation, débarrassée des restes du Vieux Monde féodal et de ses contraintes, et installée sur un territoire continental protégé par deux océans. De là sortit la forme la plus pure du capitalisme naissant, dans le plus vaste État-nation du monde. Et cela demeura le fondement matériel solide de l'essor du pays au cours du siècle qui suivit l'indépendance. Aux avantages objectifs d'une économie et d'une géographie sans équivalents dans le monde s'ajoutait, dans la conscience américaine, la force d'un double héritage, culturel et politique : d'abord l'idée, qui remontait à la colonie puritaine primitive, d'une nation jouissant de la faveur divine, chargée d'une mission sacrée ; ensuite la conviction, née de la guerre d'Indépendance, qu'était apparue dans le Nouveau Monde une république dotée pour toujours d'une Constitution de liberté. À partir de ces quatre composantes, le nationalisme américain constitua rapidement le fonds idéologique qui lui permit de glisser en douceur à un impérialisme caractérisé par une complexio oppositorum, l'union de l'exceptionnalisme et de l'universalisme. Les États-Unis, uniques en leur genre, étaient en même temps un modèle à suivre pour le monde : un ordre sans exemple dans l'histoire, mais dont tous, à la fin, devaient suivre l'exemple.
La conviction des Pères fondateurs était que le rayonnement de la nation serait en un premier temps territorial, à l'échelle du continent américain, comme Thomas Jefferson l'exposait à James Monroe en 1801 : « Quoique nos intérêts présents puissent nous maintenir à l'intérieur de nos frontières, on ne peut pas ne pas attendre avec impatience les temps lointains où en nous multipliant nous étendrons [le rayonnement de notre nation] au-delà de ces frontières et où tout le nord voire le sud du continent se couvriront de gens parlant la même langue, gouvernés de façon semblable et par des lois semblables. » Mais, en dernière instance, ce rayonnement serait plus que territorial, il serait moral et politique. John Adams écrivait ainsi à Jefferson en 1813 : « Notre république pure, vertueuse, ayant le sens civique, fédérative, durera à jamais, elle gouvernera le monde et ouvrira à la perfection de l'homme. » Aux environs du milieu du siècle, les deux registres fusionnèrent, comme en témoigne, en 1845, la fameuse formule de John O'Sullivan sur la « destinée manifeste » des États-Unis et du droit qui s'ensuit pour les Américains « de [s']étendre et de prendre possession de tout le continent que la Providence [leur] a donné pour [leur] magnifique expérience de liberté et d'autonomie fédérée ». Car un pays « vigoureux et tout juste sorti de la main de Dieu » est investi d'une « sainte mission qui concerne les nations du monde ». Qui pouvait douter que « l'avenir immense, sans limites, [fût] le temps de la grandeur de l'Amérique » (2) ? Trois ans plus tard, la moitié du Mexique était annexée.
Depuis toujours, des voix dénoncent la mégalomanie de la « destinée manifeste »
Les frontières actuelles des États-Unis une fois atteintes pour l'essentiel, la même façon de concevoir l'avenir prit une forme plus commerciale que territoriale, qui regardait plus vers l'ouest que vers le sud. Le secrétaire d'État d'Abraham Lincoln s'adressait ainsi à ses compatriotes : « Vous êtes déjà la grande puissance continentale de l'Amérique. Mais cela vous suffit-il ? J'espère que non. Vous voulez le commerce mondial. C'est ce qu'il faut rechercher dans le Pacifique. La nation qui tire le plus de la terre, qui fabrique le plus et qui vend le plus aux pays étrangers doit être et sera la grande puissance mondiale (3). » Ce que la « destinée manifeste » et la conquête du Mexique avaient été sur terre, le commodore Matthew Perry et la politique de la porte ouverte (4) pouvaient l'être sur la mer — c'est-à-dire la perspective d'une suprématie maritime et commerciale des États-Unis en Orient, un Orient où débarqueraient en même temps le libre-échange et le christianisme. Puis vint la guerre hispano-américaine, un conflit interimpérialiste classique qui permit aux États-Unis d'acquérir des colonies dans le Pacifique et dans les Caraïbes, et de prendre pleinement leur place parmi les grandes puissances. Sous la présidence de Theodore Roosevelt (1901-1909), la Colombie fut amputée d'une partie de son territoire, le Panamá, ce trait d'union entre les deux océans qui devint colonie des États-Unis ; et la race — éducation et solidarité anglo-saxonnes — s'ajouta à la religion, à la démocratie et au commerce dans la rhétorique de la nation et de sa vocation.
Tout cela n'alla jamais sans contestation. À chaque étape, des voix éloquentes s'élevèrent aux États-Unis pour dénoncer la mégalomanie de l'idée de « destinée manifeste », le pillage du Mexique, la prise d'Hawaï ou les massacres perpétrés aux Philippines, et pour s'en prendre à toutes les formes de racisme et d'impérialisme qui constituaient une trahison de l'héritage anticolonial de la république américaine. Refuser les aventures à l'étranger — annexions ou interventions —, ce n'était pas rompre avec les valeurs nationales, c'était, de façons diverses, leur être toujours fidèle. Dès le départ, l'exceptionnalisme et l'universalisme formèrent un composé potentiellement instable. Être convaincu du caractère exceptionnel des États-Unis permettait de croire qu'ils ne pourraient conserver leurs vertus exceptionnelles qu'en restant une société à l'écart d'un monde déchu. Être du côté de l'universalisme autorisait un activisme messianique — les États-Unis en sauveurs du monde. Entre ces deux pôles — « séparation » et « intervention régénératrice », pour reprendre les termes d'Anders Stephanson —, l'opinion publique eut plus d'une fois l'occasion de basculer brutalement.
(1) Pendant les campagnes présidentielles, accuser le président en exercice de faiblesse ou d'erreurs dans sa conduite de la politique étrangère est un exercice convenu. Pour l'essentiel, les nouveaux présidents reconduisent la politique de leurs prédécesseurs.
(2) Cf. Anders Stephanson, Manifest Destiny : American Expansion and the Empire of Right, Hill and Wang, New York, 1995.
(3) Ibid. L'un des grands intérêts de cet ouvrage, qui rassemble un florilège des déclarations chauvines les plus extravagantes, est qu'il donne aussi les répliques (souvent passionnées) du camp opposé.
(4) NDLR. La doctrine de la porte ouverte désigne la politique étrangère des États-Unis vis-à-vis de la Chine au tournant du XXe siècle.