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Balkans imaginaires

Ceux qui en ignoraient à peu près tout les ont rêvés longtemps et confusément. Les Balkans étaient de remarquables embrayeurs de fantasmes. Frontières indécises, paysages contrastés, ils apparaissaient secrets, à l'écart de la modernité, d'une singularité qui favorise leur réinvention en principautés d'opérette ou en contrées vaguement primitives.

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Hergé. – Image tirée de l'album « Le Sceptre d'Ottokar », 1939
© Hergé-Tintinimaginatio 2026

Les Balkans ont longtemps eu une étrange réputation. À la fois inquiétante et fascinante. Zone floue, aux contours indécis, ils ont, dans l'imaginaire « occidental », fait rêver et frissonner : visage mystérieux d'une « autre Europe », sauvage, primitive, mais aussi riche d'une authenticité qui aurait déserté le monde moderne. De quoi nourrir toutes sortes d'entreprises et de rêveries. La charmante romance ruritanienne par exemple. Un genre littéraire bien particulier, qui s'est développé dans le monde anglo-saxon à la fin du XIXe siècle, puis dans le reste de l'Europe. La Ruritanie, c'est une monarchie d'opérette, une fantaisie jouant des clichés entourant les Balkans, un pays inventé par l'écrivain britannique Anthony Hope dans Le Prisonnier de Zenda (1894), qui connut de nombreuses déclinaisons, témoins d'un succès persistant (1). La Ruritanie est l'un des premiers pays imaginaires, qui vont se multiplier, vaguement situés dans une Europe sud-orientale, à la toponymie d'allure tantôt slave, tantôt germanique. La Syldavie et la Bordurie qu'arpente le reporter Tintin en sont les exemples dessinés les plus célèbres (2).

Ces pays rêvés sont presque toujours des monarchies, grands-duchés ou principautés, dont le souverain légitime est victime d'une usurpation ou disparaît sans héritier direct, avant qu'un heureux hasard ne vienne arranger la situation, grâce à un étranger arrivé dans un pays dont il ignorait tout, mais qui devient l'ami du prince, quand il ne se révèle pas son héritier. Seule l'une des toutes premières romances ruritaniennes, Prince Otto (1885), de l'Écossais Robert Louis Stevenson, connaît une évolution différente, puisque l'indolent souverain de la principauté du Grunewald finit par être déposé et que le pays devient une république.

Ces petits États évoquent bien sûr le Saint Empire romain germanique, dissous en 1806, et surtout l'empire d'Autriche, qui lui succède et deviendra ensuite la double monarchie austro-hongroise. Après l'unification italienne, seule cette dernière connaissait encore un pullulement de seigneuries et de principautés — réunies sous le sceptre des Habsbourg, dont la domination était toutefois contestée par des revendications nationales de plus en plus vives. Les romans ruritaniens, pour l'essentiel des utopies se déroulant dans un présent indéfini mais généralement contemporain de leur création, n'ont d'autre message politique qu'une nostalgie pour des institutions archaïques. Le peuple, généralement légitimiste, y est presque toujours passif, et les intrigues ignorent superbement l'émergence des nationalismes, grande caractéristique du long XIXe siècle.

Or, ce moment fut très particulier dans la région, et son déroulement va contribuer au légendaire balkanique. Alors que nombre de ces pays, qui ont très longtemps connu sous des formes diverses la domination de Constantinople, veulent leur indépendance, les « grandes puissances » vont chercher à les contrôler en leur imposant des dynasties de leur choix. C'est un Wittelsbach, fils de Louis Ier de Bavière, qui devient roi de Grèce dès 1832 sous le nom d'Otton Ier. C'est un prince danois, Guillaume de Schleswig-Holstein-Sonderbourg-Glücksbourg, qui le remplace — sous le nom de Georges Ier, il régnera de 1863 à 1913. En 1866, c'est encore un prince, mais de la famille des Hohenzollern-Sigmaringen, qui est fait roi de Roumanie, sous le nom de Carol Ier (1839-1914). Un cadet de la famille de Saxe-Cobourg-Gotha devient en 1887 prince souverain sous le nom de Ferdinand Ier d'une Bulgarie toujours vassale de l'Empire ottoman. Seuls l'Albanie, le Monténégro et la Serbie ont connu des dynasties autochtones, même si l'on tenta aussi d'imposer en 1913 un prince allemand, Guillaume de Wied, à l'Albanie nouvellement indépendante ; c'est un notable local, Ahmed Zogu, qui finira par se proclamer roi.

Cet investissement par des cadets de familles princières a contribué à fixer la place de la région dans l'imaginaire d'une Europe qui s'attribuait alors la mission de civiliser le monde en le colonisant. Les Balkans n'ont pas été colonisés, ils ont eu des protecteurs. Car le « balkanisme » (3) selon l'historienne bulgare Maria Todorova, dans le droit fil des travaux d'Edward Saïd, serait non pas, comme l'Orient fantasmé, un « envers » de l'Occident, mais plutôt un Occident inachevé, bancroche, bloqué dans son développement par son appartenance pluriséculaire à l'Empire ottoman, et qui devrait retrouver le chemin d'une évolution « normale ». Seule échappe à cette règle la Bosnie-Herzégovine, placée sous mandat austro-hongrois en 1878, après plusieurs siècles sous occupation ottomane, puis annexée en 1908. Directement rattachée à l'administration viennoise, elle fut l'objet du même type d'investissement idéologique que les colonies britanniques ou françaises : l'Autriche devait lui apporter la « civilisation » (4). Ce thème de l'« européanisation » des Balkans va resurgir avec force dans les années 2000 : il ne s'agissait pas seulement de les rapprocher de l'Union européenne, mais de les amener à se défaire de leurs pratiques invétérées de mauvaise gouvernance, de corruption et d'autoritarisme, de leurs « archaïsmes », bref, de les engager sur la voie d'une transformation ontologique. La tutelle ottomane les avait freinés dans leur accès à la modernité, à cause de la guerre des années 1990 ils abordaient la transition postcommuniste avec retard par rapport aux autres, leur destin semblait bien de n'être jamais à l'heure aux rendez-vous de l'histoire… C'est peut-être la raison pour laquelle l'appartenance aux Balkans semble, pour chaque nationalisme, une marque infamante qu'il vaut mieux attribuer aux voisins. Et que fait rage le débat pour savoir si la Slovénie, la Croatie, la Roumanie… relèvent de cette zone mal délimitée comprise entre les mers Adriatique, Égée et Noire, longtemps nommée la « Turquie d'Europe », et que le géographe allemand Johann August Zeune (1778-1853) fut le premier à nommer Balkanhalbinsel, « péninsule balkanique ».

Elle suscita bien des désirs pourtant, cette péninsule. Et il n'est pas question ici des rêves d'exploitation économique, voire de conquête, notamment ceux des Italiens, attirés par cet outre-mer adriatique, empli de souvenirs vénitiens et gros de la promesse d'un empire (5), ou des accomplissements d'explorateurs ou de géographes, comme l'étonnant Guillaume Lejean, « ce promeneur fébrile et mal peigné », petit paysan du Trégor, qui cartographia et dessina la région pour le compte du gouvernement français sous le Second Empire, de 1857 à 1870 (6). Les Balkans ont cristallisé des rencontres bien autrement étonnantes. Ainsi, une voyageuse anglaise qui s'y rendit au début du XXe siècle, presque par hasard, en fut définitivement transformée. Edith Durham (1863-1944), jeune fille de la bonne bourgeoisie londonienne restée célibataire, aquarelliste reconnue, s'occupe de sa mère malade ; le médecin de famille lui recommande de changer d'air pour ne pas elle-même sombrer. C'est donc presque sur prescription médicale qu'elle arrive au Monténégro, dont elle apprend la langue, avant d'entreprendre en 1908 une périlleuse tournée dans les montagnes qui donnera naissance à un ouvrage de référence, Haute Albanie (7). Outre la performance physique et la prise de risques bien réels dans ces « Balkans en feu », où l'Empire ottoman achevait de se disloquer, le regard quasi ethnologique de la voyageuse est d'une grande modernité, s'abstenant de juger des pratiques sociales pourtant fort éloignées des siennes.

Trois décennies plus tard, sa compatriote Rebecca West (1892-1983), romancière féministe, aux idées bien plus « avancées » que la conservatrice Durham, ne prend pas, pour autant, le risque d'une telle immersion. Le célèbre récit qu'elle tire de son voyage dans les Balkans en 1937, Agneau noir et faucon gris (8), est celui d'une Britannique fortunée qui vient noter les « progrès » de la région, c'est-à‑dire son rapprochement des standards sociaux occidentaux, dont la valeur ne saurait être questionnée, mais aussi en contempler l'exotisme. C'est une ogresse : elle ne mange pas, elle dévore — viandes grillées, tourtes, gâteaux dégoulinants de miel. La nourriture balkanique est primitive, les apprêts inexistants, certes, mais les Balkans offrent l'opportunité de festins un peu barbares, propres à réveiller l'appétit fatigué d'une Anglaise. Même s'ils doivent s'aligner politiquement sur l'Occident, les Balkans conservent une vitalité farouche, disparue du reste du continent.

Le thème ruritanien quant à lui n'en finit jamais de se réinventer. En 1929, des députés de gauche au Parlement français reçurent une lettre les implorant de venir au secours d'un petit peuple, les Poldèves, « haletant sous le joug de quelques dizaines de grands propriétaires fonciers ». Il s'agissait d'un canular de l'Action française, qui avait inventé la Poldévie pour ridiculiser l'interventionnisme « moral » de la représentation nationale. À la veille de la seconde guerre mondiale, le futur collaborationniste Marcel Déat publiait dans L'Œuvre un article appelé à connaître une durable notoriété, sous le titre « Faut-il mourir pour Dantzig ? », dans lequel il assurait que « les paysans français n'ont aucune envie de mourir pour les Poldèves ».

En 2019, l'écrivain Aurélien Bellanger inventait une principauté du Karst, sans doute nichée dans les montagnes du nord de l'Adriatique, non loin de Trieste, de l'Istrie et de Rijeka, ces zones si longtemps disputées entre l'Italie et la Yougoslavie, puis la Slovénie et la Croatie (9), pour écrire une fable sur l'Europe, qualifiée par antiphrase de « continent de la douceur » (10). C'est l'un des rares romans consacrés à la construction européenne, comme si le détour par des Balkans imaginaires était toujours le meilleur biais pour parler de l'Europe « réelle ».

Voir en ligne : /2026/03/DERENS/69360

(1) Il existe de nombreuses adaptations au cinéma, muet et parlant, dont une parodie (avec Peter Sellers), mais aussi une opérette, une comédie musicale et une série télévisée.

(2) Les deux pays apparaissant dans plusieurs albums d'Hergé, notamment Le Sceptre d'Ottokar (1939) et L'Affaire Tournesol (1956). Le Sceptre d'Ottokar est une évocation à peine voilée de l'Anchsluss, L'Affaire Tournesol, un récit d'espionnage en pleine guerre froide. Sur la Ruritanie, cf. Blanche El Gammal, La Ruritanie ou l'Europe introuvable, Presses universitaires Blaise-Pascal, Clermont-Ferrand, 2025.

(3) Maria Todorova, Imaginaire des Balkans, Éditions de l'EHESS, Paris, 2011.

(4) Pieter M. Judson, L'Empire des Habsbourg. Une histoire inédite, Perrin, Paris, 2021.

(5) Fabrice Jesné, La Face cachée de l'Empire. L'Italie et les Balkans, 1861-1915, École française de Rome, 2021.

(6) Guillaume Jan, Alias Lejean, Stock, Paris, 2022. Cf. aussi Guillaume Lejean, Voyages dans les Balkans, 1857-1870, Non Lieu, Paris, 2011.

(7) Edith Durham, Haute Albanie. L'odyssée d'une voyageuse anglaise dans les Balkans, Non Lieu, 2022.

(8) Rebecca West, Agneau noir et faucon gris. Un voyage à travers la Yougoslavie, réed., Noir sur blanc, Lausanne, 2026.

(9) Lire Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin, « Trieste, la conscience d'une frontière », Le Monde diplomatique, septembre 2023.

(10) Aurélien Bellanger, Le Continent de la douceur, Gallimard, Paris, 2019.

Lire aussi le courrier des lecteurs dans notre édition de mai 2026.

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Aux origines du messianisme américain

Depuis leur création, les États-Unis connaissent alternativement des périodes d'interventionnisme militaire et des moments d'isolationnisme. En apparence opposées, ces deux stratégies s'inscrivent dans une même idéologie nationaliste, célébrant l'« exceptionnalisme » américain.

Depuis la seconde guerre mondiale, la conduite de la politique extérieure des États-Unis est, dans une large mesure, indépendante de leur système politique intérieur, dans lequel deux blocs électoraux continuent de s'opposer. Les contours de ces blocs sont relativement changeants et leurs affrontements en même temps de plus en plus violents. Mais, en matière de politique étrangère, partageant les mêmes perspectives et poursuivant les mêmes objectifs, ils sont très proches l'un de l'autre. La gestion de l'empire et le gouvernement du pays lui-même constituent ainsi deux mondes distincts (1). Ce qui les sépare correspond d'une certaine façon à la différence existant dans toutes les démocraties capitalistes entre les chancelleries et les grandes entreprises, d'un côté, et, de l'autre, les citoyens ordinaires — ce qui se passe à l'étranger étant de bien plus grande conséquence pour les banquiers et les diplomates, les dirigeants de sociétés et les industriels que pour les électeurs, les réponses des premiers sont plus adaptées et plus cohérentes.

Dans le cas des États-Unis, cela procède aussi de deux traits propres au pays : le provincialisme d'un électorat qui n'a qu'une connaissance extrêmement limitée du reste du monde, et un système politique qui, en contradiction flagrante avec les intentions des Pères fondateurs, a progressivement accordé à l'exécutif un pouvoir quasiment sans entraves dans la conduite de la politique étrangère, permettant ainsi aux différentes présidences — souvent empêchées d'atteindre leurs objectifs de politique intérieure par un Congrès hostile — d'agir à l'étranger beaucoup plus librement. Dans l'espace créé par ces conditions objectives d'élaboration de la politique, il s'est développé autour de la présidence, depuis le milieu du siècle dernier, un groupe étroit de spécialistes de politique étrangère qui a son vocabulaire idéologique particulier, sans équivalent en politique intérieure : là se passe la « grande stratégie » de l'État américain dans ses relations avec le reste du monde.

L'imperium américain qui s'impose après 1945 a une longue préhistoire. Les conditions qui allaient permettre la création d'un empire étaient présentes d'emblée, fait unique, lorsque naquit le pays, dans l'Amérique du Nord de la fin du XVIIIe siècle : c'était une économie de colonisation, débarrassée des restes du Vieux Monde féodal et de ses contraintes, et installée sur un territoire continental protégé par deux océans. De là sortit la forme la plus pure du capitalisme naissant, dans le plus vaste État-nation du monde. Et cela demeura le fondement matériel solide de l'essor du pays au cours du siècle qui suivit l'indépendance. Aux avantages objectifs d'une économie et d'une géographie sans équivalents dans le monde s'ajoutait, dans la conscience américaine, la force d'un double héritage, culturel et politique : d'abord l'idée, qui remontait à la colonie puritaine primitive, d'une nation jouissant de la faveur divine, chargée d'une mission sacrée ; ensuite la conviction, née de la guerre d'Indépendance, qu'était apparue dans le Nouveau Monde une république dotée pour toujours d'une Constitution de liberté. À partir de ces quatre composantes, le nationalisme américain constitua rapidement le fonds idéologique qui lui permit de glisser en douceur à un impérialisme caractérisé par une complexio oppositorum, l'union de l'exceptionnalisme et de l'universalisme. Les États-Unis, uniques en leur genre, étaient en même temps un modèle à suivre pour le monde : un ordre sans exemple dans l'histoire, mais dont tous, à la fin, devaient suivre l'exemple.

La conviction des Pères fondateurs était que le rayonnement de la nation serait en un premier temps territorial, à l'échelle du continent américain, comme Thomas Jefferson l'exposait à James Monroe en 1801 : « Quoique nos intérêts présents puissent nous maintenir à l'intérieur de nos frontières, on ne peut pas ne pas attendre avec impatience les temps lointains où en nous multipliant nous étendrons [le rayonnement de notre nation] au-delà de ces frontières et où tout le nord voire le sud du continent se couvriront de gens parlant la même langue, gouvernés de façon semblable et par des lois semblables. » Mais, en dernière instance, ce rayonnement serait plus que territorial, il serait moral et politique. John Adams écrivait ainsi à Jefferson en 1813 : « Notre république pure, vertueuse, ayant le sens civique, fédérative, durera à jamais, elle gouvernera le monde et ouvrira à la perfection de l'homme. » Aux environs du milieu du siècle, les deux registres fusionnèrent, comme en témoigne, en 1845, la fameuse formule de John O'Sullivan sur la « destinée manifeste » des États-Unis et du droit qui s'ensuit pour les Américains « de [s']étendre et de prendre possession de tout le continent que la Providence [leur] a donné pour [leur] magnifique expérience de liberté et d'autonomie fédérée ». Car un pays « vigoureux et tout juste sorti de la main de Dieu » est investi d'une « sainte mission qui concerne les nations du monde ». Qui pouvait douter que « l'avenir immense, sans limites, [fût] le temps de la grandeur de l'Amérique » (2) ? Trois ans plus tard, la moitié du Mexique était annexée.

Depuis toujours, des voix dénoncent la mégalomanie de la « destinée manifeste »

Les frontières actuelles des États-Unis une fois atteintes pour l'essentiel, la même façon de concevoir l'avenir prit une forme plus commerciale que territoriale, qui regardait plus vers l'ouest que vers le sud. Le secrétaire d'État d'Abraham Lincoln s'adressait ainsi à ses compatriotes : « Vous êtes déjà la grande puissance continentale de l'Amérique. Mais cela vous suffit-il ? J'espère que non. Vous voulez le commerce mondial. C'est ce qu'il faut rechercher dans le Pacifique. La nation qui tire le plus de la terre, qui fabrique le plus et qui vend le plus aux pays étrangers doit être et sera la grande puissance mondiale (3). » Ce que la « destinée manifeste » et la conquête du Mexique avaient été sur terre, le commodore Matthew Perry et la politique de la porte ouverte (4) pouvaient l'être sur la mer — c'est-à-dire la perspective d'une suprématie maritime et commerciale des États-Unis en Orient, un Orient où débarqueraient en même temps le libre-échange et le christianisme. Puis vint la guerre hispano-américaine, un conflit interimpérialiste classique qui permit aux États-Unis d'acquérir des colonies dans le Pacifique et dans les Caraïbes, et de prendre pleinement leur place parmi les grandes puissances. Sous la présidence de Theodore Roosevelt (1901-1909), la Colombie fut amputée d'une partie de son territoire, le Panamá, ce trait d'union entre les deux océans qui devint colonie des États-Unis ; et la race — éducation et solidarité anglo-saxonnes — s'ajouta à la religion, à la démocratie et au commerce dans la rhétorique de la nation et de sa vocation.

Tout cela n'alla jamais sans contestation. À chaque étape, des voix éloquentes s'élevèrent aux États-Unis pour dénoncer la mégalomanie de l'idée de « destinée manifeste », le pillage du Mexique, la prise d'Hawaï ou les massacres perpétrés aux Philippines, et pour s'en prendre à toutes les formes de racisme et d'impérialisme qui constituaient une trahison de l'héritage anticolonial de la république américaine. Refuser les aventures à l'étranger — annexions ou interventions —, ce n'était pas rompre avec les valeurs nationales, c'était, de façons diverses, leur être toujours fidèle. Dès le départ, l'exceptionnalisme et l'universalisme formèrent un composé potentiellement instable. Être convaincu du caractère exceptionnel des États-Unis permettait de croire qu'ils ne pourraient conserver leurs vertus exceptionnelles qu'en restant une société à l'écart d'un monde déchu. Être du côté de l'universalisme autorisait un activisme messianique — les États-Unis en sauveurs du monde. Entre ces deux pôles — « séparation » et « intervention régénératrice », pour reprendre les termes d'Anders Stephanson —, l'opinion publique eut plus d'une fois l'occasion de basculer brutalement.

Voir en ligne : /mav/149/ANDERSON/56388

(1) Pendant les campagnes présidentielles, accuser le président en exercice de faiblesse ou d'erreurs dans sa conduite de la politique étrangère est un exercice convenu. Pour l'essentiel, les nouveaux présidents reconduisent la politique de leurs prédécesseurs.

(2) Cf. Anders Stephanson, Manifest Destiny : American Expansion and the Empire of Right, Hill and Wang, New York, 1995.

(3) Ibid. L'un des grands intérêts de cet ouvrage, qui rassemble un florilège des déclarations chauvines les plus extravagantes, est qu'il donne aussi les répliques (souvent passionnées) du camp opposé.

(4) NDLR. La doctrine de la porte ouverte désigne la politique étrangère des États-Unis vis-à-vis de la Chine au tournant du XXe siècle.

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Cultures en danger de mort

Des milliers de langues nées durant les cinq derniers millénaires auraient disparu, généralement sans laisser de traces. Depuis le XIXe siècle, le rythme de ces disparitions s'accélère singulièrement, notamment à partir des conquêtes coloniales européennes. Parmi tous les facteurs conduisant à cet assèchement du patrimoine culturel mondial, la domination économique joue un rôle majeur.

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Fabienne Verdier ///// « Univers - Un », 2015
© Cinquantenaire du Petit Robert / ADAGP

Il ne resterait que 7 100 langues environ aujourd'hui à travers la planète. Les experts prévoient qu'au cours du présent siècle entre 50 % et 90 % disparaîtront à leur tour. Un « massacre », estime l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco), qui doit publier bientôt une nouvelle édition de son Atlas des langues en danger dans le monde. On ne le remarquera même pas, car la disparition d'une langue ne représente jamais un événement spectaculaire. Pourtant, on peut parler d'un véritable « cataclysme » culturel, qui se produit dans l'indifférence générale.

Toute langue dont les utilisateurs ne détiennent pas un pouvoir politique ou qui ne dispose pas d'un statut reconnu est précaire

La mort de nombreuses langues apparaît comme une conséquence inévitable de la suprématie d'autres. En vérité, une menace pèse dès qu'une langue n'est plus en état d'expansion, qu'elle perd une partie de ses fonctions de communication, qu'elle n'est plus pratiquée quotidiennement pour les besoins usuels de la vie, qu'elle n'est plus rentable au plan économique.

Les causes de la disparition des langues demeurent multiples et complexes, mais elles sont plus ou moins circonscrites, comme pour les facteurs d'expansion, à des causes d'ordre militaire, démographique, géographique, économique, politique et culturel. Ces facteurs s'imbriquent les uns dans les autres, sans qu'il soit toujours aisé d'identifier lequel d'entre eux joue un rôle prépondérant.

1 Les conquêtes militaires

Une langue peut cesser d'exister par l'élimination pure et simple de la population qui la parle. S'il s'agit d'une petite langue minoritaire, l'effet est radical, immédiat et irréversible. Qu'on pense à la liquidation de nombreuses langues amérindiennes ou de celles de plusieurs peuples de l'ex-URSS, de la Chine : Ingouches, Kalmouks, Mekhétiens, Nus, Achangs, etc.

Dans certains cas extrêmes, un génocide constitue le début d'un long déclin. Rappelons les massacres des armées de Jules César, qui fauchèrent sept millions de guerriers gaulois et réduisirent la population du tiers de ses meilleurs effectifs ; la langue gauloise ne s'en est jamais remise. Signalons aussi l'extermination de deux millions d'Irlandais par les Anglais au XIXe siècle, celle de 1,2 million d'Arméniens par les Turcs au début du XXe siècle ou l'hécatombe des Ibos durant la guerre du Biafra (1966-1970).

2 La faiblesse numérique

Si l'essor démographique contribue à l'expansion des langues, une faible natalité entraîne leur régression. Les langues sont moribondes lorsqu'elles ne comptent que cinq, dix ou vingt locuteurs tous âgés de plus de 60 ans. C'est le cas du tosu, une langue tibéto-birmane parlée par neuf locuteurs (en 2015) dans la province du Sichuan en Chine. Cette langue disparaîtra avec le dernier locuteur survivant.

On estime que le seuil de survie d'une langue se situe à environ un million de locuteurs (un total de 382 langues en 2022), et que sa survie devient précaire dès qu'elle est pratiquée par moins de cent mille d'entre eux. Or, la plupart des 7 100 langues du monde sont parlées par un bien moindre nombre de personnes.

En somme, une langue peut disparaître parce qu'elle n'a plus suffisamment de locuteurs pour assurer un minimum de communication, mais surtout — et c'est là le phénomène le plus important — parce que ceux-ci acceptent ou choisissent de l'abandonner ou de ne plus la transmettre à leurs enfants. Autrement dit, parce qu'elle n'est plus jugée utile.

3 L'éparpillement démographique

L'une des pires situations pour une langue numériquement faible, c'est l'éparpillement de ceux qui la parlent sur de vastes étendues de territoire dominées par une ou plusieurs langues fortes.

Au Canada, le sort du million de francophones hors Québec est préoccupant dans la mesure où leur dispersion les rend vulnérables à l'assimilation. Il en est ainsi des quelque quarante mille utilisateurs du sorabe, une langue slave, qui sont dispersés dans environ cent quarante municipalités d'Allemagne. Au lendemain de la chute de l'Empire austro-hongrois en 1918, de nombreux peuples se sont retrouvés hors de leur pays d'origine et sont devenus des minorités isolées dans un autre pays, comme les petites communautés magyarophones (hongroises) dispersées en Autriche, en Slovaquie, en Slovénie, en Croatie, en Serbie, etc.

Une langue ne vit bien que lorsqu'elle est fortement concentrée sur un territoire.

4 La minorisation des communautés

Un déplacement de population peut minoriser numériquement ou fonctionnellement un groupe linguistique. Cette submersion a été pratiquée « avec succès » auprès de nombreuses communautés autochtones, notamment par la déforestation des zones équatoriales où de petites populations conservent de nombreuses langues distinctes. On retrouve ce phénomène avec les Américains à Hawaï, les Chinois au Tibet, les Italiens dans le Val d'Aoste ou en Sardaigne, les Anglais en Écosse et au Pays de Galles, les Indonésiens au Timor-Leste, les Allemands en Lusace (Brandebourg et Saxe), etc.

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Fabienne Verdier ///// « Fractalscapes II, Paysage dans l'énergie d'un trait », 2012
© Inès Dieleman Photographe

Dans certains cas, une grande puissance peut forcer ses propres citoyens à émigrer dans des régions minoritaires afin de réduire fonctionnellement les langues locales. Les autorités d'Union soviétique répartirent ainsi des russophones dans toutes les républiques, de sorte que les langues dites tutélaires (ukrainien, géorgien, lituanien, kazakh, etc.) devenaient fonctionnellement minoritaires sur leur propre territoire, bien qu'elles aient été numériquement majoritaires. À long terme, ces langues se russifiaient à un point tel qu'elles perdaient la plupart de leurs fonctions de communication formelle, notamment en matière d'éducation. Un processus de mort lente !

5 Les mariages mixtes

Les mariages exogames affaiblissent les langues minoritaires, en accélérant la tendance à l'assimilation, à l'exemple des Canadiens francophones hors Québec, dont le taux d'assimilation varie de 30 % à 90 %.

Il existe des cas plus rares où l'exogamie joue contre les vainqueurs. Les Francs, et plus tard les Normands (Vikings), vainqueurs et minoritaires, se sont assimilés aux vaincus, car les enfants issus des mariages mixtes entre pères francs ou normands et mères gallo-romaines ou françaises ont appris la langue maternelle.

6 La domination socio-économique

La régression d'une langue dépend aussi de la place que ses locuteurs occupent dans les rapports socio-économiques. La prospérité économique a attiré les populations bretonne et galloise vers les zones urbaines où régnait la langue dominante. En moins d'une génération, le breton et le gallois ont perdu une bonne moitié de leurs locuteurs à la suite de l'industrialisation, de l'urbanisation et des brassages de population. L'apathie a fait le reste.

Une menace pèse dès qu'une langue n'est plus en état d'expansion, n'est plus pratiquée quotidiennement ou n'est plus rentable au plan économique

L'un des cas les plus étonnants de mutations linguistiques successives est celui des Kamasses. Ce petit peuple de Sibérie, comptant quatre cents individus, a changé d'idiome trois fois en cinquante ans : pratiquant à l'origine une langue samoyède (le kamassien), ils ont commencé à pratiquer le turc vers 1840 et ne parlaient plus que cette langue vingt ans plus tard ; mais à partir de 1890 ils avaient déjà abandonné le turc pour le russe. La dernière locutrice du kamassien est décédée le 20 septembre 1989.

Seul l'intérêt économique explique que des communautés entières abandonnent leur langue pour une autre jugée plus « rentable ». Réussir socialement et économiquement reste une source de motivation profonde chez les êtres humains, y compris en perdant sa langue.

7 L'impuissance politique

Toute langue dont les utilisateurs ne détiennent pas un quelconque pouvoir politique sur un territoire ou qui ne dispose pas d'un statut reconnu est nécessairement placée dans une situation précaire, particulièrement lorsqu'il s'agit d'un État fort et puissant. Les langues sans État ou celles dont les locuteurs ne bénéficient d'aucun statut dans leur pays doivent leur maintien à la bonne volonté de la majorité dominante.

Seule une minorité de langues, soit un peu plus d'une centaine, bénéficie de l'appui d'un État comme langue nationale, officielle ou coofficielle. Ainsi, les 385 000 Islandais ont beaucoup plus de chances de conserver leur langue que les Tibétains (environ 7,8 millions) ou les Kurdes (environ 30 millions), dispersés dans plusieurs pays et sans pouvoir politique. Seuls les Kurdes du Kurdistan irakien (3,8 millions sur 6,4 de kurdophones) jouissent d'une autonomie politique, acquise en 2005, qui leur procure un levier contre l'assimilation. La plupart des petits peuples ne disposent pas d'un tel levier : francophones de Louisiane (États-Unis) et de la plupart des provinces anglaises du Canada, Frisons aux Pays-Bas, Aborigènes australiens, peuples paléosibériens de Russie, Aïnous du Japon, Bochimans du sud de l'Afrique, Mélanésiens de l'Océanie, Papous en Nouvelle-Guinée, etc.

8 La domination culturelle

Fruit d'un rapport de forces au sein du pouvoir économique, la domination culturelle s'étend depuis l'école jusqu'aux produits véhiculés par les moyens technologiques tels le cinéma, la radio, la télévision, Internet ou les jeux vidéo. Faute d'école, de bibliothèque, de supports de création, les peuples qui utilisent massivement une langue et une culture différentes deviennent dépendants et anémient leur univers linguistique. La soumission tranquille devient acceptation, résignation et servitude. C'est comme si les locuteurs d'une langue étaient complices de leur propre liquidation !

La mort d'une langue n'est pas subite. Le premier symptôme de la régression apparaît quand un peuple commence à ne plus l'utiliser, l'abandonnant pour la remplacer par une autre, estimée plus « rentable ». Ce processus se déroule en des phases provisoires de bilinguisme variable, issu d'abord des élites, puis qui se généralise.

Dans la phase initiale de régression, la minorité se fait persuader qu'apprendre la langue de la majorité enrichira sa vie culturelle, lui assurera un meilleur développement économique, l'ouvrira vers l'internationalisme, tout en lui évitant un repliement sur soi. Mais les minoritaires assument le plus souvent seuls ce bilinguisme, inutile pour le groupe majoritaire, sauf quand il s'agit d'une coquetterie culturelle.

Le type de bilinguisme qui prévaut dans l'extinction des langues ne correspond ni au bilinguisme individuel ni au bilinguisme institutionnel, mais à un bilinguisme étendu à toute une communauté. La non-utilisation de la langue maternelle entraîne une perte d'habileté linguistique, d'appauvrissement dans l'expression, puis une perte d'identité culturelle, qui mène vers une mutation linguistique.

Deux forces convergentes favorisent l'assimilation : d'une part l'attraction de la langue dominante, qui se manifeste par les avantages économiques, symboliques et culturels que retire la minorité ; et, d'autre part, la pression sociale, qui se traduit par la perte des fonctions de communication : enseignement, travail, loisirs, information, etc. Plus ces fonctions s'orientent vers la langue dominante, plus l'assimilation linguistique sera rapide.

Toutefois, ce processus de mort d'une langue n'est pas irréversible, car celle-ci n'est pas un organisme biologique. C'est une réalité sociale ! Le processus d'assimilation, prélude à la disparition d'un idiome, peut s'arrêter exceptionnellement en cours d'évolution, même si la tendance commune, une fois le processus de la régression amorcée, conduit vers un déclin plus ou moins long. Cependant, tant et aussi longtemps que les locuteurs d'une langue vivront dans un isolement géographique (îles, montagnes, forêts) à l'abri d'une langue forte, ils peuvent perpétuer la survivance de leur langue. C'est l'éternel dilemme de Jean de La Fontaine dans la fable Le Pot de terre et le Pot de fer !

Voir en ligne : /mav/186/LECLERC/65295
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Une Ukraine de plus en plus homogène

Tandis que d'âpres combats sévissent dans l'est de l'Ukraine, la pointe occidentale du pays voit fuir sa population magyare. Séparée des bassins du Dniestr et du Dniepr par les Carpates, cette région abrite depuis plusieurs siècles une mosaïque de peuples. Une diversité culturelle aux confins des anciens empires qui appartient toujours davantage au passé.

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Trois heures de route séparent Budapest de la frontière ukrainienne. Point d'ancrage de la communauté magyare, Berehove se situe juste de l'autre côté de cette délimitation fixée en 1920 par le traité de Trianon, qui organisa le démantèlement de l'Empire austro-hongrois. Inutile de passer à l'heure de Kiev, située à plus de 800 kilomètres de route : cette extrémité sud-ouest de l'Ukraine fonctionne à l'heure « occidentale » ou « de Budapest », selon l'expression de ses habitants. Comme dans beaucoup de villes hongroises, on trouve au centre de cette commune de 25 000 habitants la place des Héros (Hősök). Mais ceux d'ici (Heroyiv) sont ukrainiens. Un mémorial expose les visages de la centaine de morts de la « révolution » du Maïdan il y a dix ans. Sur l'obélisque rassemblant les noms des morts de la seconde guerre mondiale ont été ajoutés ceux des vingt soldats originaires de la ville tombés depuis le 24 février 2022 au front, près de 1 000 kilomètres plus à l'est.

Le maire, M. Zoltán Babják, qui se présente comme « un Hongrois et un patriote ukrainien », a décidé de faire flotter aux côtés du drapeau national le drapeau rouge et noir aujourd'hui banalisé, mais qui fut celui de l'armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA en ukrainien). Durant la seconde guerre mondiale, ce bras armé de la branche la plus radicale de l'Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN-b) dirigée par Stepan Bandera — virulent nationaliste et antisémite — fut tantôt adversaire et tantôt allié des nazis contre les Soviétiques, et commit de nombreux massacres de civils juifs et polonais (1).

La minorité hongroise se trouve prise au piège de la dégradation des relations entre Budapest et Kiev. D'abord en raison de la délivrance massive de passeports hongrois aux Magyars à partir de 2012, alors que l'Ukraine proscrit la double citoyenneté, puis avec l'adoption par le Parlement ukrainien en 2017 de lois prévoyant de restreindre l'enseignement en langue hongroise dans les écoles. Les ressentiments se sont renforcés avec la guerre et le refus de Budapest de rompre ses bonnes relations avec Moscou et sa volonté d'entraver l'aide européenne à accorder à Kiev (2). Sur le marché de Berehove, fréquenté surtout par des personnes âgées, le dirigeant hongrois Viktor Orbán reste visiblement populaire auprès des magyarophones. « Tout le monde soutient Orbán ici », affirme József, un retraité qui vend ses légumes sur le marché depuis vingt ans. « On ne fait pas de mal aux Ukrainiens, ce sont eux qui agressent les Hongrois en voulant nous empêcher de parler notre langue. » József recueille l'approbation de ses clients, mais s'interrompt pour répondre en ukrainien à un autre. Si les personnes âgées des bourgades paysannes ne parlent parfois que le hongrois, le multilinguisme est la norme courante au sein des familles. On jongle facilement avec le hongrois, l'ukrainien ou le russe. « À cause de la guerre, tous les jeunes sont partis. Avec leurs retraites misérables, les vieux n'ont pas les moyens d'acheter mes produits », regrette József, dont les deux enfants sont exilés en Allemagne. Une partie importante de la communauté magyare aurait quitté la région avec le flot de réfugiés depuis le 24 février 2022. De nombreux hommes en âge de combattre ont profité de leurs passeports hongrois pour fuir avant que la frontière ne se referme pour eux quelques semaines plus tard.

Une minorité marginalisée

Le versant sud-ouest de cette partie des Carpates a connu diverses souverainetés au cours des siècles : polonaise, autrichienne, tchécoslovaque, hongroise, soviétique puis ukrainienne (voir les cartes ci-dessous). Désignée par l'Autriche-Hongrie comme la Ruthénie subcarpatique, la région correspond aujourd'hui à l'oblast ukrainien de Transcarpatie. Dans le cimetière en périphérie de Berehove, les drapeaux ukrainiens permettent de repérer les tombes fraîches des soldats. Les sépultures hongroises, russes, ukrainiennes, slovaques, allemandes, juives, etc., témoignent de l'entremêlement des cultures. Au dernier recensement de 2001, les Ukrainiens — auxquels ont été assimilés les Ruthènes (ou Rusyns), des Slaves de confession gréco-catholique et de rite uniate — représentaient 80 % de la population de la région. Les personnes de langue maternelle hongroise constituaient la plus forte minorité (12,7 %), à laquelle s'ajoutaient trente mille Russes, autant de Roumains, des Roms le plus souvent magyarophones se déclarant Hongrois, quelques milliers de Slovaques et d'Allemands (3).

Dans son bureau du ministère des affaires étrangères à Budapest, le secrétaire d'État responsable des minorités, M. Levente Magyar, développe une perspective hongroise : « Après le déclenchement de la guerre dans le Donbass en 2014, Kiev s'est engagé dans un processus de construction nationale, prévoyant d'affirmer l'hégémonie de la langue ukrainienne. Cela visait principalement à réduire l'influence de la culture russe. Mais les autres minorités ont perdu des droits dont elles bénéficiaient parfois depuis l'URSS. Elles sont des victimes collatérales de ce combat historique entre le nationalisme ukrainien et l'héritage culturel russe. »

La Transcarpatie, de souveraineté en souveraineté

La Transcarpatie, de souveraineté en souveraineté

La fuite de courriels de l'ancien stratège en chef de M. Vladimir Poutine, M. Vladislav Sourkov, a révélé dès 2016 certains aspects de sa stratégie de déstabilisation de l'Ukraine : le Kremlin entendait provoquer des conflits interethniques en Transcarpatie en encourageant les revendications nationalistes (4). Après l'annexion de la Crimée en 2014, le Jobbik, un parti d'extrême droite prorusse, qui concurrençait alors sérieusement le Fidesz de M. Orbán, manifestait à Budapest pour exiger l'autonomie de la Transcarpatie. En 2018, Budapest pointa un peu hâtivement l'« extrémisme » ukrainien après un incendie criminel visant le centre culturel hongrois d'Oujhorod, la capitale de la région. Des vidéos ont démontré la responsabilité de trois Polonais appartenant au groupuscule d'extrême droite prorusse Falanga (Phalange), dont deux avaient combattu avec les séparatistes du Donbass. Lors du procès, qui s'est tenu en Pologne, l'un des accusés a désigné comme commanditaire l'Allemand Manuel Ochsenreiter, conseiller d'un député du parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD) et journaliste intervenant régulièrement dans les médias pro-Kremlin (5).

Dans un restaurant du quartier du château d'Oujhorod, le politologue Dmytro Toujanski explique : « La Russie pense vraiment que la Transcarpatie est une région de tensions ethniques qu'il est possible d'attiser, ou du moins qu'il est possible de véhiculer cette image. Avec un certain succès, semble-t-il, car même en Ukraine une partie de la population croit qu'il existe des problèmes ethniques et un séparatisme hongrois. Or, poursuit-il, avec une équipe d'universitaires, nous avons cherché des traces de ce séparatisme. Nous n'avons rien trouvé. Quant à la cohabitation interethnique, elle est excellente, pas la moindre tension entre les différentes communautés. C'est remarquable ! »

Plusieurs représentants politiques et hauts fonctionnaires ukrainiens — tels que la vice-première ministre Iryna Verechtchouk (6) et le secrétaire du Conseil de la sécurité nationale Oleksiy Danilov — ont accusé la Hongrie de velléités irrédentistes, voire d'être de mèche avec la Russie pour reprendre son ancienne Ruthénie subcarpatique. Au cours des trois dernières décennies, Budapest a soutenu des plans d'autonomie culturelle et territoriale pour la minorité hongroise. Mais, rendus inaudibles à Kiev par le séparatisme dans le Donbass, ils ont été remisés au placard. La suspicion reste toutefois de mise, alimentée par le financement très généreux attribué par Budapest aux institutions éducatives et culturelles hongroises, et par les symboles irrédentistes comme des cartes de la Grande Hongrie affichées parfois par des officiels en Hongrie, voire par M. Orbán lui-même lors du match de football Hongrie-Grèce en novembre 2022.

Au mois de décembre 2023, le Parlement ukrainien a adopté une loi qui ouvre la voie à une restitution des droits des minorités dans le sens des demandes de Budapest et de Bucarest, relayées par le Conseil de l'Europe. Il reste que l'équilibrisme géopolitique de Budapest fragilise la position de cette minorité. Le 15 décembre dernier, le premier ministre hongrois a opportunément quitté la salle du Conseil européen pour ne pas avoir à voter pour ou contre l'ouverture des négociations d'adhésion de l'Ukraine à l'Union européenne adoptée par les vingt-six autres membres. M. Orbán considère ouvertement que toute aide financière et militaire occidentale à l'Ukraine est vaine et ne fait que retarder l'issue diplomatique à une guerre qu'elle ne peut gagner. S'il a finalement cédé le 1er février quand les chefs d'État et de gouvernement de l'Union ont adopté à l'unanimité une enveloppe financière de 50 milliards d'euros sur quatre ans en faveur de Kiev, il entend continuer à évoquer son potentiel veto sur le dossier ukrainien. Signe qu'en dépit de sa très grande dépendance au gouvernement hongrois la minorité n'est pas monolithique, des représentants des Hongrois d'Ukraine ont pris le contrepied en demandant publiquement à Budapest de ne pas faire obstacle au rapprochement de l'Ukraine avec l'Union.

Pour autant, la loyauté de la communauté hongroise reste mise en doute. Plus largement, tout ce territoire, situé par-delà les montagnes, peut sembler suspect aux yeux de Kiev. Au siège de l'administration régionale à Oujhorod, le gouverneur, M. Viktor Mikita, est issu du parti Serviteur du peuple du président Volodymyr Zelensky. « Il n'y a pas de séparatistes et pas d'extrémistes ici, affirme-t-il. Depuis le 24 février 2022, tout le monde en Ukraine a pu voir qu'il n'y a pas de problème avec les minorités. » M. Mikita vante le multiculturalisme pacifique qui prévaut toujours en Transcarpatie. Il loue l'accueil et la solidarité des habitants et a fortiori des Hongrois envers les déplacés, et les centaines de combattants d'origine magyare enrôlés et engagés volontaires dans les forces ukrainiennes — bien qu'il soit impossible de les dénombrer. Dans son bureau, le gouverneur a affiché les drapeaux des unités combattantes régionales signés par les soldats, dont celle de drones Madyar's Birds, commandée par son ami Robert Brovdi, surnommé « Madyar » (magyar en ukrainien). « Sans sa minorité hongroise, la Transcarpatie n'est plus la Transcarpatie », résume le gouverneur.

La présence hongroise en Ukraine n'en reste pas moins menacée. Des 150 000 Magyars recensés en 2001 ne restaient approximativement que 130 000 personnes en 2017 (7) et autour de 100 000 avant le déclenchement de la guerre en 2022 (8). En l'absence de statistiques officielles plus précises, le ministère des affaires étrangères hongrois reconnaît que, depuis deux ans, « plusieurs dizaines de milliers de personnes issues de la minorité ont vraisemblablement quitté l'Ukraine ».

Dans le même temps, la Transcarpatie, épargnée par les combats, constitue un refuge pour les déplacés arrivés en masse au début de la guerre. Beaucoup sont retournés dans les territoires repris aux Russes à l'automne 2022 dans les régions de Kharkiv et de Kherson, mais environ 300 000 personnes seraient restées. En outre, 400 entreprises des zones occupées sont délocalisées en Transcarpatie, indique le gouverneur Mikita. Cette situation fait écho aux conséquences des guerres yougoslaves dans le nord de la Serbie, où la minorité hongroise de Voïvodine est passée de 433 000 personnes en 1948 à 343 000 en 1991 et 184 000 en 2022 (9). « La situation est différente, mais les conséquences risquent d'être les mêmes en Ukraine : une marginalisation des Hongrois, dans la politique locale et régionale. Il y a une crainte réaliste que, lorsque la guerre sera finie, la réalité culturelle et ethnique de la Transcarpatie soit profondément différente », observe le secrétaire d'État Levente Magyar.

« Dans ma jeunesse dans les années 1990, les Hongrois jouissaient d'un grand prestige en Ukraine », se remémore Andriy Lioubka, écrivain originaire d'Oujhorod et bénévole au profit de l'armée. « Aujourd'hui, cette minorité est en voie de ghettoïsation. Être hongrois peut être perçu comme une honte. La politique d'Orbán la ronge de l'intérieur, son étreinte l'étouffe, considère-t-il. Le moment est vital pour les Ukrainiens, et les Hongrois ont aussi d'importantes décisions à prendre. Des jeunes ont fait le choix de se définir maintenant comme ukrainiens, d'autres pas, et beaucoup de ces derniers partiront lorsque la frontière sera rouverte. » La guerre aura ainsi mis à mal l'héritage humain de l'une des régions les plus multiculturelles d'Europe.

Voir en ligne : /2024/03/LEOTARD/66639

(1) Lire Éric Aunoble, « Choc de mémoires et conflit de récits », Le Monde diplomatique, avril 2022.

(2) Lire « La petite musique hongroise », Le Monde diplomatique, décembre 2022.

(3) Recensement de 2001 (en ukrainien), Service national des statistiques de l'Ukraine.

(4) « The activity of pro-Russian extremist groups in Central-Eastern Europe », Political Capital, 28 avril 2017.

(5) Benoît Vitkine, « En Transcarpatie, l'art russe de l'intox fait des étincelles », Le Monde, 7 avril 2019.

(7) Patrik Tátrai, Jószef Molnár, Katalyn Kováli et Ágnes Erőss, « Changes in the number of Hungarians in Transcarpathia based on the survey “Summa 2017” » (PDF), Hungarian Journal of Minority Studies, vol. 2, Budapest, 2018.

(8) Magyar Hang, 27 mai 2022,

(9) Recensement de 2022 (en serbe), Institut de la statistique de la République de Serbie, Belgrade, 2023.

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Mère Méditerranée

Sur le pourtour de la Méditerranée, trois conflits majeurs hantent les dirigeants de la planète : Bosnie, Proche-Orient, Algérie. D'autres peuvent, à tout instant, s'intensifier, voire exploser : Kurdistan, Chypre, Liban, Kosovo, Macédoine... Et cette mer constitue l'une des plus éloquentes lignes de fracture entre le Nord opulent et le Sud dépendant. Pourtant, la Méditerranée n'est pas qu'une zone de tempêtes, elle demeure le berceau de quelques-unes des principales civilisations du monde ; elle reste une aire de métissage. Un lieu où il est encore possible de réinventer une économie de la convivialité.

Si mes gènes, si mes chromosomes pouvaient parler, il vous raconteraient une odyssée méditerranéenne qui partirait à peu près comme celle d'Ulysse, mais plus au sud, de la Méditerranée asiatique, ce Proche-Orient d'aujourd'hui ; ils vous raconteraient leur voyage dans l'Empire romain, leur arrivée dans la péninsule Ibérique et en Provence. Ils vous diraient plus d'un millénaire d'enracinement et près de sept cents années dans une Espagne plurielle aux divers royaumes et aux trois religions, jusqu'à pour certains, 1492 et, pour d'autres, le XVIIe siècle. Mes gènes, mes chromosomes, vous diraient comment ces ancêtres conversos auront connu pendant deux siècles le baptême de l'Église catholique ; puis ils vous narreraient leur séjour rejudaïsé dans le grand duché de Toscane, à Livourne jusqu'à la fin du XVIIIe siècle d'où, poussés par les grands courants de l'expansion économique de l'Occident, ils avaient gagné, dans l'Empire ottoman, la grande cité de Salonique, peuplée en grande majorité de séfarades qui parlaient le vieux castillan antérieur à la jota. Puis ils vous diraient le retour vers l'Occident, et enfin l'enracinement en France.

Mes gènes vous diraient que toutes ces identités méditerranéennes successives se sont unies, symbiotisées en moi, et, au cours de ce périple bimillénaire, la Méditerranée est devenue une patrie très profonde. Les papilles de ma langue sont méditerranéennes, elles appellent l'huile d'olive, elles s'exaltent d'aubergines et de poivrons grillés, elles désirent tapas ou mézés. Mes oreilles adorent le flamenco et les mélopées orientales. Et dans mon âme, il y a ce je ne sais quoi qui me met en résonance filiale avec son ciel, ses îles, ses côtes, ses aridités, ses fertilités.

Les gènes vous confieraient aussi qu'ils ont vécu une expérience typiquement ibérique, l'expérience marrane. Le marranisme n'est pas seulement, comme beaucoup le croient, une façon secrète d'être juif sous le masque chrétien ou une façon d'avoir dissous son ascendance juive dans un christianisme sincère ; c'est aussi l'expérience, dans un même esprit et dans une même âme, de la rencontre de deux religions antagonistes. Ou bien cet antagonisme produit la dissolution de ce que l'une et l'autre religion ont de formel, et dégage alors une prodigieuse combustion mystique, et c'est Thérèse d'Avila. Ou bien le choc des deux religions dissout l'une et l'autre pour faire place au doute et à l'interrogation généralisée, et c'est le cas de Montaigne, lui aussi issu de conversos. Ou bien encore le Dieu transcendant se désintègre, et c'est la nature qui devient divine en devenant autocréatrice, et c'est Spinoza. Et moi, oui, je suis mystique certes à ma façon, je suis rationnel, je suis sceptique, et je n'aurais pas été tel sans Séfarad (1), je veux dire les Espagnes, dans sa pluralité.

Mes gènes ne m'ont pas parlé de Barcelone, mais mon esprit a été marqué par Barcelone. J'avais dix-huit ans en janvier 1939 quand j'appris brutalement la chute de Barcelone (2). J'ai écrit dans mon livre Autocritique : « Je pleurai, en regardant l'énorme manchette de Paris-Soir, cachant mon visage derrière le journal, dans le salon où mes parents écoutaient les accordéons de Radio-Ile-de-France, et je ne savais pas qu'en même temps mon camarade de classe Jacques Francis Rolland et des centaines d'autres cessaient d'être des gamins et entraient dans l'adolescence, en pleurant ensemble, seuls, la fin de l'espoir, et que tous les autres espoirs qui se lèveraient plus tard seraient édifiés avec ces ruines (3). »

Je n'avais pas idéalisé l'Espagne républicaine car je savais quels conflits internes, quelle guerre civile sporadique au sein de la grande guerre civile avaient ravagé Barcelone, provoquant notamment l'assassinat d'Andreu Nin (4) par les services secrets soviétiques du général Orlov. Mais je pressentais obscurément que ce désastre était le début d'un désastre historique plus terrible encore ; je sentais, comme d'autres, que la chute de Barcelone était le début d'autres chutes, d'abord la chute de la France à peine un an plus tard, puis la chute de l'Europe.

Quand j'ai découvert Barcelone, après la guerre, j'ai subi ce qu'un écrivain allemand qui parle de Barcelone, justement, appelle une « intoxication amoureuse ». Et j'aime plus que jamais la Barcelone d'aujourd'hui, ville d'espoir, ville de paix, ville ouverte, riche de sa culture catalane, de sa culture espagnole et des cultures des migrants ibériques qui se sont catalanisés en son sein. C'est une ville qui, dans le même mouvement où elle se ressource dans son passé, s'avance vers un futur d'association ibérique, européen, méditerranéen.

Mais de même que j'ai ressenti la chute de Barcelone en 1939 comme le plus sinistre avertissement pour l'Europe, je ressens, depuis 1994, un choc de la même violence et aussi lourd de funestes présages dans la décomposition de la richesse polyethnique de la Bosnie-Herzégovine et dans le siège de Sarajevo. La Bosnie-Herzégovine n'était-elle pas déjà en elle-même la préfiguration de l'Europe que nous souhaitions ? N'était-elle pas, à la fois, laïque et polyreligieuse ? Cet assassinat de la Bosnie-Herzégovine frappe au cœur l'idée d'Europe et la possibilité d'Europe.

Le retour des purifications

Nous voyons réapparaître un mal que nous croyions avoir dépassé en élaborant l'Union européenne. Certes, l'État national a joué un rôle civilisateur fécond dans l'histoire de l'Europe, mais il a porté en lui la potentialité, trop souvent inhibée, de la purification. La purification nationale a d'abord été religieuse. C'est 1492 en Espagne, puis le triomphe du principe cujus regio ejus religio (5), l'expulsion des protestants de France avec la révocation de l'édit de Nantes en 1685, un peu partout l'expulsion ou la ghettoïsation des juifs. Puis, au XXe siècle, la purification devint raciale et ethnique. Les guerres gréco-turques ont suscité les transferts massifs des Hellènes d'Asie mineure en Macédoine, des Turcs de Macédoine en Turquie, puis Hitler a voulu purifier l'Allemagne des juifs, des Tsiganes, des malades mentaux. La fin de la guerre a chassé les Allemands de Silésie, des Sudètes ; les Polonais d'Ukraine.

Aujourd'hui, en ex-Yougoslavie, en Europe, en Méditerranée tous les conflits prennent un aspect atroce de ségrégations ethniques et religieuses. Le seul remède aux conceptions closes de l'ethnie et de la nation est dans le principe associatif. Le destin de l'Europe se joue dans l'alternative association ou barbarie. Et ce n'est pas seulement le destin de l'Europe, c'est celui de la Méditerranée.

Méditerranée ! Notion trop évidente pour ne pas être mystérieuse ! Mer qui porte en elle tant de diversité et tant d'unité ! Mer des extrêmes fertilités et des extrêmes aridités ! Mer dont le centre est formé par sa circonférence ! Mer à la fois d'antagonismes et de complémentarité conflictuelle de la mesure et de la démesure ! Berceau de toutes les cultures d'ouverture et d'échanges ! Matrice de l'esprit le plus sacré et de l'esprit le plus profane ! Matrice des religions polythéistes et des religions monothéistes ! Matrice des cultures à mystère qui promettent la résurrection après la mort et des sagesses qui demandent à accepter le néant de la mort ! Matrice de la philosophie, de la théosophie, de la gastrosophie et de l'oenosophie ! Matrice de la rationalité, de la laïcité et de la culture humaniste ! Matrice de la renaissance et de la modernité de l'esprit européen ! Mer de la communication des idées et des confluences des savoirs, qui a su faire passer Aristote de Bagdad à Fès avant de le faire parvenir à la Sorbonne de Paris ! Mer tricontinentale des rencontres fécondes et des ruptures tragiques entre l'Est et l'Ouest, le Sud et le Nord ! Mer qui fut le monde et qui demeure, pour nous Méditerranéens, notre monde !

Notre Méditerranée s'est rétrécie, elle est devenue un lac de l'ère planétaire baignant le sud de l'Europe, elle-même rétrécie aux dimensions d'une Suisse face aux énormes masses continentales qui bordent le Pacifique, nouveau centre de gravité du monde. Cette Méditerranée, qui devrait donc jouir de la paix d'un lac, de la douceur d'un lac, redevient pourtant un lieu de tempêtes. Cette Méditerranée marginalisée redevient une des zones sismiques les plus importantes de la planète.

Alerte ! Je dis alerte, parce que l'Europe tend à se détourner de la Méditerranée au moment, justement, où en Méditerranée s'accroissent problèmes et périls. Les phénomènes de dislocation, dégradation, renfermement qui se développent un peu partout affectent particulièrement la Méditerranée. Plus encore : la mer de la communication devient la mer des ségrégations, la mer des métissages devient la mer des purifications religieuses, ethniques, nationales. Les grandes villes cosmopolites, véritables « cités-monde », creusets de la culture méditerranéenne, se sont éteintes les unes après les autres dans la monochromie : Salonique, Istanbul, Alexandrie, Beyrouth, Sarajevo qui agonise.

Après 1989, l'Europe de l'Ouest, en se tournant vers l'Est qui s'ouvrait, s'est détournée des problèmes fondamentaux de la Méditerranée qui la concernent vitalement. L'économie européenne s'est tournée vers les marchés potentiels de l'Est, regardant, au-delà, l'énorme marché chinois. La Méditerranée est de plus en plus oubliée.

Les puissances européennes se sont montrées impuissantes face au conflit israélo-palestinien, à la tragédie de l'ex-Yougoslavie, et regardent hébétées la tragédie algérienne.

Les pays du Sud européen, particulièrement de l'arc latin, n'ont pas élaboré une conception commune pour une politique méditerranéenne. L'Europe ouverte tend à redevenir l'Europe du rejet. Au moment où avaient commencé les tentatives d'intégration européenne de l'islam (posthumes comme en Espagne, qui réintègre en son identité son passé maure ; modernes comme en France et en Allemagne, avec les immigrés maghrébins et turcs), voilà que revient le vieux démon européen : refouler, exclure l'islam. L'offensive serbe en Bosnie n'est pas seulement un accident, elle est la poursuite d'une reconquête.

On a laissé détruire le caractère polyvalent et polyethnique de la Bosnie-Herzégovine, et, lorsqu'elle se trouve tronquée pour n'être plus qu'un réduit musulman, on s'effraie à l'idée d'un État musulman. Partout, le partenaire nécessaire est de plus en plus considéré comme l'adversaire potentiel, et cela de chacun des quatre côtés de la Méditerranée (nord-sud et est-ouest).

La Méditerranée s'efface comme dénominateur commun. Plus encore : il faut comprendre que la grande ligne sismique qui part du Caucase, en Arménie-Azerbaïdjan, qui a dévasté depuis près de cinquante ans le Proche-Orient, s'est étendue vers l'ouest en Méditerranée ; elle a saccagé la Bosnie-Herzégovine, et elle ravage l'Algérie. C'est la ligne où deviennent virulents et mortels les antagonismes Est/Ouest, Nord/Sud, richesse/pauvreté, vieillesse/jeunesse, laïcité/religion, islam/chrétienté/judaïsme… Nous pouvons espérer, sans certitude aucune, en une progressive pacification au Proche-Orient, notamment par l'accession de la Palestine à l'indépendance nationale ; mais le trou noir géo-historique y demeure, et deux nouveaux trous noirs se sont formés en Bosnie et en Algérie.

En Algérie, il y a eu les conséquences désastreuses non seulement du vote FIS, mais de la négation de ce vote, et tout va vers l'implosion. Que sera l'Algérie ? Quel bouleversement géopolitique formidable ne va-t-il pas s'y produire ? Va-t-on vers une refermeture de la Méditerranée ? Un embrasement ?

Dans ces conditions tragiques, les pires ennemis sont les seuls qui collaborent entre eux ; de même qu'il y eut, en Italie, les mêmes méthodes et les mêmes objectifs entre le terrorisme noir et le rouge, qui avaient pour but commun de détruire la démocratie, de même, en Israël-Palestine, ce sont les fanatiques ennemis israéliens et arabes qui coopèrent avec ardeur pour saboter la paix ; de même, en Algérie, la terreur des attentats et la terreur de la répression collaborent pour empêcher toute entente démocratique. Partout les haines adverses ont un même ennemi commun : la concorde, la réconciliation, la compassion, le pardon.

Pourrons-nous sauver la Méditerranée ? Pourrons-nous restaurer, mieux développer, sa fonction communicatrice ? Pourrons-nous remettre en activité cette mer d'échanges, de rencontres, ce creuset et bouillon de culture, cette machine à fabriquer de la civilisation ?

Il y a des solutions économiques, mais les solutions seulement économiques sont insuffisantes et parfois font problème ; ainsi, le FMI met les États dans la nécessité d'obéir à ses exigences pour avoir des crédits, mais aussi dans la nécessité de lui désobéir pour éviter le clash politique et social. Il faut du développement, mais il faut aussi entièrement repenser et transformer notre concept de développement, lequel est sous-développé. Ainsi, il n'y a pas que l'économie industrielle à installer, il y a aussi à réinventer une économie de convivialité.

Déjà, les innombrables retraités qui viennent sur les côte nord-méditerranéennes cherchent non seulement du soleil et du beau temps, mais une aménité du vivre, un plaisir de vivre et un art de vivre. Dans l'art de vivre méditerranéen, il y a l'extraversion de la place publique, du paseo, du corso, qui est aussi un art de la communication. Il y a notre gastrosophie qui tend à chacun le fruit et le rameau de l'olivier. Les continentaux, qui viennent s'installer pour leurs vacances ou durablement dans des lieux encore préservés, viennent chercher l'antidote à la mécanisation, à la chronométrisation, à l'anonymisation, à la hâte.

Nous avons, dans nos cultures, les ressources pour résiste à la standardisation et à l'homogénéisation. Nos paysages, nos sites, nos monuments, nos architectures du passé ne sont pas seulement des objets esthétiques ; ils irradient des ondes qui nous pénètrent, ils distillent des sucs qui nous font nous épancher, ils nous instillent des vérités impalpables qui deviennent nos vérités. Et n'avons-nous pas mission de propager cet art de vivre dans le sillage de nos pizzas, de nos couscous, de nos taramas, de nos tapas et de nos vins ?

Mais la défense et l'illustration d'une qualité de vie exigent la résistance à ce qu'ont de barbare le développement techno-industriel incontrôlé, le déferlement du profit au détriment des relations d'entraide et de services mutuels, l'extension du béton et du bitumage qui ont déjà dénaturé tant de nos côtes.

Ils exigent une politique de régénération de la Méditerranée qui comporte évidemment le réassainissement de la mer, sa repopulation aquatique : tout cela a commencé sporadiquement, mais cela devrait devenir systématique et commun. Une telle politique comporterait, autant que faire se peut et partout où cela se peut, la restauration des activités pastorales, le développement du maraîchage et d'une agriculture de qualité, ce qui déjà, en viticulture, se manifeste dans de nombreux pays par les progrès qualitatifs obtenus par la sélection des cépages, les procédés de vinification, le caractère biologique de l'engrais. Enfin, il faut savoir que, grâce à l'ingénierie génétique, nous trouverons bientôt le moyen de cultiver des plantes qui puiseront l'azote de l'air et le réintroduiront en terre, et, plus largement, de rendre cultivables à nouveau des terres peu fertiles.

C'est enfin non seulement la défense de la qualité de la vie mais la défense de la vie elle-même qui exigent une politique de l'émigration, laquelle n'est possible que si nous savons remplacer la peur démographique et la peur ethnique, hélas aujourd'hui liées, par la résurrection du noble sens de l'hospitalité, le sentiment de la complémentarité du voisin, le respect de l'autre, l'amour de la diversité.

Pour un grand renouveau moral

Mais nous devons d'abord nous mobiliser contre la grande fracture sismique qui a envahi la Méditerranée. Il nous faut cesser de regarder l'islam et l'arabisme comme monolithes ou comme agressions. Il nous faut penser à tant de brimades, de dénis, de justice à deux poids et deux mesures, à tant de déceptions.

Il nous faut associer, lier, redonner la primauté à ce qui est commun, restituer l'identité commune sous et dans la diversité, afin de faire émerger l'identité de citoyen de la Méditerranée au sein de nos polyidentités, car nous sommes tous polyidentitaires, et nos différentes identités doivent s'enrouler en spirale les unes autour des autres au lieu de s'entre-refouler les unes les autres.

Il n'y a pas de fraternité profonde sans maternité : il nos faut revitaliser notre mer mère. Il y a un mythe euphorique simpliste de la Méditerranée, qui ignore que tant de dislocations, destructions, intolérances, viennent de la Méditerranée elle-même. Mais nous avons besoin d'un mythe riche qui exprime nos aspirations à l'accomplissement du meilleur de nos possibilités. Ah ! il nous faut de la compréhension, beaucoup de compréhension. Qu'est-ce que la compréhension qui la rend différente et complémentaire de l'explication ? C'est ce qui nous permet à nous, sujets humains, de considérer autrui comme sujet à l'image de soi-même, ego alter, et de comprendre de l'intérieur ses sentiments et ses réactions. Comprendre l'autre est un impératif vital aujourd'hui.

Mais cela suppose aussi une grande régénération morale, un grand changement moral : il nous faut vouloir du fond du cœur la concorde, la réconciliation, la compassion, le pardon. Et je terminerai mon propos par la salutation première de tout Méditerranéen : Que la paix soit avec vous. Que la paix soit avec nous.

Voir en ligne : /1995/08/MORIN/6547

(1) NDLR : nom de l'Espagne en hébreu.

(2) NDLR : le 26 janvier 1939, les troupes franquistes occupaient Barcelone, lors de la guerre civile d'Espagne.

(3) Cf. Edgar Morin, Autocritique, le Seuil, Paris, 1970, 24 pages, page 21.

(4) NDLR : homme politique catalan. Fondateur du Parti ouvrer d'unification marxiste (POUM), disparu au cours de la guerre d'Espagne (probablement exécuté par des agents du Parti communiste espagnol).

(5) NDLR : principe monarchique selon lequel la religion du souverain devait automatiquement devenir celle des sujets.

Par MORIN EDGAR (1)|PG:12

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