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Après les élections, l'Arménie toujours entre Moscou et Bruxelles ?

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Arshile Gorky. — « Composition », entre 1936 et 1937.

Le résultat des élections législatives du 8 juin 2026 semble avoir conforté le tournant pro-occidental du premier ministre arménien Nikol Pachinian ainsi que sa politique en faveur de la paix avec l'Azerbaïdjan. Avec près de 50% des suffrages, son parti « Contrat civil » a nettement devancé ses deux principaux concurrents (Arménie forte et Alliance arménienne, respectivement 23 et 10 %). L'opposition critique la normalisation des relations avec l'Azerbaïdjan tout comme la décision du gouvernement de suspendre en 2024 sa participation à l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC). Cette alliance militaire régionale pilotée par la Russie n'a jamais eu le mandat, ni la volonté, d'empêcher la récupération de l'enclave arménienne du Haut-Karabakh par la force. L'opposition estime cependant que seul le maintien du lien sécuritaire avec Moscou permettra de tenir une position de fermeté vis-à-vis de Bakou alors que le pré-accord de paix signé sous l'égide des États-Unis en août 2025 attend toujours d'être mis en œuvre.

Centrée sur l'orientation géopolitique du pays, la campagne s'est déroulée sous le signe des ingérences croisées. Depuis que le camp pro-européen se trouve affaibli par la répression en Géorgie, l'Arménie fait désormais figure, pour les Occidentaux, de porte d'entrée dans le Caucase, zone d'influence russe. Un mois avant le scrutin, une quarantaine de chefs d'État et de gouvernements du Vieux Continent se réunissaient à Erevan pour le huitième sommet de la Communauté politique européenne (CPE) suivi du premier sommet Union européenne-Arménie. Des annonces en cascade d'investissements — 2,5 milliards d'euros d'ici 2027 — et d'aide économique ont marqué ces rencontres. De son côté, au prétexte de problèmes phytosanitaires, la Russie a entravé les importations arméniennes de fleurs, tomates, concombres et autres produits agricoles, dans le but probable de donner aux électeurs un avant-goût des conséquences économiques d'une prise de distance avec Moscou. Le 29 mai, les présidents biélorusse, kazakh, kirghize et russe ont adopté une déclaration commune au sujet « des risques substantiels pour la sécurité économique des États membres de l'Union économique eurasienne découlant de la préparation de la République d'Arménie à l'adhésion à l'Union européenne » ; ils appelaient Erevan à organiser « dans les plus brefs délais » un référendum à ce sujet.

Ces pressions obligent M. Pachinian à ménager la Russie, de loin son premier partenaire commercial (40% des échanges extérieurs). Le premier ministre arménien a déjà signalé son souhait de rendre visite au président russe dans la foulée du scrutin. Bien que l'Arménie héberge une base militaire russe et aide Moscou à contourner les sanctions occidentale — ses exportations vers la Russie ont presque quadruplé en raison du transit de produits occidentaux sur son territoire arménien — elle ne parvient pas à infléchir la position du Kremlin : il juge impossible la double appartenance d'un pays à la zone de libre-échange européenne et à celle de l'Union économique eurasiatique (UEE), en raison de l'incompatibilité des normes et des risques de concurrence déloyale.

Alors que la presse occidentale l'interprétait comme une menace éhontée, l'appel à l'organisation d'un référendum indique que Moscou souhaite prévenir un scénario à l'ukrainienne, quand, en réaction à l'annulation par le président Viktor Ianoukovitch de l'accord d'association avec l'Union européenne en décembre 2013, une partie du pays s'était soulevée.

Dans « Le Monde diplomatique »

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Ton prof lit le « Diplo ». Toi aussi.

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Ilia Répine. — « Préparation à l'examen », 1864.

Les épreuves approchent, les fiches s'accumulent, la panique aussi. Et si la révision la plus efficace procédait du Monde diplomatique plutôt que d'un manuel scolaire ?

Les sujets de bac — géopolitique, mondialisation, démocratie, environnement, inégalités — font l'objet dans nos archives d'une mise en contexte internationale, d'une analyse rigoureuse, avec une argumentation construite. De quoi nourrir une dissertation, affûter un commentaire de document ou tout simplement comprendre le monde dont on vous demande de parler.

Parce que réviser, ce n'est pas seulement mémoriser des dates et des définitions. C'est apprendre à réfléchir d'une manière critique. Et ça, le Diplo le fait depuis 1954.

I. Histoire-Géographie, Géopolitique et Sciences Politiques (HGGSP)

Pour comprendre comment les sociétés se construisent, s'affrontent et transforment le monde, des révolutions aux rivalités géopolitiques contemporaines.

II. Sciences économiques et sociales (SES)

Pour comprendre les mécanismes de l'économie, le rôle de la monnaie, les crises financières et les grands débats qui traversent nos sociétés.

III. Humanités, littérature et philosophie (HLP)

Pour réfléchir au langage, aux représentations du monde, aux identités et aux grandes questions éthiques de notre temps.

IV. Langues, littératures et cultures étrangères (LLCER)

Pour explorer les imaginaires du monde anglophone, les héritages coloniaux, les circulations culturelles et les formes contemporaines d'influence.

Voir en ligne : /dossier/bac2026
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Balkans imaginaires

Ceux qui en ignoraient à peu près tout les ont rêvés longtemps et confusément. Les Balkans étaient de remarquables embrayeurs de fantasmes. Frontières indécises, paysages contrastés, ils apparaissaient secrets, à l'écart de la modernité, d'une singularité qui favorise leur réinvention en principautés d'opérette ou en contrées vaguement primitives.

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Hergé. – Image tirée de l'album « Le Sceptre d'Ottokar », 1939
© Hergé-Tintinimaginatio 2026

Les Balkans ont longtemps eu une étrange réputation. À la fois inquiétante et fascinante. Zone floue, aux contours indécis, ils ont, dans l'imaginaire « occidental », fait rêver et frissonner : visage mystérieux d'une « autre Europe », sauvage, primitive, mais aussi riche d'une authenticité qui aurait déserté le monde moderne. De quoi nourrir toutes sortes d'entreprises et de rêveries. La charmante romance ruritanienne par exemple. Un genre littéraire bien particulier, qui s'est développé dans le monde anglo-saxon à la fin du XIXe siècle, puis dans le reste de l'Europe. La Ruritanie, c'est une monarchie d'opérette, une fantaisie jouant des clichés entourant les Balkans, un pays inventé par l'écrivain britannique Anthony Hope dans Le Prisonnier de Zenda (1894), qui connut de nombreuses déclinaisons, témoins d'un succès persistant (1). La Ruritanie est l'un des premiers pays imaginaires, qui vont se multiplier, vaguement situés dans une Europe sud-orientale, à la toponymie d'allure tantôt slave, tantôt germanique. La Syldavie et la Bordurie qu'arpente le reporter Tintin en sont les exemples dessinés les plus célèbres (2).

Ces pays rêvés sont presque toujours des monarchies, grands-duchés ou principautés, dont le souverain légitime est victime d'une usurpation ou disparaît sans héritier direct, avant qu'un heureux hasard ne vienne arranger la situation, grâce à un étranger arrivé dans un pays dont il ignorait tout, mais qui devient l'ami du prince, quand il ne se révèle pas son héritier. Seule l'une des toutes premières romances ruritaniennes, Prince Otto (1885), de l'Écossais Robert Louis Stevenson, connaît une évolution différente, puisque l'indolent souverain de la principauté du Grunewald finit par être déposé et que le pays devient une république.

Ces petits États évoquent bien sûr le Saint Empire romain germanique, dissous en 1806, et surtout l'empire d'Autriche, qui lui succède et deviendra ensuite la double monarchie austro-hongroise. Après l'unification italienne, seule cette dernière connaissait encore un pullulement de seigneuries et de principautés — réunies sous le sceptre des Habsbourg, dont la domination était toutefois contestée par des revendications nationales de plus en plus vives. Les romans ruritaniens, pour l'essentiel des utopies se déroulant dans un présent indéfini mais généralement contemporain de leur création, n'ont d'autre message politique qu'une nostalgie pour des institutions archaïques. Le peuple, généralement légitimiste, y est presque toujours passif, et les intrigues ignorent superbement l'émergence des nationalismes, grande caractéristique du long XIXe siècle.

Or, ce moment fut très particulier dans la région, et son déroulement va contribuer au légendaire balkanique. Alors que nombre de ces pays, qui ont très longtemps connu sous des formes diverses la domination de Constantinople, veulent leur indépendance, les « grandes puissances » vont chercher à les contrôler en leur imposant des dynasties de leur choix. C'est un Wittelsbach, fils de Louis Ier de Bavière, qui devient roi de Grèce dès 1832 sous le nom d'Otton Ier. C'est un prince danois, Guillaume de Schleswig-Holstein-Sonderbourg-Glücksbourg, qui le remplace — sous le nom de Georges Ier, il régnera de 1863 à 1913. En 1866, c'est encore un prince, mais de la famille des Hohenzollern-Sigmaringen, qui est fait roi de Roumanie, sous le nom de Carol Ier (1839-1914). Un cadet de la famille de Saxe-Cobourg-Gotha devient en 1887 prince souverain sous le nom de Ferdinand Ier d'une Bulgarie toujours vassale de l'Empire ottoman. Seuls l'Albanie, le Monténégro et la Serbie ont connu des dynasties autochtones, même si l'on tenta aussi d'imposer en 1913 un prince allemand, Guillaume de Wied, à l'Albanie nouvellement indépendante ; c'est un notable local, Ahmed Zogu, qui finira par se proclamer roi.

Cet investissement par des cadets de familles princières a contribué à fixer la place de la région dans l'imaginaire d'une Europe qui s'attribuait alors la mission de civiliser le monde en le colonisant. Les Balkans n'ont pas été colonisés, ils ont eu des protecteurs. Car le « balkanisme » (3) selon l'historienne bulgare Maria Todorova, dans le droit fil des travaux d'Edward Saïd, serait non pas, comme l'Orient fantasmé, un « envers » de l'Occident, mais plutôt un Occident inachevé, bancroche, bloqué dans son développement par son appartenance pluriséculaire à l'Empire ottoman, et qui devrait retrouver le chemin d'une évolution « normale ». Seule échappe à cette règle la Bosnie-Herzégovine, placée sous mandat austro-hongrois en 1878, après plusieurs siècles sous occupation ottomane, puis annexée en 1908. Directement rattachée à l'administration viennoise, elle fut l'objet du même type d'investissement idéologique que les colonies britanniques ou françaises : l'Autriche devait lui apporter la « civilisation » (4). Ce thème de l'« européanisation » des Balkans va resurgir avec force dans les années 2000 : il ne s'agissait pas seulement de les rapprocher de l'Union européenne, mais de les amener à se défaire de leurs pratiques invétérées de mauvaise gouvernance, de corruption et d'autoritarisme, de leurs « archaïsmes », bref, de les engager sur la voie d'une transformation ontologique. La tutelle ottomane les avait freinés dans leur accès à la modernité, à cause de la guerre des années 1990 ils abordaient la transition postcommuniste avec retard par rapport aux autres, leur destin semblait bien de n'être jamais à l'heure aux rendez-vous de l'histoire… C'est peut-être la raison pour laquelle l'appartenance aux Balkans semble, pour chaque nationalisme, une marque infamante qu'il vaut mieux attribuer aux voisins. Et que fait rage le débat pour savoir si la Slovénie, la Croatie, la Roumanie… relèvent de cette zone mal délimitée comprise entre les mers Adriatique, Égée et Noire, longtemps nommée la « Turquie d'Europe », et que le géographe allemand Johann August Zeune (1778-1853) fut le premier à nommer Balkanhalbinsel, « péninsule balkanique ».

Elle suscita bien des désirs pourtant, cette péninsule. Et il n'est pas question ici des rêves d'exploitation économique, voire de conquête, notamment ceux des Italiens, attirés par cet outre-mer adriatique, empli de souvenirs vénitiens et gros de la promesse d'un empire (5), ou des accomplissements d'explorateurs ou de géographes, comme l'étonnant Guillaume Lejean, « ce promeneur fébrile et mal peigné », petit paysan du Trégor, qui cartographia et dessina la région pour le compte du gouvernement français sous le Second Empire, de 1857 à 1870 (6). Les Balkans ont cristallisé des rencontres bien autrement étonnantes. Ainsi, une voyageuse anglaise qui s'y rendit au début du XXe siècle, presque par hasard, en fut définitivement transformée. Edith Durham (1863-1944), jeune fille de la bonne bourgeoisie londonienne restée célibataire, aquarelliste reconnue, s'occupe de sa mère malade ; le médecin de famille lui recommande de changer d'air pour ne pas elle-même sombrer. C'est donc presque sur prescription médicale qu'elle arrive au Monténégro, dont elle apprend la langue, avant d'entreprendre en 1908 une périlleuse tournée dans les montagnes qui donnera naissance à un ouvrage de référence, Haute Albanie (7). Outre la performance physique et la prise de risques bien réels dans ces « Balkans en feu », où l'Empire ottoman achevait de se disloquer, le regard quasi ethnologique de la voyageuse est d'une grande modernité, s'abstenant de juger des pratiques sociales pourtant fort éloignées des siennes.

Trois décennies plus tard, sa compatriote Rebecca West (1892-1983), romancière féministe, aux idées bien plus « avancées » que la conservatrice Durham, ne prend pas, pour autant, le risque d'une telle immersion. Le célèbre récit qu'elle tire de son voyage dans les Balkans en 1937, Agneau noir et faucon gris (8), est celui d'une Britannique fortunée qui vient noter les « progrès » de la région, c'est-à‑dire son rapprochement des standards sociaux occidentaux, dont la valeur ne saurait être questionnée, mais aussi en contempler l'exotisme. C'est une ogresse : elle ne mange pas, elle dévore — viandes grillées, tourtes, gâteaux dégoulinants de miel. La nourriture balkanique est primitive, les apprêts inexistants, certes, mais les Balkans offrent l'opportunité de festins un peu barbares, propres à réveiller l'appétit fatigué d'une Anglaise. Même s'ils doivent s'aligner politiquement sur l'Occident, les Balkans conservent une vitalité farouche, disparue du reste du continent.

Le thème ruritanien quant à lui n'en finit jamais de se réinventer. En 1929, des députés de gauche au Parlement français reçurent une lettre les implorant de venir au secours d'un petit peuple, les Poldèves, « haletant sous le joug de quelques dizaines de grands propriétaires fonciers ». Il s'agissait d'un canular de l'Action française, qui avait inventé la Poldévie pour ridiculiser l'interventionnisme « moral » de la représentation nationale. À la veille de la seconde guerre mondiale, le futur collaborationniste Marcel Déat publiait dans L'Œuvre un article appelé à connaître une durable notoriété, sous le titre « Faut-il mourir pour Dantzig ? », dans lequel il assurait que « les paysans français n'ont aucune envie de mourir pour les Poldèves ».

En 2019, l'écrivain Aurélien Bellanger inventait une principauté du Karst, sans doute nichée dans les montagnes du nord de l'Adriatique, non loin de Trieste, de l'Istrie et de Rijeka, ces zones si longtemps disputées entre l'Italie et la Yougoslavie, puis la Slovénie et la Croatie (9), pour écrire une fable sur l'Europe, qualifiée par antiphrase de « continent de la douceur » (10). C'est l'un des rares romans consacrés à la construction européenne, comme si le détour par des Balkans imaginaires était toujours le meilleur biais pour parler de l'Europe « réelle ».

Voir en ligne : /2026/03/DERENS/69360

(1) Il existe de nombreuses adaptations au cinéma, muet et parlant, dont une parodie (avec Peter Sellers), mais aussi une opérette, une comédie musicale et une série télévisée.

(2) Les deux pays apparaissant dans plusieurs albums d'Hergé, notamment Le Sceptre d'Ottokar (1939) et L'Affaire Tournesol (1956). Le Sceptre d'Ottokar est une évocation à peine voilée de l'Anchsluss, L'Affaire Tournesol, un récit d'espionnage en pleine guerre froide. Sur la Ruritanie, cf. Blanche El Gammal, La Ruritanie ou l'Europe introuvable, Presses universitaires Blaise-Pascal, Clermont-Ferrand, 2025.

(3) Maria Todorova, Imaginaire des Balkans, Éditions de l'EHESS, Paris, 2011.

(4) Pieter M. Judson, L'Empire des Habsbourg. Une histoire inédite, Perrin, Paris, 2021.

(5) Fabrice Jesné, La Face cachée de l'Empire. L'Italie et les Balkans, 1861-1915, École française de Rome, 2021.

(6) Guillaume Jan, Alias Lejean, Stock, Paris, 2022. Cf. aussi Guillaume Lejean, Voyages dans les Balkans, 1857-1870, Non Lieu, Paris, 2011.

(7) Edith Durham, Haute Albanie. L'odyssée d'une voyageuse anglaise dans les Balkans, Non Lieu, 2022.

(8) Rebecca West, Agneau noir et faucon gris. Un voyage à travers la Yougoslavie, réed., Noir sur blanc, Lausanne, 2026.

(9) Lire Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin, « Trieste, la conscience d'une frontière », Le Monde diplomatique, septembre 2023.

(10) Aurélien Bellanger, Le Continent de la douceur, Gallimard, Paris, 2019.

Lire aussi le courrier des lecteurs dans notre édition de mai 2026.

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« Stranger Things », la vertu selon Netflix

Un des paradoxes de l'ère numérique tient à ceci : d'un côté, les grandes plates-formes mondialisent certaines formes culturelles ; de l'autre, elles fractionnent les publics en silos autonomes. Des séries à succès émergent comme des références communes à des populations relativement hétérogènes. Elles portent la marque contradictoire d'une époque où tout est marchandise, même la contestation.

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Nam June Paik. — « Video Flag Z » (Drapeau vidéo Z), 1986
© Succession Nam June Paik - Photographie : LACMA - 2025 Museum Associates - RMN-Grand Palais

Série phare de Netflix au succès planétaire, Stranger Things (2016-2026) a été rapidement accueillie comme une œuvre progressiste. Probablement parce que, entre fantastique et science-fiction, cette histoire d'enfants passionnés de jeux de rôles et confrontés à des forces maléfiques cultive la nostalgie des années 1980 — où elle se déroule — sous l'angle du féminisme, de la diversité culturelle et de la marginalité. Lors de la remise d'un prix couronnant la série en 2017, l'acteur David Harbour s'est enflammé, au nom de tous ses collègues : « Cette récompense (…) est un appel (…) à construire, à travers notre art, une société plus empathique et plus compréhensive (…). Nous repousserons les brutes, nous protégerons les marginaux et les exclus, ceux qui n'ont pas de foyer (1). » Il n'en fallait pas davantage, au début de l'ère Trump, pour voir dans ce programme l'avant-garde d'une résistance culturelle portée par Netflix, plate-forme réputée proche des idées démocrates. L'univers parallèle au cœur de l'histoire (le « Monde à l'envers ») et ses inquiétantes créatures ont même été perçus comme une métaphore de l'Amérique ravagée par le néolibéralisme (2). Et comment ne pas assimiler au président républicain le traître de la troisième saison (un politicien blond, affairiste et corrompu par les Russes) ?

Fondamentalement bons

Le contenu politique s'avère en fait très modéré. Certes, l'héroïne (Eleven) est en révolte contre l'État fédéral et les services secrets, qui se sont servis d'elle et d'autres enfants comme cobayes dans un mystérieux laboratoire. Mais c'est auprès d'un shérif qu'elle trouve refuge, celui de Hawkins, une petite ville fictive dans l'Indiana. Dès le début, c'est là le cadre : les États-Unis ont bien des défauts, mais ils demeurent fondamentalement bons. De ce postulat découle l'arrière-plan idéologique de l'histoire, condensé dans un épisode-clé de la deuxième saison. Eleven y rencontre une autre fugitive, Kali, d'origine indienne. Celle-ci s'est entourée d'une bande de rebelles à Chicago, dont le style rappelle les punks et les militants afro-américains. Eleven se sent attirée par la violence de leur résistance ; mais, lorsque la situation dégénère, elle retourne dans les bras de son protecteur en uniforme. De même, le motif de l'arc-en-ciel est probablement une référence au mouvement antiraciste et anticapitaliste lancé à Chicago en 1969, la Rainbow Coalition, mais elle est valorisée ici dans une déclinaison délestée de toute conflictualité sociale (3). De fait, l'image du pays est parfois écornée, mais pas question d'en dire trop de mal. Son militarisme, par exemple, sera critiqué, mais il restera évident qu'il est nécessaire. Et, dans ses efforts pour pallier les insuffisances des institutions, c'est le caractère épanouissant de la société américaine que le groupe intergénérationnel qui se forme autour d'Eleven fait ressortir. Chaque personnage y trouve sa place, malgré les imperfections de l'économie de marché. Le centre commercial au cœur de la troisième saison, par exemple, tue les petits commerces, mais ça n'empêche pas la petite sœur d'un des héros d'y proclamer (pour obtenir des glaces gratuites en échange de son aide) : « Tu sais ce que j'aime le plus à propos de ce pays ? Le capitalisme. Tu sais ce qu'est le capitalisme ? Cela signifie un système de marché libre. Ce qui veut dire que les gens sont payés pour leurs services, en fonction de la valeur de leur contribution. » À côté de cet éloge, l'ironie de Murray, un enquêteur privé qui décrit le capitalisme comme une « arnaque » enrichissant les riches, sonne paranoïaque. Quoi qu'il en soit, les travers du modèle américain semblent dérisoires par rapport à l'horreur soviétique : l'URSS est un ennemi sournois, qui n'hésite pas à construire une base secrète sous le centre commercial de Hawkins et à emprisonner son shérif au Kamtchatka. Et la Russie, où se déroule une grande partie de la quatrième saison, est un système concentrationnaire dans lequel les gens rêvent de manger du beurre de cacahuètes en grelottant de froid.

Les créateurs de la série, les frères Matt et Ross Duffer, nourris dans leur enfance aux fictions des années 1980, y ont sélectionné les représentations à déconstruire pour paraître audacieux (à commencer par les stéréotypes de genre et les préjugés raciaux), sans toucher à la société de consommation. Ce positionnement n'a rien d'étonnant, compte tenu de l'importance des placements de produits (la troisième saison en compte cent cinquante, soit dix-huit par épisode en moyenne) (4). Fondus dans la narration, ils sont conçus pour entraîner des partenariats publicitaires fructueux : collections spéciales de prêt-à-porter, séries limitées de chaussures de sport, céréales « vintage »… Aux produits dérivés s'ajoute l'« activation » du public par une multitude d'opérations (jeux-concours, boutiques éphémères, événements festifs, etc.). Coca-Cola épaule Netflix pour ressusciter dans le récit un soda oublié — dont plusieurs centaines de milliers de canettes seront commercialisées pour l'occasion. La chaîne de grande distribution Target contribue à la reconstitution d'un de ses magasins de 1987, avant d'accueillir dans ceux de 2025 plus de cent cinquante articles aux couleurs de la série (5).

Dans ce cadre idéologique ouvert à gauche aux enjeux sociétaux et borné à droite par l'anticommunisme et le consumérisme, la clientèle libérale de Netflix peut apprécier quelques touches d'anticonformisme : l'un des personnages refuse le rôle de subordonnée et de mère que lui réserve le patriarcat, le traitement du thème de l'homosexualité est un pied de nez aux conservateurs… Autant de positions qui ont l'avantage de faire parler de l'œuvre (y compris par M. Elon Musk) sur les réseaux sociaux. Mme Bela Bajaria, la responsable des contenus des programmes, a vanté la capacité de Stranger Things à générer « des conversations, une communauté, des partages et des groupes de fans (6) ».

La stratégie est payante : 1,2 milliard de vues et une contribution au PIB américain estimée à 1,4 milliard de dollars (7). Les souscriptions et recettes annexes, complétées par l'ouverture aux coupures publicitaires depuis 2022, ont largement compensé l'explosion des budgets de réalisation (jusqu'à plusieurs dizaines de millions de dollars par épisode). On imagine les dirigeants de l'entreprise sabler le champagne et rire aux éclats en se rappelant leurs débats sur la portée subversive et anticapitaliste de Stranger Things.

Voir en ligne : /2026/03/PINSOLLE/69361

(2) Cf. Davis Smith-Brecheisen, « Horror show », Jacobin, 27 octobre 2017.

(3) Aaron Giovannone, « Stranger Things 2 relies on nostalgic race politics », The Conversation, 3 janvier 2018.

(4) Jean-Philippe Danglade, « Le placement de produit dans Stranger Things, stratégie marketing classique ou instrument narratif ? », dans Florent Giordano, Romain Pierronnet, Mathias Szpirglas et Claire Edey Damassou (coord.), Management en séries, EMS Éditions, Caen, 2025.

(5) « Netflix's Stranger Things at Target : the end begins here », Target, 3 décembre 2025.

(7) Carl Arnaud, « Stranger Things en chiffres : records Netflix, impact économique majeur et succès mondial », Les Inrockuptibles, 24 décembre 2025.

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Portrait de groupe à la Banque mondiale

Organisation mondiale du commerce, Fonds monétaire international, Banque mondiale... Par leur action, les organismes financiers internationaux occupent le cœur stratégique de la mondialisation libérale. Avec une ironie mordante, Jean Ziegler montre comment, malgré de cuisants échecs — désastreux pour le tiers-monde —, leurs dirigeants — ici ceux de la Banque mondiale — multiplient les théories justificatrices, récupèrent les discours contestataires et parviennent toujours, in fine, à maintenir le cap fixé par le « consensus de Washington ».

La Banque mondiale a connu son âge d'or de la fin des années 1960 au début des années 1980 (1). Ancien ministre de la défense des présidents John F. Kennedy et Lyndon B. Johnson, Robert McNamara la dirigea de 1968 à 1981. Sous sa présidence, le volume annuel des prêts est passé de 1 milliard à 13 milliards de dollars, le personnel a été multiplié par quatre et le budget administratif par 3,5. Avec l'aide de son trésorier Eugène Rotberg, McNamara parviendra à lever sur les différents marchés nationaux de capitaux près de 100 milliards de dollars d'emprunts. Ironie de l'histoire : une grande partie de cette somme a été obtenue auprès des banquiers suisses, ceux-là mêmes qui abritent l'essentiel des capitaux en fuite provenant des nababs, des dictateurs et des classes parasitaires d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine.

Selon Jerry Mander (2), McNamara a tué plus d'êtres humains à la tête de la Banque mondiale que lorsqu'il était, en tant que ministre de la défense des Etats-Unis, préposé aux massacres du Vietnam. Jerry Mander dessine ainsi son portrait : « Honteux du rôle qu'il avait joué pendant la guerre du Vietnam, il voulut se racheter en volant au secours des pauvres du tiers-monde. Il se mit à l'ouvrage en bon technocrate, avec l'arrogance d'un authentique croyant : “Je vois dans la quantification un langage qui ajoute de la précision au raisonnement. J'ai toujours pensé que plus une question est importante, moins nombreux doivent être ceux qui prennent les décisions”, écrit-il dans Avec le recul : la tragédie du Vietnam et ses leçons (3). Faisant confiance aux chiffres, McNamara a poussé les pays du tiers-monde à accepter les conditions attachées aux prêts de la Banque mondiale et à transformer leur économie traditionnelle afin de maximaliser la spécialisation économique et le commerce mondial. Ceux qui s'y refusaient étaient abandonnés à leur sort. » Et, plus loin : « Sur ses instances, de nombreux pays n'eurent d'autre choix que de passer sous les fourches caudines de la Banque. McNamara ne détruisait plus les villages pour les sauver, mais des économies entières. Le tiers-monde se retrouve maintenant avec des grands barrages envasés, des routes qui tombent en ruine et ne mènent nulle part, des immeubles de bureaux vides, des forêts et des campagnes ravagées, des dettes monstrueuses qu'il ne pourra jamais rembourser. (…) Aussi grande soit la destruction semée par cet homme au Vietnam, il s'est surpassé pendant son mandat à la Banque. »

L'actuel président de la banque est un Australien de 68 ans, à la crinière blanche, au beau regard triste, du nom de James Wolfensohn. Un homme exceptionnel par son destin et ses dons. Ancien banquier de Wall Street, multimilliardaire, idéologue et impérialiste dans l'âme, il est aussi un artiste accompli. D'abord pianiste, il s'adonne actuellement à la pratique du violoncelle et déploie une intense activité d'auteur. D'où son surnom : « le Pianiste ».

Activité prométhéenne et multiforme

Alors que les mercenaires de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) veillent à la circulation des flux commerciaux, ceux de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI) s'occupent des flux financiers. FMI et Banque mondiale forment les plus importantes des institutions dites de Bretton-Woods (4). Le terme « Banque mondiale » est d'ailleurs imprécis : officiellement, l'institution s'appelle « The World Bank Group ». Elle comprend la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), l'Association internationale pour le développement, la Compagnie financière internationale, l'Agence multilatérale pour la garantie des investissements et le Centre international pour la gestion des conflits relatifs aux investissements.

Dans ses propres publications, le groupe utilise le terme « Banque mondiale  » pour désigner la Banque internationale pour la reconstruction et le développement et l'Association internationale pour le développement. Nous procéderons de même ici. Les trois autres instituts faisant partie du groupe assument des fonctions limitées, marginales par rapport au sujet traité. (…)

Le World Bank Group emploie un peu plus de 10 000 fonctionnaires. Il est probablement l'organisation interétatique qui renseigne le plus complètement l'opinion publique sur ses propres stratégies, intentions et activités. Un flot quasi continu de statistiques, de brochures explicatives, d'analyses théoriques s'écoule depuis sa forteresse de verre et de béton du numéro 1818 H Street Northwest, à Washington.

La Banque mondiale exerce sur la planète un pouvoir immense, déploie une activité prométhéenne et multiforme. Elle seule, aujourd'hui, alloue des crédits aux pays les plus démunis. Durant la décennie passée, elle a ainsi accordé aux pays du tiers-monde des crédits à long terme pour une somme supérieure à 225 milliards de dollars. Elle assure la création d'infrastructures par des crédits d'investissement. Dans certains cas - au Niger, par exemple -, elle couvre aussi (en deuxième position, derrière des donateurs bilatéraux) le déficit budgétaire d'un Etat particulièrement démuni. Elle finance également chaque année des centaines de projets de développement.

En termes de technique bancaire, cet organisme est partout le « prêteur de dernière instance » (« the lender of last resort »), celui qui se trouve en situation d'imposer au débiteur les conditions de son choix. Qui d'autre que lui serait prêt à accorder le moindre crédit au Tchad, au Honduras, au Malawi, à la Corée du Nord ou à l'Afghanistan ?

Entre la Banque mondiale et Wall Street, l'alliance est, bien entendu, stratégique. La Banque a d'ailleurs sauvé à maintes reprises certains instituts financiers imprudemment engagés dans des opérations de spéculation ici ou là sur d'autres continents. Dans sa pratique quotidienne, elle fonctionne selon des critères strictement bancaires. Sa charte exclut expressément toute conditionnalité politique ou autre. Sa pratique est néanmoins surdéterminée par un concept totalisant d'origine non bancaire, et idéologique celui-là : le « Consensus de Washington » (5).

Chaque année, la Banque publie une sorte de catéchisme : The World Development Report. Cette publication fait autorité dans les milieux universitaires et onusiens. Elle tente de fixer les grands thèmes qui, pendant un certain temps, occuperont les agences spécialisées de l'ONU, les universités et, au-delà, l'opinion publique. Ce rapport porte la marque personnelle du président James Wolfensohn. Son édition 2001 s'ouvre sur cette profession de foi : « La pauvreté dans un monde riche constitue pour l'humanité le plus grand défi (6).  » Les idéologues de la Banque mondiale témoignent traditionnellement d'une admirable souplesse théorique. Malgré les évidents échecs de leur institution, ils n'ont cessé, au cours des cinq décennies passées, de multiplier les théories justificatrices. Ils ont réponse à tout. Ils sont infatigables. Ils accomplissent un travail de Sisyphe. Regardons-y de plus près.

Du temps de McNamara, la théorie préférée de la Banque était celle de la « croissance ». Croissance = progrès = développement = bonheur pour tous. Vint une première vague de contestation, portée notamment en 1972 par les savants du Club de Rome, sur le thème : « La croissance illimitée détruit la planète. » Les théoriciens de la Banque réagirent au quart de tour : « Comme vous avez raison, estimés érudits ! La Banque mondiale vous approuve. Désormais, elle mettra en œuvre le “développement intégré”. » Autrement dit, elle ne prendra plus seulement en compte la croissance du produit intérieur brut d'un pays, elle examinera aussi les conséquences produites par cette croissance sur d'autres secteurs de la société. Voici les questions que la Banque entreprit alors de se poser : la croissance est-elle équilibrée ? Quelle conséquence produit-elle sur la distribution intérieure des revenus ? Une trop rapide croissance de la consommation énergétique d'un pays ne risque-t-elle pas d'affecter les réserves énergétiques de la planète ? Etc.

D'autres rapports critiques contre le capitalisme débridé furent alors publiés, notamment ceux établis par des groupes de chercheurs présidés respectivement par Gro Harlem Brundtland et par Willy Brandt. Ces critiques s'adressaient à l'« économisme » de la Banque. Elles revendiquaient d'autres paramètres, non économiques, du développement, ceux notamment de l'éducation, de la santé, du respect des droits de l'homme, et reprochaient à la Banque de ne pas les prendre en considération. Celle-ci réagit illico. Elle produisit une superbe théorie sur la nécessité du « développement humain ».

Nouvelle étape de la contestation : le mouvement écologiste prit de l'ampleur et gagna de l'influence partout en Europe, en Amérique du Nord. Pour développer les forces de production d'une société, disaient les écologistes, il ne suffit pas d'avoir l'œil fixé sur les indicateurs classiques ni même sur les fameux paramètres du développement humain. Il faut aussi prévoir sur le long terme les effets des interventions dites de développement, notamment sur l'environnement. Les idéologues de la Banque sentirent immédiatement le vent tourner. Désormais, ils seraient les partisans farouches du « développement durable » — le « sustainable development ».

En 1993, se tint à Vienne la Conférence mondiale sur les droits de la personne. Contre les Américains et certains Européens, les nations du tiers-monde imposèrent la reconnaissance des « droits économiques, sociaux et culturels ».

Une conviction présidait à cette révolution : un analphabète se soucie comme d'une guigne de la liberté de la presse. Avant de se préoccuper des droits civils et politiques, donc des droits démocratiques classiques, il est indispensable de satisfaire les droits sociaux, économiques, culturels. James Wolfensohn publia alors rapport sur rapport, déclaration sur déclaration. La Banque mondiale, comme de bien entendu, serait à l'avant-garde du combat pour la réalisation des droits économiques, sociaux et culturels. A Prague, en septembre 2000, « le Pianiste » fit même un discours émouvant sur le sujet.

Un maître du langage ambigu

Une des dernières en date des pirouettes des intellectuels organiques de la Banque mondiale concerne l'« empowered development », l'exigence d'un développement économique et social contrôlé par les victimes du sous-développement elles-mêmes. Pourtant, aucune des déclarations d'intention successives de la Banque n'est parvenue à masquer durablement cette évidence : l'échec éclatant des différentes stratégies de « développement » mises en œuvre par ses soins. Que faire ? La Banque n'est jamais à court d'idées. Désormais, elle plaidera les circonstances atténuantes. Elle invoquera la fatalité. La conférence prononcée le 8 avril 2002 dans la salle XI du Palais des nations de Genève, devant les cadres de l'ONU et de l'OMC, par le vice-président chargé des relations extérieures de la Banque, était intitulée : « L'aide au développement parviendra-t-elle jamais aux pauvres ? ». Réponse de l'éminent vice-président : « Personne n'en sait rien. »

Pour porter la bonne parole au monde, James Wolfensohn s'assure les services d'un certain nombre de messagers triés sur le volet. Ce que les jésuites sont à l'Eglise catholique, les missi dominici du « Pianiste » le sont à la Banque mondiale : ces « envoyés du maître » exécutent les missions les plus diverses. Exemples.

A Lagos, capitale du Nigeria, grande puissance pétrolière et l'une des sociétés les plus corrompues du monde, James Wolfensohn a installé un bureau de la « good governance » (contrôle de la corruption). Son préposé recueille des informations venues de particuliers, de mouvements sociaux, d'organisations non gouvernementales, d'Eglises, de syndicats ou de fonctionnaires révoltés, concernant des affaires de corruption. Il observe les mises aux enchères truquées des grands chantiers de la région, les dessous-de-table payés à des ministres par des directeurs locaux de sociétés multinationales, l'abus de pouvoir pratiqué par tel ou tel chef d'Etat contre rémunération sonnante et trébuchante. En bref, il enregistre, se documente, essaie de comprendre les multiples voies empruntées par les corrompus et les corrupteurs. Mais que devient ensuite ce savoir ? Mystère.

Wolfensohn a également désigné un vice-président exécutif, tout spécialement chargé de la lutte contre l'extrême pauvreté. Lui aussi se documente et s'informe… Jusqu'à récemment, ce poste était occupé par Kemal Dervis. Il s'agit d'un économiste d'une cinquantaine d'années, de nationalité turque, chaleureux et fin, qui a grandi en Suisse. Musulman, il a passé son baccalauréat dans un établissement privé catholique, le collège Florimont, au Petit-Lancy, près de Genève. Au début 2001, il a quitté la Banque. Il est aujourd'hui ministre de l'économie et des finances de Turquie [NDLR : depuis le 14 août 2002, son parti a rejoint l'opposition].

Autre personnage totalement atypique travaillant au service de Wolfensohn : Alfredo Sfeir-Younis. Depuis novembre 1999, ce dernier dirige à Genève le World Bank Office, la représentation de la Banque auprès du quartier général européen de l'ONU et auprès de l'OMC. L'homme n'est pas banal. Voici comment le journaliste André Allemand le décrit : « Avec le charisme un peu retenu d'un Richard Gere barbu, le tout nouveau représentant de la Banque mondiale dépeint une organisation en pleine mutation philosophique, à l'écoute des plus démunis et cherchant activement à éliminer la pauvreté dans le monde (7). » Allemand le surnomme « l'Enjoliveur ».

Sfeir-Younis est un Chilien d'origine libanaise, cosmopolite et diplomate-né. Fils d'une grande famille maronite dont une branche s'est fixée au Chili, il est le neveu de Nasrallah Sfeir, le patriarche de l'Eglise maronite. Dès 1967, son père ayant été nommé ambassadeur du Chili à Damas et à Beyrouth, le jeune Alfredo a assisté à toutes les convulsions, guerres et turbulences du Croissant fertile.

« L'Enjoliveur » est un pionnier. Il a été le premier économiste de l'environnement (« environmental economist ») à entrer dans la Banque. Aujourd'hui, elle en compte 174. Il a par ailleurs travaillé pendant sept ans, dans des conditions souvent difficiles, en Afrique sahélienne. Témoignant de convictions antifascistes solides, il s'est autrefois opposé à la dictature de Pinochet. Bouddhiste, il pratique la méditation.

Mais Don Alfredo est surtout un maître du langage ambigu : « Les difficultés économiques actuelles relèvent d'abord de la distribution des richesses et non pas tant de problèmes relatifs à la production ou à la consommation… Le monde souffre du manque de gouvernance globale (8). » Tout pasteur calviniste genevois lisant ces lignes sera saisi d'enthousiasme. Voici un frère ! Enfin un responsable bancaire qui n'a pas la croissance, la productivité et la maximalisation des profits à la bouche ! Mais ce que le naïf lecteur de ces propos ne sait pas, c'est que le messager du « Pianiste » à Genève est un partisan farouche de la « stateless global governance », du gouvernement mondial sans Etat, et du Consensus de Washington.

Don Alfredo est un dur. Un agent d'influence de haut vol : à certains moments, et sur ordre du « Pianiste », il joue aussi les agents secrets, comme lors de la Conférence mondiale du commerce à Seattle, en 1999. « En décembre dernier, j'étais dans les rues de Seattle, chargé de rapporter à mon organisation les points soulevés par les manifestants (9).  »

Un autre missus totalement atypique du « Pianiste » s'appelle Mats Karlsson. Collaborateur étroit et disciple de Pierre Schori — le principal héritier intellectuel et spirituel d'Olof Palme -, Karlsson a été économiste en chef du ministère suédois des affaires étrangères et secrétaire d'Etat à la coopération. C'est un socialiste convaincu. Outre Pierre Schori, il a pour ami Gunnar Sternave, la tête pensante des syndicats suédois. Or Karlsson est aujourd'hui vice-président chargé des affaires étrangères et des rapports avec l'ONU de la Banque mondiale. Je le dis sans ironie : certains de ces idéologues me séduisent. Leur brio intellectuel, leur culture sont attachants. Certains sont même de bonne foi. Alfredo Sfeir-Younis et Mats Karlsson, pour m'en tenir à eux, sont des hommes profondément sympathiques. Le problème est que si leurs théories changent et s'adaptent, la pratique, elle, est constante : elle découle de la pure rationalité bancaire, impliquant l'exploitation systématique des populations concernées et l'ouverture forcée des pays aux prédateurs du capital mondialisé.

Car à l'instar de l'OMC et du FMI, la Banque mondiale est, elle aussi, un bastion du dogme néolibéral. En toute circonstance et à tous les pays débiteurs, elle impose le consensus de Washington. Elle promeut la privatisation des biens publics et des Etats. Elle impose l'empire des nouveaux maîtres du monde.

En janvier 2000, tremblement de terre ! Le messager le plus important, le plus proche de Wolfensohn, Joseph Stiglitz, économiste en chef et premier vice-président de la Banque mondiale, démissionne en dénonçant publiquement la stratégie de privatisation à outrance et l'inefficacité des institutions de Bretton Woods (10). Wolfensohn, tout à coup, éprouve des doutes. Il en vient même à se poser des questions : les capitaux rentrent, les crédits sortent, les barrages se construisent, donnent de l'électricité… et partout autour les êtres humains meurent de faim. Partout dans le tiers-monde, la malaria revient au galop et tue un million de personnes par an, les écoles ferment, l'analphabétisme progresse, les hôpitaux tombent en ruine, les patients décèdent faute de médicaments. Le sida fait des ravages.

Désastre sur désastre

Quelque chose ne va pas. Alors, Wolfensohn interroge, voyage, invite à sa table des militants des mouvements sociaux, les écoute, réfléchit, et tente de comprendre l'échec gigantesque de sa Banque (11). Des doutes du « Pianiste », un nouvel organigramme est né (12). Le département social (« Social Board »), dont il a renforcé le personnel, doit désormais être consulté impérativement par tout chef de projet.

Ce département a pour tâche d'examiner et d'évaluer les conséquences humaines et sociales provoquées dans la société d'accueil par l'intervention de la Banque : construction d'une autoroute, d'un barrage, d'une correction de fleuve, d'un port, d'un conglomérat d'usines, etc.

De quelle façon la nouvelle autoroute affectera-t-elle la vie dans les villages qu'elle traversera ? Comment un conglomérat industriel pèsera-t-il sur le marché du travail dans la région ? Que deviendront les paysans chassés par l'expropriation des terres qui précède la construction d'un barrage ? Des plantations extensives de cultures destinées à l'exportation exigent la destruction de milliers d'hectares de forêts : dans quelle mesure le climat de la région en sera-t-il affecté ? Les questions examinées par le département social sont innombrables. Mais il n'a aucun pouvoir. Même si ses conclusions sont entièrement négatives, même s'il prévoit désastre sur désastre, il ne pourra empêcher la construction du conglomérat industriel, l'arrachage des arbres ou le détournement du fleuve.

La décision des banquiers est toujours souveraine.

Voir en ligne : /2002/10/ZIEGLER/9499

Cet article est tiré des Nouveaux Maîtres du monde, Fayard, Paris, 2002.

(1) Elle a commencé à fonctionner en 1946.

(2) Jerry Mander, « Face à la marée montante », in Edward Goldsmith et Jerry Mander, Le Procès de la mondialisation, Fayard, Paris, 2001, p. 42.

(3) Seuil, Paris, 1996.

(4) Bretton-Woods, bourg du New Hampshire aux Etats-Unis, a vu se réunir en 1944 les délégations des alliés occidentaux. Ils ont mis en place les principes et les institutions (FMI, Banque mondiale, etc.) devant assurer la reconstruction de l'Europe et d'un ordre économique mondial.

(5) Ensemble d'accords informels conclus tout au long des années 1980-1990 entre les principales sociétés transcontinentales, les banques de Wall Street, la Federal Bank américaine et les organismes financiers internationaux, avec comme maître d'œuvre les Etats-Unis.

(6) Préface de James Wolfensohn, The World Development Report, Oxford University Press, 2001, p. 5.

(7) La Tribune de Genève, 8 juin 2000.

(8) Alfredo Sfeir-Younis, in La Tribune de Genève, 8 juin 2000.

(9) Ibid.

(10) Joseph Stiglitz, La Grande Désillusion, Paris, Fayard, 2002.

(11) Voir notamment l'interview de James Wolfensohn dans Libération, 10 juillet 2000.

(12) Laurence Boisson de Chazournes, « Banque mondiale et développement social », in Pierre de Senarclens, Maîtriser la mondialisation, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris, 2001.

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La diplomatie du téléphone portable à la conquête des pauvres

Après le coup d'Etat au Mali, le directeur de Microsoft pour l'Afrique, M. Cheick Modibo Diarra, a été nommé premier ministre. Google, dont certains employés se sont illustrés dans le « printemps arabe », recrute des militants des droits humains, et la secrétaire d'Etat américaine Hillary Clinton soutient des projets humanitaires mêlant affaires et technologie : voici venue l'ère de la diplomatie numérique.

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Dans les heures qui suivent le tremblement de terre du 12 janvier 2010 en Haïti, plusieurs initiatives permettent de cartographier les besoins, les demandes d'aide, les appels de familles de disparus… Enseignant-chercheur spécialisé dans la cartographie de crise, Patrick Meier s'associe au programmeur kényan David Kobia, qui, en 2007, avait fondé le système Ushahidi, destiné à permettre à des citoyens de signaler les affrontements postélectoraux. De façon inattendue, cet outil va offrir une plate-forme à l'information d'urgence en Haïti : Meier et Kobia mettent en effet sur pied un système d'alertes géolocalisées transmises par téléphone mobile. L'opérateur Digicel leur emboîte le pas et fournit aux Haïtiens un numéro d'urgence unique, le 4636. Des centaines de vies seront sauvées.

A l'aide du service de messagerie (SMS) des téléphones portables et d'instruments de géolocalisation, Ushahidi permet d'organiser la réponse avec très peu de moyens. De tout le pays affluent des signalements : disparitions, manque de nourriture ou d'eau dans les orphelinats, personnes rescapées, etc. Traduits en français, anglais et créole par deux organisations non gouvernementales (ONG) — Samasource et Crowdflower —, les textos sont localisés, vérifiés et catégorisés avant d'être publiés sur une carte par une équipe de volontaires rassemblés à la Fletcher School of Law and Diplomacy, basée dans le Massachusetts, où enseigne Meier.

Grâce à une passerelle SMS mise en place par Instedd, une start-up américaine spécialisée dans la gestion informatisée des situations de crise, la Croix-Rouge — mais également les marines américains — est en mesure de recevoir les alertes signalant une situation dangereuse et sa localisation.

Cette rencontre inédite entre informaticiens kényans et armée américaine a joué un rôle déterminant dans la redéfinition, sous l'impulsion de Mme Hillary Clinton, des méthodes du département d'Etat. Les Etats-Unis ont certes une longue tradition d'usage des technologies de communication, liée à la transmission de la Voix de l'Amérique — nom de la radio de diffusion internationale lancée durant la seconde guerre mondiale et destinée à promouvoir les intérêts américains. Mais, ces dernières années, le smart power est devenu un axe stratégique de cette politique. Variante du soft power pouvoir doux ») de Joseph Nye — terme désignant le déploiement de moyens d'influence non coercitifs, structurels, culturels ou idéologiques —, ce « pouvoir de l'intelligence » théorisé en 2004 par Mme Suzanne Nossel, présidente de l'organisation Human Rights Watch, propose un catalogue d'outils — diplomatiques, économiques, militaires, politiques, légaux ou culturels — adaptés à chaque situation. Il s'agit aussi de favoriser les sociétés américaines de haute technologie dans le cadre d'une coopération renouvelée entre l'Etat, le marché et les ONG ou les fondations d'intérêt public. Avec cette doctrine, la diplomatie américaine favorise donc un modèle économique nouveau, hybridant les secteurs marchand et non lucratif.

Un outil pour déjouer
la censure d'Internet

Les réseaux de télécommunication numériques et mobiles en sont les instruments privilégiés. « La communauté technique a mis en place la technologie des cartes interactives pour nous aider à identifier les besoins et à cibler les ressources, indique ainsi Mme Clinton dans son discours fondateur du 15 février 2011. Ce lundi [en Haïti], une fillette de 7 ans et deux femmes ont été retirées des décombres d'un supermarché qui s'était effondré par une équipe américaine de recherche et de sauvetage, après avoir envoyé un texto appelant à l'aide. » La secrétaire d'Etat insiste sur la nécessité de faire en sorte que le peuple s'approprie les technologies numériques afin de faire avancer la démocratie et les droits humains. Elle en appelle à un « partenariat entre l'industrie, le monde universitaire et les ONG afin d'organiser un effort permanent qui permettra d'exploiter la puissance des technologies de connexion et de les mettre au service de nos objectifs diplomatiques (1) ».

Financé à hauteur de 2 millions de dollars, Commotion est un projet typique de cette approche. Il s'agit d'un réseau cellulaire autonome qui fonctionne selon les mêmes principes qu'Internet et tient dans une valise. Il doit permettre aux militants de contourner la censure du réseau — on se souvient qu'en Egypte, en janvier 2011, juste avant la chute de M. Hosni Moubarak, Internet avait été coupé. A l'origine de ce projet, un militant du logiciel libre et des libertés numériques, M. Sascha Meinrath, qui envisage de relier par Wi-Fi des ordinateurs portables et des téléphones mobiles afin de constituer une infrastructure sans fil à haut débit (2), où des outils de sécurisation permettraient d'assurer l'anonymat des utilisateurs. Ainsi, paradoxalement, au moment même où WikiLeaks piratait le département d'Etat, la smart diplomacy rejoignait les problématiques « hacktivistes » (3).

L'Afghanistan fut l'un des premiers terrains d'expérimentation de cette techno-diplomatie. En 2009 déjà, le pays comptait plus de quinze millions d'abonnés mobiles, sur une population de trente millions de personnes. 65 % d'entre eux envoient des textos, et plus de la moitié utilisent leur téléphone pour écouter la radio. Mais l'armée américaine a aussi remarqué que les talibans étaient plus actifs dans les zones peu couvertes par le réseau mobile. Y voyant un lien de cause à effet, elle a investi 113 millions de dollars pour développer les communications civiles, dans une véritable stratégie associant propagande et développement économique. En outre, dans le cadre de la lutte contre la corruption, la police afghane paye désormais ses employés par l'intermédiaire du système mobile M-Paisa (lire « Une carte SIM en guise de porte-monnaie »), et non plus en argent liquide (4).

Des acteurs très divers multiplient ainsi les initiatives technopolitiques. On peut mentionner le programme des « Routes de la soie numériques » lancé par l'Internet Bar Organization. 85 % des Afghans vivent de leur terre ; après des années de guerre, il existe d'importants conflits de propriété foncière. Le programme utilise les fonctionnalités du GPS, les photographies et les textos pour envoyer des informations sécurisées dans une base de données. Un cadastre virtuel a ainsi été constitué, et une assistance juridique est proposée pour régler les conflits, en lien avec le droit coutumier.

Il arrive également que le smart power se concrétise dans la surveillance d'élections. C'est le cas en Afrique subsaharienne. L'ambassade des Etats-Unis en Guinée a appuyé la commission électorale du pays pour la mise en place, lors du scrutin du 27 juin 2010, le premier depuis 1958, d'un programme baptisé « I vote, I see, I send » (« je vote, j'observe, j'envoie »). Ce programme permettait de relayer des textos sur un site Web où ils pouvaient être analysés par les observateurs et les électeurs (5). L'ambassade de France a été associée à ce programme à travers la mise en place d'un centre de presse. Surveillance officielle et « sous-veillance » citoyenne (comme celle d'Ushahidi au Kenya) se complètent, utilisant parfois les mêmes plates-formes.

En 2010 et 2011, au Soudan, le contrôle citoyen des élections a également reçu l'appui des membres du département d'Etat, tandis qu'en Ethiopie, en Egypte, en Tanzanie, en Côte d'Ivoire et au Liberia des systèmes inspirés par Ushahidi ont été déployés (6). Les rapports envoyés pointent les fraudes (impossibilité de voter, bulletins manquants pour certains candidats…), mais aussi des irrégularités durant la campagne (harcèlements, illégalité de certaines actions, provocations racistes…) et permettent de signaler les violences postélectorales.

Signalés à la vitesse d'un texto — dans des situations d'observation sur le terrain, on a plus facilement sous la main un téléphone portable qu'un ordinateur —, les actes délictueux sont épinglés sur une carte. Cette approche relève du principe, difficile à traduire en français, d'accountability. Si le sens politique du terme évoque la responsabilisation des gouvernements, dans le vocabulaire de la sociologie l'accountability renvoie à un réseau conceptuel associant factualité, visibilité et responsabilité (7). Dans ce cadre, la transparence ressort d'une philosophie politique qui autorise à rendre visibles des éléments pour étayer un pacte de factualité — au sens où il est indéniable qu'« il s'est passé là quelque chose pour quelqu'un » — engageant la responsabilité de chacun.

Depuis la Silicon Valley, Mme Clinton a lancé un appel aux entrepreneurs ès technologies dans le monde : « Il faut soutenir les personnes qui sont derrière ces outils, les innovateurs et les entrepreneurs eux-mêmes. Nous savons que les chefs d'entreprise sont nombreux à vouloir consacrer une partie de l'expertise de leurs salariés à résoudre les problèmes dans le monde entier ; mais, souvent, ils ne savent pas comment faire. Quel est le point d'entrée ? Quelle idée va avoir le plus d'impact (8)  ? » Discours assorti d'un appel à la coopération entre diplomates, entrepreneurs et organisations sans but lucratif pour soutenir l'espace d'innovation mobile que représente l'Afrique.

Application pour femmes enceintes

Un appel aux bonnes volontés ? Pas seulement. Deuxième marché régional après l'Asie, celle-ci connaît la plus forte croissance du monde, avec 649 millions de connexions à la fin de 2011 et 735 millions d'abonnés prévus à la fin de 2012, selon le rapport de l'Association mondiale des opérateurs mobiles (GSMA). Google, implanté en Afrique du Sud et au Kenya, a mis en place, en lien avec la Fondation Grameen (9) et l'opérateur MTN, une structure de développement d'applications — un « AppLab » où ont été réalisés différents services mobiles : SMS Tips, qui répond aux questions sur la santé ou l'agriculture envoyées par texto, ou encore Google Trader, qui met en relation petites entreprises et acheteurs en temps réel.

Par le biais de concours comme Apps4Democracy, basé sur les données publiques ouvertes et librement utilisables que diffuse le gouvernement sur le site Data.gov, les acteurs du smart power recrutent de nouveaux partenaires. C'est sur ce modèle qu'une compétition baptisée Apps4Africa a été lancée, en juillet 2010 à Nairobi, par Mme Judith McHale, sous-secrétaire à la diplomatie et aux affaires publiques. Elle a suscité une vingtaine de propositions venues du Kenya, du Rwanda, de l'Ouganda et de la Tanzanie. L'application gagnante, Mamabika, est un dispositif qui propose aux femmes enceintes des bidonvilles de Nairobi d'épargner neuf mois durant sur un compte lié à leur téléphone, pour pouvoir accoucher dans une clinique (10). Autres concours et programmes soutenus par le smart power « féministe » et technologique de Mme Clinton : le mWomen BOP App Challenge (ou TechWomen), dont le but est de créer des applications spécifiques pour les femmes des pays pauvres. Son modèle : HarassMap, un système de cartographie qui rapporte des cas de harcèlement sexuel et de violence conjugale en Egypte.

Bon nombre de fondations américaines sont engagées dans cette voie. On peut s'interroger sur leur rôle, quand certains acteurs locaux clament, à l'instar du chanteur militant afro-américain Gil Scott Heron : « The revolution will be not funded (11) » La révolution ne sera pas financée »). Créée par le fondateur d'eBay, M. Pierre Omidyar — qui théorise son approche dans la Harvard Business Review (12) —, la Fondation Omidyar Network a ainsi ouvert un fonds doté de 2 millions d'euros pour favoriser, en Afrique subsaharienne, les initiatives axées sur « les technologies qui donnent aux citoyens des outils » contraignant les gouvernements à les prendre en compte. Une ONG néerlandaise, Hivos, administre le fonds basé à Nairobi. En septembre 2010, au sommet de la Clinton Global Initiative (fondée en 2005 par l'ancien président William Clinton), la Fondation Omidyar avait annoncé un versement de 55 millions de dollars au réseau Tech for Transparency, dont près de la moitié pour l'innovation dans le domaine mobile. La fondation soutient aussi FrontlineSMS, une passerelle consacrée à la communication des ONG et souvent associée à la plate-forme Ushahidi.

Pour M. Bill Gates, fondateur de Microsoft et acteur le plus en vue dans le monde de la technophilanthropie, il est peu efficace de vendre des ordinateurs dans les pays pauvres, mais il faut absolument utiliser les téléphones portables, qui permettent de sauver des vies (13). Il intervient donc dans le domaine du m-health (usage du mobile en santé), en organisant des concours pour des logiciels de lutte contre le virus de l'immunodéficience humaine (VIH/sida), le paludisme, la tuberculose, etc. En favorisant, naturellement, Windows Mobile, le système d'exploitation de Microsoft.

Créée en 1994, la Fondation Bill et Melinda Gates (BMGF) dispose d'un capital de 66 milliards de dollars. Pour bénéficier du régime d'exonération fiscale des fondations, au moins 5 % de ses avoirs doivent être consacrés à des donations. Restent 95 %, qui sont investis dans des activités lucratives et parfois bien peu philanthropiques (14). En 2009, la BMGF a fourni plus de 3 milliards de dollars de subventions et dépensé 409 millions de dollars en frais d'exploitation, principalement pour des projets visant à améliorer la vie des pauvres dans les pays en développement. Dans le domaine de la santé publique, à part le gouvernement des Etats-Unis, aucun bailleur de fonds n'est aussi influent (15). Grâce au don de 30 milliards de dollars de M. Warren Buffett, la fondation a plus que doublé son fonds initial, devenant ainsi l'institution caritative la plus importante.

Cette rencontre entre MM. Gates et Buffett a permis à M. Matthew Bishop, chef du bureau du journal The Economist à New York, de forger la notion de « philanthrocapitalisme (16) » pour désigner la convergence entre grandes causes et bonnes affaires. MM. Buffett et Gates imposent en effet un nouveau type de partenariat avec les organisations caritatives et les gouvernements. Il s'agit de montrer que l'entreprise peut être « la plus grande force du bien dans le monde », au moment où les Etats réduisent leurs budgets sociaux et prennent souvent moins de risques que ne peuvent le supporter ces nouvelles organisations philanthropiques.

Grandes causes et bonnes affaires

Selon MM. Gates et Buffett, « donner » pourrait ainsi devenir le plus grand levier du changement dans le monde. Mais « donner » de façon stratégique — et selon les modèles du monde des affaires. Ces nouveaux philanthropes doivent être compris comme des investisseurs sociaux au sens propre du terme. Ils se distinguent de l'action de charité qui animait les premiers industriels créateurs des fondations américaines, comme Andrew Carnegie ou John D. Rockefeller.

Dans la culture de ces acteurs, les technologies permettent aussi de scruter les retours sur investissement. Ainsi, le téléphone portable est au philanthrocapitalisme ce que le chronomètre est au taylorisme. Grâce à ses diverses fonctionnalités — textos, caméra vidéo et appareil photo, répondeur téléphonique, GPS… —, le portable est un bon outil de reporting, et donc de transparence. Les actions soutenues financièrement par ces fondations peuvent être présentées en détail aux donateurs. Chacun peut voir comment le projet est utilisé, et combien il est utile. L'action humanitaire technicise, la philanthropie se rationalise, le don charitable devient investissement.

Les nouveaux riches de la Silicon Valley, milliardaires de l'informatique qui ont parfois pris leur retraite des affaires, semblent bien décidés à conquérir les économies des pays émergents. Le téléphone portable, ce petit objet si efficace et rendant de réels services aux populations, constitue pour cela leur outil de prédilection.

Voir en ligne : /2012/05/ALLARD/47679

(1) « Remarks on Internet freedom », 21 janvier 2010.

(2) Yves Eudes, « Commotion, le projet d'un Internet hors de tout contrôle », Le Monde, 30 août 2011.

(3) Mot-valise associant hack — bricolage informatique — et « activiste ». Lire Jean-Marc Manach, « Les “bidouilleurs” de la société de l'information », Le Monde diplomatique, septembre 2008.

(4) Monty Munford, « M-Paisa : Ending Afghan corruption, one text at a time », Techcrunch, 17 octobre 2010.

(5) Charles W. Corey, « SMS texting program allows Guinean voters to protect their votes », www.america. gov (archive), 21 juin 2010.

(6) Pour toutes les actions citées, cf. http://blog.ushahidi.com/index.php/...

(7) Cf. Harold Garkinkel, Recherches en ethno-méthodologie, Presses universitaires de France, Paris, 1967 (rééd. 2007), qui fait de l'accountability le ressort même de l'ordre social.

(8) « Clinton to tech innovators and entrepreneurs : “We want you” », 15 octobre 2010, Fastcompany.com

(9) Cette fondation spécialisée dans la microfinance a dès 1997 aidé des femmes ougandaises à développer de petits commerces de téléphonie mobile.

(11) Hakima Abbas, « The role of donors in the movement for social justice in Africa », Pambazuka News, Nairobi, 17 novembre 2010.

(12) Pierre Omidyar, « How I did it : eBay's founder on innovating the business model of social change », Harvard Business Review, Boston, septembre 2011.

(13) Brian Dolan, « Bill Gates : Mobiles not PCs for global health », 27 avril 2010, Mobihealthnews.com

(14) Cf. Charles Piller, Edmund Sanders et Robin Dixon, « Les investissements bien peu philanthropiques de la Fondation Gates », Problèmes économiques, Paris, octobre 2008.

(16) Matthew Bishop et Michael Green, Philanthrocapitalism : How the Rich Can Save the World, Bloomsbury Press, New York, 2008. www.philanthro-capitalism.net.

Voir aussi le courrier des lecteurs dans notre édition de juin 2012.

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Aux origines du messianisme américain

Depuis leur création, les États-Unis connaissent alternativement des périodes d'interventionnisme militaire et des moments d'isolationnisme. En apparence opposées, ces deux stratégies s'inscrivent dans une même idéologie nationaliste, célébrant l'« exceptionnalisme » américain.

Depuis la seconde guerre mondiale, la conduite de la politique extérieure des États-Unis est, dans une large mesure, indépendante de leur système politique intérieur, dans lequel deux blocs électoraux continuent de s'opposer. Les contours de ces blocs sont relativement changeants et leurs affrontements en même temps de plus en plus violents. Mais, en matière de politique étrangère, partageant les mêmes perspectives et poursuivant les mêmes objectifs, ils sont très proches l'un de l'autre. La gestion de l'empire et le gouvernement du pays lui-même constituent ainsi deux mondes distincts (1). Ce qui les sépare correspond d'une certaine façon à la différence existant dans toutes les démocraties capitalistes entre les chancelleries et les grandes entreprises, d'un côté, et, de l'autre, les citoyens ordinaires — ce qui se passe à l'étranger étant de bien plus grande conséquence pour les banquiers et les diplomates, les dirigeants de sociétés et les industriels que pour les électeurs, les réponses des premiers sont plus adaptées et plus cohérentes.

Dans le cas des États-Unis, cela procède aussi de deux traits propres au pays : le provincialisme d'un électorat qui n'a qu'une connaissance extrêmement limitée du reste du monde, et un système politique qui, en contradiction flagrante avec les intentions des Pères fondateurs, a progressivement accordé à l'exécutif un pouvoir quasiment sans entraves dans la conduite de la politique étrangère, permettant ainsi aux différentes présidences — souvent empêchées d'atteindre leurs objectifs de politique intérieure par un Congrès hostile — d'agir à l'étranger beaucoup plus librement. Dans l'espace créé par ces conditions objectives d'élaboration de la politique, il s'est développé autour de la présidence, depuis le milieu du siècle dernier, un groupe étroit de spécialistes de politique étrangère qui a son vocabulaire idéologique particulier, sans équivalent en politique intérieure : là se passe la « grande stratégie » de l'État américain dans ses relations avec le reste du monde.

L'imperium américain qui s'impose après 1945 a une longue préhistoire. Les conditions qui allaient permettre la création d'un empire étaient présentes d'emblée, fait unique, lorsque naquit le pays, dans l'Amérique du Nord de la fin du XVIIIe siècle : c'était une économie de colonisation, débarrassée des restes du Vieux Monde féodal et de ses contraintes, et installée sur un territoire continental protégé par deux océans. De là sortit la forme la plus pure du capitalisme naissant, dans le plus vaste État-nation du monde. Et cela demeura le fondement matériel solide de l'essor du pays au cours du siècle qui suivit l'indépendance. Aux avantages objectifs d'une économie et d'une géographie sans équivalents dans le monde s'ajoutait, dans la conscience américaine, la force d'un double héritage, culturel et politique : d'abord l'idée, qui remontait à la colonie puritaine primitive, d'une nation jouissant de la faveur divine, chargée d'une mission sacrée ; ensuite la conviction, née de la guerre d'Indépendance, qu'était apparue dans le Nouveau Monde une république dotée pour toujours d'une Constitution de liberté. À partir de ces quatre composantes, le nationalisme américain constitua rapidement le fonds idéologique qui lui permit de glisser en douceur à un impérialisme caractérisé par une complexio oppositorum, l'union de l'exceptionnalisme et de l'universalisme. Les États-Unis, uniques en leur genre, étaient en même temps un modèle à suivre pour le monde : un ordre sans exemple dans l'histoire, mais dont tous, à la fin, devaient suivre l'exemple.

La conviction des Pères fondateurs était que le rayonnement de la nation serait en un premier temps territorial, à l'échelle du continent américain, comme Thomas Jefferson l'exposait à James Monroe en 1801 : « Quoique nos intérêts présents puissent nous maintenir à l'intérieur de nos frontières, on ne peut pas ne pas attendre avec impatience les temps lointains où en nous multipliant nous étendrons [le rayonnement de notre nation] au-delà de ces frontières et où tout le nord voire le sud du continent se couvriront de gens parlant la même langue, gouvernés de façon semblable et par des lois semblables. » Mais, en dernière instance, ce rayonnement serait plus que territorial, il serait moral et politique. John Adams écrivait ainsi à Jefferson en 1813 : « Notre république pure, vertueuse, ayant le sens civique, fédérative, durera à jamais, elle gouvernera le monde et ouvrira à la perfection de l'homme. » Aux environs du milieu du siècle, les deux registres fusionnèrent, comme en témoigne, en 1845, la fameuse formule de John O'Sullivan sur la « destinée manifeste » des États-Unis et du droit qui s'ensuit pour les Américains « de [s']étendre et de prendre possession de tout le continent que la Providence [leur] a donné pour [leur] magnifique expérience de liberté et d'autonomie fédérée ». Car un pays « vigoureux et tout juste sorti de la main de Dieu » est investi d'une « sainte mission qui concerne les nations du monde ». Qui pouvait douter que « l'avenir immense, sans limites, [fût] le temps de la grandeur de l'Amérique » (2) ? Trois ans plus tard, la moitié du Mexique était annexée.

Depuis toujours, des voix dénoncent la mégalomanie de la « destinée manifeste »

Les frontières actuelles des États-Unis une fois atteintes pour l'essentiel, la même façon de concevoir l'avenir prit une forme plus commerciale que territoriale, qui regardait plus vers l'ouest que vers le sud. Le secrétaire d'État d'Abraham Lincoln s'adressait ainsi à ses compatriotes : « Vous êtes déjà la grande puissance continentale de l'Amérique. Mais cela vous suffit-il ? J'espère que non. Vous voulez le commerce mondial. C'est ce qu'il faut rechercher dans le Pacifique. La nation qui tire le plus de la terre, qui fabrique le plus et qui vend le plus aux pays étrangers doit être et sera la grande puissance mondiale (3). » Ce que la « destinée manifeste » et la conquête du Mexique avaient été sur terre, le commodore Matthew Perry et la politique de la porte ouverte (4) pouvaient l'être sur la mer — c'est-à-dire la perspective d'une suprématie maritime et commerciale des États-Unis en Orient, un Orient où débarqueraient en même temps le libre-échange et le christianisme. Puis vint la guerre hispano-américaine, un conflit interimpérialiste classique qui permit aux États-Unis d'acquérir des colonies dans le Pacifique et dans les Caraïbes, et de prendre pleinement leur place parmi les grandes puissances. Sous la présidence de Theodore Roosevelt (1901-1909), la Colombie fut amputée d'une partie de son territoire, le Panamá, ce trait d'union entre les deux océans qui devint colonie des États-Unis ; et la race — éducation et solidarité anglo-saxonnes — s'ajouta à la religion, à la démocratie et au commerce dans la rhétorique de la nation et de sa vocation.

Tout cela n'alla jamais sans contestation. À chaque étape, des voix éloquentes s'élevèrent aux États-Unis pour dénoncer la mégalomanie de l'idée de « destinée manifeste », le pillage du Mexique, la prise d'Hawaï ou les massacres perpétrés aux Philippines, et pour s'en prendre à toutes les formes de racisme et d'impérialisme qui constituaient une trahison de l'héritage anticolonial de la république américaine. Refuser les aventures à l'étranger — annexions ou interventions —, ce n'était pas rompre avec les valeurs nationales, c'était, de façons diverses, leur être toujours fidèle. Dès le départ, l'exceptionnalisme et l'universalisme formèrent un composé potentiellement instable. Être convaincu du caractère exceptionnel des États-Unis permettait de croire qu'ils ne pourraient conserver leurs vertus exceptionnelles qu'en restant une société à l'écart d'un monde déchu. Être du côté de l'universalisme autorisait un activisme messianique — les États-Unis en sauveurs du monde. Entre ces deux pôles — « séparation » et « intervention régénératrice », pour reprendre les termes d'Anders Stephanson —, l'opinion publique eut plus d'une fois l'occasion de basculer brutalement.

Voir en ligne : /mav/149/ANDERSON/56388

(1) Pendant les campagnes présidentielles, accuser le président en exercice de faiblesse ou d'erreurs dans sa conduite de la politique étrangère est un exercice convenu. Pour l'essentiel, les nouveaux présidents reconduisent la politique de leurs prédécesseurs.

(2) Cf. Anders Stephanson, Manifest Destiny : American Expansion and the Empire of Right, Hill and Wang, New York, 1995.

(3) Ibid. L'un des grands intérêts de cet ouvrage, qui rassemble un florilège des déclarations chauvines les plus extravagantes, est qu'il donne aussi les répliques (souvent passionnées) du camp opposé.

(4) NDLR. La doctrine de la porte ouverte désigne la politique étrangère des États-Unis vis-à-vis de la Chine au tournant du XXe siècle.

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À l'avant-garde de l'aide à mourir

Longtemps écrasée par le poids de la religion catholique, la société québécoise a connu une libération des mœurs tardive. Les lois sur le divorce, l'avortement, la contraception ou l'homosexualité furent adoptées souvent bien après celles des pays européens. Mais le Québec se veut aujourd'hui à la pointe sur les questions de diversité, d'équité, d'inclusion, et surtout sur l'aide médicale à mourir.

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Rita Leistner ///// « Truckers » (Camionneurs), de la série « Winter Logging » (Bûcheronnage hivernal), Québec, 2006
Rita Leistner / Stephen Bulger Gallery

En 2024, un peu plus de 5 % des personnes décédées au Canada, soit 15 767 personnes, ont reçu une aide médicale à mourir (AMM). Ce pourcentage a atteint 7,8 % au Québec entre avril 2024 et mars 2025, soit le taux le plus élevé au monde. Pour autant, « le taux de croissance annuel du nombre de cas d'AMM a considérablement diminué au cours des dernières années, passant de 36,8 % entre 2019 et 2020 à 6,9 % entre 2023 et 2024 », lit-on dans le rapport annuel sur la question (1). « On arrive probablement à un plateau ; je serais étonné qu'on dépasse un jour les 10 %, estime le docteur Georges L'Espérance, neurochirurgien à la retraite, président de l'Association québécoise pour le droit à mourir dans la dignité (AQDMD). En France, les opposants à l'aide à mourir nous citent comme exemple d'un élargissement, à leurs yeux inquiétant, des critères d'accès. Je n'identifie pourtant aucune dérive incontrôlée, plutôt une salutaire entrée dans les mœurs d'un soin de fin de vie, dispensé sur des critères bien précis, faisant l'objet d'un large consensus. »

« Je n'identifie aucune dérive incontrôlée, plutôt une salutaire entrée dans les mœurs d'un soin de fin de vie, dispensé sur des critères bien précis »

La spécificité de la Belle Province s'est affirmée dès les premiers débats sur la fin de vie. « L'instauration de l'AMM a découlé d'un processus plus politique que judiciaire, contrairement au reste du Canada, avec notamment, dès 2009, une commission chargée de l'étudier au sein de l'Assemblée nationale du Québec, relève Daniel Weinstock, professeur de philosophie et d'éthique des politiques publiques de l'université McGill. Dans les médias, des personnes concernées ont défendu de façon éloquente leur volonté de mourir dignement et sont devenues les visages de l'AMM au Québec. En considérant cette prestation comme un soin — la dernière étape d'un traitement —, notre province a pu avancer seule sur la question, puisque la santé constitue une compétence provinciale. »

L'espace constitutionnel était cependant restreint, car le droit criminel relève exclusivement du niveau fédéral. En 1993, la Cour suprême du Canada, avec l'arrêt Rodriguez, avait refusé de reconnaître un droit constitutionnel au suicide assisté qui irait « au-delà de ce qui est reconnu dans tous les pays occidentaux ». Mais la plaignante, qui souffrait d'une sclérose latérale amyotrophique, s'était suicidée cinq mois plus tard, avec l'aide d'un médecin anonyme et en présence d'un député du Nouveau Parti démocrate. En 2015, la Cour décide à l'unanimité un revirement de jurisprudence, avec l'arrêt Carter, qui ouvre la voie à la modification du code criminel. La loi fédérale du 17 juin 2016 légalise l'AMM.

Consensus transpartisan

À l'instar de la loi votée en juin 2014 et entrée en vigueur en décembre 2015 au Québec, à la suite d'une vaste consultation et dans un consensus transpartisan, le texte fédéral donne le choix entre l'administration d'une substance létale par un clinicien et l'auto-administration d'une substance prescrite. Il définit les critères de qualité du consentement, limite le bénéfice de l'AMM à des personnes majeures atteintes de maladies, affections ou handicaps graves et incurables, présentant un déclin avancé et irréversible de leurs capacités. Ces personnes doivent être admissibles au régime public des soins de santé, aptes à exprimer un consentement libre et éclairé, sans pressions extérieures. Même si la terminologie diffère un peu, d'autres critères portent dans les premiers textes sur l'intensité des souffrances « physiques ou psychiques constantes, insupportables et qui ne peuvent être apaisées dans des conditions [que la personne] juge tolérables ». Ils posent aussi une exigence temporelle : « fin de vie » au Québec, « mort naturelle raisonnablement prévisible » au Canada.

78 ans d'âge médian

En septembre 2019, avec l'arrêt Truchon, la Cour supérieure du Québec estime ces critères d'admissibilités discriminatoires et rend l'AMM accessible à toute personne gravement malade, quel que soit le stade de son affection. Le code criminel canadien est modifié en ce sens en 2021, ouvrant une « voie 2 » pour l'AMM. Cette dernière représente moins de 5 % des cas. Au total, l'âge médian des bénéficiaires canadiens de l'AMM s'établit autour de 78 ans. Le cancer constitue la maladie la plus souvent déclarée par les demandeurs.

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Rita Leistner ///// « Truckers » (Camionneurs), de la série « Winter Logging » (Bûcheronnage hivernal), Québec, 2006
Rita Leistner / Stephen Bulger Gallery

Une nouvelle étape est franchie en 2024. Le Québec ouvre aux personnes souffrant de maladies neurodégénératives aboutissant à la démence la possibilité de formuler une demande d'AMM anticipée. En mars 2027, celles atteintes de pathologies psychiatriques sans troubles somatiques deviendront, en théorie, éligibles, comme elles le sont notamment en Belgique et aux Pays-Bas. « Le contexte politique n'étant pas favorable, je pense qu'on se dirige plutôt vers un moratoire pour ces personnes — le troisième depuis 2021 », prévient M. L'Espérance. Dans un rapport fouillé rendu en 2022 (2), un groupe d'experts, présidé par la psychiatre Mona Gupta, a formulé dix-neuf recommandations préparatoires à cet élargissement.

« La forte demande pour l'AMM au Québec, l'une des sociétés les plus vieillissantes du monde, montre qu'elle répond à un besoin, reprend Daniel Weinstock. La déchristianisation, menée avec détermination dans les années 1960-1970, a pu faciliter son adoption rapide. L'Église catholique, auparavant omniprésente, n'a pas pesé dans le débat. Ainsi, pendant des siècles, elle a exigé que les femmes enchaînent les grossesses, même au péril de leur vie. Aujourd'hui, nos taux de natalité et de nuptialité figurent parmi les plus bas du monde. Par ailleurs, malgré une baisse significative, le nombre de suicides demeure élevé. » De 2000 à 2023, le taux de suicide est passé de 17,9 pour 100 000 personnes à 11,9, soit le taux le plus bas depuis la mise en place de la collecte de données. Les suicides représentaient 1,5 % de l'ensemble des décès en 2021-2022 (3).

« La désintermédiation du religieux a fait advenir une société qui valorise l'autonomie jusqu'à un point où toute considération éthique est perçue comme un paternalisme »

Pour Stéphanie Tremblay, sociologue des religions à l'université du Québec à Montréal (UQAM), « la désintermédiation du religieux a fait advenir une société qui valorise l'autonomie et la rationalité individuelle jusqu'à un point où toute considération éthique est perçue comme un paternalisme insupportable. Et, dans un système de soins qui périclite, abréger la vie peut représenter un calcul économique. Les Canadiens ne réalisent pas à quel point le système a dérivé. À mes yeux, il faudrait organiser de nouvelles consultations très larges avant d'ouvrir encore plus l'AMM. »

Isolement ou solitude

D'autres chercheurs se sont alarmés du fait que les défauts d'accès aux soins et aux prestations sociales, le handicap, la pauvreté et les troubles mentaux exposaient les Canadiens fragilisés à des AMM « par défaut » (4). En 2024, parmi les facteurs cités dans les demandes d'AMM, l'isolement ou la solitude figuraient dans 21,9 % des cas pour la « voie 1 » et 44,7 % pour la « voie 2 » (5). Par ailleurs, de nombreux psychotropes peuvent provoquer des idées et pulsions suicidaires impérieuses. Un clinicien expérimenté doit pouvoir les distinguer d'une demande réfléchie après une expérience de traitement longue, assure cependant Mme Gupta.

« Tout système de critères humains donne lieu à des controverses, fait remarquer Daniel Weinstock. Il faut travailler sur ces critères, trouver un équilibre en raisonnant toujours au cas par cas, et ne pas confondre dérapage isolé et dérives systémiques. » Et respecter la volonté des personnes qui veulent mourir sereinement, voire entourées de leurs amis comme Rémy dans le film de Denys Arcand Les Invasions barbares, sorti en 2003, douze ans avant l'entrée en vigueur de loi québécoise.

Voir en ligne : /mav/207/DENOYEL/69576

(1) Sixième rapport annuel sur l'aide médicale à mourir au Canada, Santé Canada, Ottawa, novembre 2025.

(2) « L'AMM et la maladie mentale » (PDF), Rapport Groupe d'experts, Santé Canada, 13 mai 2022.

(3) « Les comportements suicidaires au Québec », Institut national de santé publique du Québec, 2 février 2026.

(4) Cf. Ramona Coelho, K. Sonu Gaind et Trudo Lemmens, Unravelling MAiD in Canada : Euthanasia and Assisted Suicide as Medical Care, autoédition, avril 2025.

(5) Sixième rapport annuel sur l'AMM, Santé Canada, op. cit.

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Cultures en danger de mort

Des milliers de langues nées durant les cinq derniers millénaires auraient disparu, généralement sans laisser de traces. Depuis le XIXe siècle, le rythme de ces disparitions s'accélère singulièrement, notamment à partir des conquêtes coloniales européennes. Parmi tous les facteurs conduisant à cet assèchement du patrimoine culturel mondial, la domination économique joue un rôle majeur.

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Fabienne Verdier ///// « Univers - Un », 2015
© Cinquantenaire du Petit Robert / ADAGP

Il ne resterait que 7 100 langues environ aujourd'hui à travers la planète. Les experts prévoient qu'au cours du présent siècle entre 50 % et 90 % disparaîtront à leur tour. Un « massacre », estime l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco), qui doit publier bientôt une nouvelle édition de son Atlas des langues en danger dans le monde. On ne le remarquera même pas, car la disparition d'une langue ne représente jamais un événement spectaculaire. Pourtant, on peut parler d'un véritable « cataclysme » culturel, qui se produit dans l'indifférence générale.

Toute langue dont les utilisateurs ne détiennent pas un pouvoir politique ou qui ne dispose pas d'un statut reconnu est précaire

La mort de nombreuses langues apparaît comme une conséquence inévitable de la suprématie d'autres. En vérité, une menace pèse dès qu'une langue n'est plus en état d'expansion, qu'elle perd une partie de ses fonctions de communication, qu'elle n'est plus pratiquée quotidiennement pour les besoins usuels de la vie, qu'elle n'est plus rentable au plan économique.

Les causes de la disparition des langues demeurent multiples et complexes, mais elles sont plus ou moins circonscrites, comme pour les facteurs d'expansion, à des causes d'ordre militaire, démographique, géographique, économique, politique et culturel. Ces facteurs s'imbriquent les uns dans les autres, sans qu'il soit toujours aisé d'identifier lequel d'entre eux joue un rôle prépondérant.

1 Les conquêtes militaires

Une langue peut cesser d'exister par l'élimination pure et simple de la population qui la parle. S'il s'agit d'une petite langue minoritaire, l'effet est radical, immédiat et irréversible. Qu'on pense à la liquidation de nombreuses langues amérindiennes ou de celles de plusieurs peuples de l'ex-URSS, de la Chine : Ingouches, Kalmouks, Mekhétiens, Nus, Achangs, etc.

Dans certains cas extrêmes, un génocide constitue le début d'un long déclin. Rappelons les massacres des armées de Jules César, qui fauchèrent sept millions de guerriers gaulois et réduisirent la population du tiers de ses meilleurs effectifs ; la langue gauloise ne s'en est jamais remise. Signalons aussi l'extermination de deux millions d'Irlandais par les Anglais au XIXe siècle, celle de 1,2 million d'Arméniens par les Turcs au début du XXe siècle ou l'hécatombe des Ibos durant la guerre du Biafra (1966-1970).

2 La faiblesse numérique

Si l'essor démographique contribue à l'expansion des langues, une faible natalité entraîne leur régression. Les langues sont moribondes lorsqu'elles ne comptent que cinq, dix ou vingt locuteurs tous âgés de plus de 60 ans. C'est le cas du tosu, une langue tibéto-birmane parlée par neuf locuteurs (en 2015) dans la province du Sichuan en Chine. Cette langue disparaîtra avec le dernier locuteur survivant.

On estime que le seuil de survie d'une langue se situe à environ un million de locuteurs (un total de 382 langues en 2022), et que sa survie devient précaire dès qu'elle est pratiquée par moins de cent mille d'entre eux. Or, la plupart des 7 100 langues du monde sont parlées par un bien moindre nombre de personnes.

En somme, une langue peut disparaître parce qu'elle n'a plus suffisamment de locuteurs pour assurer un minimum de communication, mais surtout — et c'est là le phénomène le plus important — parce que ceux-ci acceptent ou choisissent de l'abandonner ou de ne plus la transmettre à leurs enfants. Autrement dit, parce qu'elle n'est plus jugée utile.

3 L'éparpillement démographique

L'une des pires situations pour une langue numériquement faible, c'est l'éparpillement de ceux qui la parlent sur de vastes étendues de territoire dominées par une ou plusieurs langues fortes.

Au Canada, le sort du million de francophones hors Québec est préoccupant dans la mesure où leur dispersion les rend vulnérables à l'assimilation. Il en est ainsi des quelque quarante mille utilisateurs du sorabe, une langue slave, qui sont dispersés dans environ cent quarante municipalités d'Allemagne. Au lendemain de la chute de l'Empire austro-hongrois en 1918, de nombreux peuples se sont retrouvés hors de leur pays d'origine et sont devenus des minorités isolées dans un autre pays, comme les petites communautés magyarophones (hongroises) dispersées en Autriche, en Slovaquie, en Slovénie, en Croatie, en Serbie, etc.

Une langue ne vit bien que lorsqu'elle est fortement concentrée sur un territoire.

4 La minorisation des communautés

Un déplacement de population peut minoriser numériquement ou fonctionnellement un groupe linguistique. Cette submersion a été pratiquée « avec succès » auprès de nombreuses communautés autochtones, notamment par la déforestation des zones équatoriales où de petites populations conservent de nombreuses langues distinctes. On retrouve ce phénomène avec les Américains à Hawaï, les Chinois au Tibet, les Italiens dans le Val d'Aoste ou en Sardaigne, les Anglais en Écosse et au Pays de Galles, les Indonésiens au Timor-Leste, les Allemands en Lusace (Brandebourg et Saxe), etc.

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Fabienne Verdier ///// « Fractalscapes II, Paysage dans l'énergie d'un trait », 2012
© Inès Dieleman Photographe

Dans certains cas, une grande puissance peut forcer ses propres citoyens à émigrer dans des régions minoritaires afin de réduire fonctionnellement les langues locales. Les autorités d'Union soviétique répartirent ainsi des russophones dans toutes les républiques, de sorte que les langues dites tutélaires (ukrainien, géorgien, lituanien, kazakh, etc.) devenaient fonctionnellement minoritaires sur leur propre territoire, bien qu'elles aient été numériquement majoritaires. À long terme, ces langues se russifiaient à un point tel qu'elles perdaient la plupart de leurs fonctions de communication formelle, notamment en matière d'éducation. Un processus de mort lente !

5 Les mariages mixtes

Les mariages exogames affaiblissent les langues minoritaires, en accélérant la tendance à l'assimilation, à l'exemple des Canadiens francophones hors Québec, dont le taux d'assimilation varie de 30 % à 90 %.

Il existe des cas plus rares où l'exogamie joue contre les vainqueurs. Les Francs, et plus tard les Normands (Vikings), vainqueurs et minoritaires, se sont assimilés aux vaincus, car les enfants issus des mariages mixtes entre pères francs ou normands et mères gallo-romaines ou françaises ont appris la langue maternelle.

6 La domination socio-économique

La régression d'une langue dépend aussi de la place que ses locuteurs occupent dans les rapports socio-économiques. La prospérité économique a attiré les populations bretonne et galloise vers les zones urbaines où régnait la langue dominante. En moins d'une génération, le breton et le gallois ont perdu une bonne moitié de leurs locuteurs à la suite de l'industrialisation, de l'urbanisation et des brassages de population. L'apathie a fait le reste.

Une menace pèse dès qu'une langue n'est plus en état d'expansion, n'est plus pratiquée quotidiennement ou n'est plus rentable au plan économique

L'un des cas les plus étonnants de mutations linguistiques successives est celui des Kamasses. Ce petit peuple de Sibérie, comptant quatre cents individus, a changé d'idiome trois fois en cinquante ans : pratiquant à l'origine une langue samoyède (le kamassien), ils ont commencé à pratiquer le turc vers 1840 et ne parlaient plus que cette langue vingt ans plus tard ; mais à partir de 1890 ils avaient déjà abandonné le turc pour le russe. La dernière locutrice du kamassien est décédée le 20 septembre 1989.

Seul l'intérêt économique explique que des communautés entières abandonnent leur langue pour une autre jugée plus « rentable ». Réussir socialement et économiquement reste une source de motivation profonde chez les êtres humains, y compris en perdant sa langue.

7 L'impuissance politique

Toute langue dont les utilisateurs ne détiennent pas un quelconque pouvoir politique sur un territoire ou qui ne dispose pas d'un statut reconnu est nécessairement placée dans une situation précaire, particulièrement lorsqu'il s'agit d'un État fort et puissant. Les langues sans État ou celles dont les locuteurs ne bénéficient d'aucun statut dans leur pays doivent leur maintien à la bonne volonté de la majorité dominante.

Seule une minorité de langues, soit un peu plus d'une centaine, bénéficie de l'appui d'un État comme langue nationale, officielle ou coofficielle. Ainsi, les 385 000 Islandais ont beaucoup plus de chances de conserver leur langue que les Tibétains (environ 7,8 millions) ou les Kurdes (environ 30 millions), dispersés dans plusieurs pays et sans pouvoir politique. Seuls les Kurdes du Kurdistan irakien (3,8 millions sur 6,4 de kurdophones) jouissent d'une autonomie politique, acquise en 2005, qui leur procure un levier contre l'assimilation. La plupart des petits peuples ne disposent pas d'un tel levier : francophones de Louisiane (États-Unis) et de la plupart des provinces anglaises du Canada, Frisons aux Pays-Bas, Aborigènes australiens, peuples paléosibériens de Russie, Aïnous du Japon, Bochimans du sud de l'Afrique, Mélanésiens de l'Océanie, Papous en Nouvelle-Guinée, etc.

8 La domination culturelle

Fruit d'un rapport de forces au sein du pouvoir économique, la domination culturelle s'étend depuis l'école jusqu'aux produits véhiculés par les moyens technologiques tels le cinéma, la radio, la télévision, Internet ou les jeux vidéo. Faute d'école, de bibliothèque, de supports de création, les peuples qui utilisent massivement une langue et une culture différentes deviennent dépendants et anémient leur univers linguistique. La soumission tranquille devient acceptation, résignation et servitude. C'est comme si les locuteurs d'une langue étaient complices de leur propre liquidation !

La mort d'une langue n'est pas subite. Le premier symptôme de la régression apparaît quand un peuple commence à ne plus l'utiliser, l'abandonnant pour la remplacer par une autre, estimée plus « rentable ». Ce processus se déroule en des phases provisoires de bilinguisme variable, issu d'abord des élites, puis qui se généralise.

Dans la phase initiale de régression, la minorité se fait persuader qu'apprendre la langue de la majorité enrichira sa vie culturelle, lui assurera un meilleur développement économique, l'ouvrira vers l'internationalisme, tout en lui évitant un repliement sur soi. Mais les minoritaires assument le plus souvent seuls ce bilinguisme, inutile pour le groupe majoritaire, sauf quand il s'agit d'une coquetterie culturelle.

Le type de bilinguisme qui prévaut dans l'extinction des langues ne correspond ni au bilinguisme individuel ni au bilinguisme institutionnel, mais à un bilinguisme étendu à toute une communauté. La non-utilisation de la langue maternelle entraîne une perte d'habileté linguistique, d'appauvrissement dans l'expression, puis une perte d'identité culturelle, qui mène vers une mutation linguistique.

Deux forces convergentes favorisent l'assimilation : d'une part l'attraction de la langue dominante, qui se manifeste par les avantages économiques, symboliques et culturels que retire la minorité ; et, d'autre part, la pression sociale, qui se traduit par la perte des fonctions de communication : enseignement, travail, loisirs, information, etc. Plus ces fonctions s'orientent vers la langue dominante, plus l'assimilation linguistique sera rapide.

Toutefois, ce processus de mort d'une langue n'est pas irréversible, car celle-ci n'est pas un organisme biologique. C'est une réalité sociale ! Le processus d'assimilation, prélude à la disparition d'un idiome, peut s'arrêter exceptionnellement en cours d'évolution, même si la tendance commune, une fois le processus de la régression amorcée, conduit vers un déclin plus ou moins long. Cependant, tant et aussi longtemps que les locuteurs d'une langue vivront dans un isolement géographique (îles, montagnes, forêts) à l'abri d'une langue forte, ils peuvent perpétuer la survivance de leur langue. C'est l'éternel dilemme de Jean de La Fontaine dans la fable Le Pot de terre et le Pot de fer !

Voir en ligne : /mav/186/LECLERC/65295
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Les deux visages de la frontière

Les crises passent mais le constat demeure : le dogme européen du libre-échange n'en finit pas de détruire des emplois industriels en France. À l'heure où les États renforcent la surveillance des migrants aux frontières, l'urgence est de lutter contre le dumping social en réinstaurant des tarifs douaniers massivement amoindris depuis la fin des années 1980.

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Peter Klasen. — « Aspiration - refoulement », 1989
© Adagp, Paris, 2023 - Photographie : Gal. Louis Carré / J.-O. Rousseau / Adagp Images

Pour les vainqueurs de la guerre froide, la chute du mur de Berlin en 1989 devait entraîner l'effondrement de toutes les barrières. À commencer par celles qui quadrillaient la géographie. La « fin de l'histoire », proclamée par l'essayiste Francis Fukuyama (1), annonçait donc la fin de la frontière : un instrument de délimitation devenu obsolète puisqu'un même système idéologique, politique, économique avait vocation à s'étendre à l'échelle planétaire. Le monde était devenu un village marchand, il devenait possible de commercer sans entraves. L'heure du libre-échange planétaire avait sonné.

Trente ans plus tard, bon nombre des restrictions qui concernaient les mouvements de biens et de capitaux ont été levées, au point que le processus de libéralisation des échanges a pu sembler achevé. Toutefois, au milieu des années 2010, sans que le dogme du libre-échange soit brutalement remis en question, les médias annoncent un retour de la frontière en Europe : « Revivre avec des frontières » barre par exemple la « une » de Libération les 6 et 7 août 2016, dans un contexte où les crises en Syrie et en Libye provoquent des mouvements migratoires majeurs aux frontières de l'Union européenne, principalement en Grèce.

La dilution de la frontière utilisée pour réguler les flux marchands transnationaux s'est alors accompagnée d'un renforcement de celle consistant à empêcher la libre circulation des êtres humains, au premier rang desquels les populations migrantes. L'outil de politique économique a disparu, pour ne laisser que la barrière. Ce qui n'est pas tout à fait un hasard.

Soucieux de ne pas remettre en cause le nouvel ordre économique mondial, mais ne pouvant rester sans réponse face aux inquiétudes générées par les déséquilibres liés à la mondialisation, les dirigeants européens ont renforcé leurs contrôles frontaliers en les concentrant sur les seules interventions migratoires. Il s'agissait de créer l'illusion d'une maîtrise du processus de mondialisation par les États. Des murs se sont alors hérissés aux points de passage les plus utilisés par les migrants : en Hongrie, sur la route des Balkans à la frontière avec la Serbie et la Croatie, ou encore autour des enclaves espagnoles au Maroc de Ceuta et Melilla. En Grèce, à Leros, c'est le camp de demandeurs d'asile qui est entouré d'une enceinte fermée. Au sein de l'espace Schengen, plusieurs pays ont pris des mesures de suspension de la libre circulation des personnes, en particulier l'Autriche, qui a rétabli en 2016 une clôture à ses frontières avec la Slovénie et l'Italie.

Autoritaire, cette politique complète néanmoins parfaitement le libéralisme économique. Quand elle ne profite pas aux grands groupes internationaux : la militarisation de l'espace frontalier requiert une technologie de pointe (caméras thermiques, détecteurs de présence, drones, etc.). Le groupe Thales va ainsi installer le système biométrique d'entrée et de sortie de l'espace Schengen (2). Des dispositifs de surveillance sont installés sur 60 % des quatorze mille kilomètres de frontières extérieures de l'Union européenne (3). Sur la seule frontière franco-britannique, il est estimé que les technologies de contrôle ont coûté 1,28 milliard d'euros depuis 1998, dont 425 millions pour la seule période 2017-2021 (4).

Franchir sans s'arrêter

Comme la fermeture d'un point de passage provoque un déplacement vers un autre, les autorités européennes étendent leur zone d'intervention au-delà de la seule ligne frontalière. Notamment en amont, vers les pays de départ et de transit. L'accord signé avec Ankara, le 18 mars 2016, prévoit ainsi le renvoi vers la Turquie des migrants en situation irrégulière qui y sont passés avant d'arriver en Europe, en contrepartie du versement de 6 milliards d'euros au gouvernement de M. Recep Tayyip Erdoğan. Cette politique est également menée avec les pays d'Afrique sahélienne et la Libye. En dépit de la faiblesse des garanties démocratiques que Tripoli offre à ses ressortissants, l'Union européenne ne rechigne pas à recourir à des interlocuteurs liés aux milices (5).

Sans soutenir la comparaison avec l'immense (et très onéreux) mur érigé à leur frontière avec le Mexique par les États-Unis, ni le cynisme du Royaume-Uni, qui organise l'externalisation de sa gestion des migrants jugés indésirables auprès du Rwanda, l'Union européenne suit un chemin semblable. L'Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes (plus connue sous le nom de Frontex) constitue le seul corps opérationnel véritablement intégré de l'espace Schengen, chargé d'élaborer et de coordonner les contrôles des mouvements de population sur sa frontière extérieure. Elle a récemment été mise en cause par une enquête de l'Office européen de lutte antifraude (OLAF) pour violation des droits fondamentaux lors de refoulements à la frontière gréco-turque, ce qui a conduit à la démission de son directeur exécutif, M. Fabrice Leggeri (6).

Dans le même temps, alors même que Bruxelles durcit sa politique migratoire, ses dirigeants approfondissent la dérégulation des échanges commerciaux transfrontaliers. La libre circulation des biens et des capitaux constitue même le socle du fonctionnement de l'Union. Le marché unique européen proscrit ainsi l'utilisation de mesures douanières. En corollaire, la compétence sur les marchandises importées a été déléguée à la Commission européenne, qui poursuit une politique commerciale dérégulatrice. Ces choix sont gravés dans les traités, qui priment sur les droits nationaux. De sorte que le droit européen « constitutionnalise » ainsi le libre-échange.

En 2022, le niveau moyen des droits de douane appliqués à l'importation sur les produits entrant dans l'Union s'établit à 1,48 %. Avant la signature du traité de Rome en 1957, ce taux atteignait 18 % en France et 26 % en Allemagne. Grâce au recul des instruments douaniers, les multinationales ont pu sans contrainte déplacer sites de production et capitaux, en privilégiant les pays à bas salaires.

Le phénomène s'est avéré particulièrement sensible dans les filières intensives en main-d'œuvre. En premier lieu l'industrie, secteur qui, en France, a perdu 1,9 million de postes de travail entre 1980 et 2007, passant de 5,3 à 3,4 millions de salariés. La filière habillement-cuir a vu ses effectifs diminuer des trois quarts entre 1989 et 2007 et ne compte plus que 132 288 emplois à cette date (7). La désindustrialisation a déstabilisé des régions entières, notamment les bassins d'emploi peu diversifiés : le textile dans les Vosges, la coutellerie à Thiers (Puy-de-Dôme).

La disparition des mesures de régulation des échanges commerciaux autorise donc les entreprises à plier bagage pour maximiser leurs profits et leur permet ainsi d'exercer un chantage permanent sur les États. Cette exigence de « compétitivité » consiste à ne consentir à maintenir production et emplois sur leur sol qu'à la condition d'un alignement sur les normes que les entreprises édictent. À travers les accords de libre-échange, les États sont ainsi devenus les artisans de leur propre impuissance sociale.

Sur le territoire de l'Union européenne, le dumping lié à la disparition des instruments douaniers aux frontières a été aggravé par l'intégration, à partir de 2004, de pays de l'ancien bloc socialiste. Ces derniers sont entrés dans le marché intérieur sans harmonisation préalable, en particulier sur les niveaux de salaire. Dix ans après, le salaire minimum mensuel brut variait toujours de un à neuf sur le territoire européen : 159 euros mensuels en Bulgarie, contre 1 430 euros en France. En 2017, la majorité (62 %) des délocalisations réalisées par les entreprises depuis l'Hexagone le sont ainsi à destination d'autres pays de l'espace européen (8).

La priorité donnée au libre-échange s'est confirmée au moment de la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne. Les pays demeurant dans l'Union ont partagé l'objectif des dirigeants conservateurs britanniques : ne pas rétablir de mesures douanières sur les échanges commerciaux entre les deux entités. C'est ce à quoi aboutit le traité signé le 24 décembre 2020, qui réintroduit des « formalités douanières », mais sur la base du concept de « douane intelligente ».

Développée par l'Organisation mondiale des douanes depuis 2019, cette notion promeut des « échanges commerciaux fluides et le mouvement sans entraves des personnes et des marchandises (9) ». En pratique, il s'agit de réaliser l'opération de dédouanement avant même l'arrivée de la marchandise sur le territoire d'importation. Dans le cadre de l'accord douanier Royaume-Uni — Union européenne, les échanges de biens post-Brexit s'opèrent donc avec l'objectif de ne pas « arrêter les véhicules en point frontière (10) ». Le traitement des formalités est anticipé par l'association de l'immatriculation des poids lourds avec la déclaration en douane par le moyen d'un code-barres, avant même la traversée de la Manche. Seuls ceux pour lesquels une nécessité de contrôle aura été identifiée avant leur débarquement seront contraints de stopper leur route à la frontière. En 2022, la douane se félicitait du succès de ce dispositif : 80 % des 3,6 millions de camions qui passent annuellement la frontière avec le Royaume-Uni la franchissent sans avoir à s'y arrêter.

Cette approche s'inscrit dans la continuité des objectifs politiques fixés à l'administration des douanes. La marchandise ne doit pas subir de retard ou de rupture de charge, ce qui se concrétise autour de l'objectif annuel d'un indicateur : le délai moyen d'immobilisation des marchandises, calculé en rapportant le temps consacré aux contrôles douaniers au volume global des marchandises franchissant la frontière. En 2021, il était de deux minutes et douze secondes (11), en baisse constante, puisque dix ans auparavant ce temps moyen de passage en douane était de cinq minutes et cinquante secondes, et de treize minutes en 2004. Cette évolution reflète avant tout une forte diminution des opérations de contrôle. S'il n'existe pas de statistique officielle, il est estimé qu'à leur arrivée au Havre, plus grand port de France, moins de 1 % des conteneurs font l'objet d'un contrôle physique.

La pandémie de Covid-19 a jeté une lumière crue sur les conséquences de l'option libre-échangiste. « Il nous faut produire davantage en France, sur notre sol, a déclaré le président français Emmanuel Macron, le 31 mars 2020. Cette crise nous enseigne que sur certains biens, certains produits, certains matériaux, le caractère stratégique impose d'avoir une souveraineté européenne. Produire plus sur le sol national pour réduire notre dépendance et donc nous équiper dans la durée. » Quelques mois plus tard, les usines de fabrication de masques ont fermé, incapables de s'aligner sur le niveau de prix des produits est-asiatiques. L'hiver 2022-2023 a été marqué en France par des pénuries de médicaments tels le paracétamol et l'amoxicilline. Le libre-échange continue de servir de boussole à Bruxelles, qui souhaite signer de nouveaux accords avec le Mercosur, le Mexique et le Chili.

Inverser la logique

L'heure est peut-être revenue d'inverser la logique de la frontière : de renforcer l'outil contre le dumping et d'abaisser les barrières à la circulation des femmes et des hommes. Le premier permet de dessiner un espace au sein duquel droits de douane, quotas, prohibitions permettent d'empêcher que des biens dont le commerce contribue à fragiliser les conditions sociales, fiscales et écologiques de production pénètrent le marché intérieur. Cette frontière-là délimite un territoire sur lequel les options choisies par le peuple souverain et ses représentants s'appliquent. Ces choix démocratiques peuvent (et, souvent, doivent) conduire à repenser les flux de marchandises et de capitaux.

Améliorer les conditions de vie des populations européennes exige donc moins une course en avant technologique pour tenter (en vain) de rendre la citadelle européenne imprenable qu'une administration douanière dotée de moyens juridiques et humains. L'aménagement matériel frontalier peut demeurer d'autant plus léger que le contrôle douanier peut s'exercer à l'intérieur du territoire. Ainsi définie, la frontière n'entrave pas la circulation des personnes et ne remet pas en cause ce droit dans l'espace européen, en vigueur depuis l'entrée en application du traité de Schengen. Seule difficulté, cette construction de la frontière est en contradiction avec les traités européens, qui interdisent toute régulation des échanges commerciaux au sein du marché unique. Dans ce domaine comme dans d'autres, la volonté de rompre avec la trajectoire néolibérale de l'Europe telle qu'elle a été construite impliquera une mise en cohérence des programmes politiques.

Voir en ligne : /2023/06/BUREL/65839

(1) Francis Fukuyama, La Fin de l'histoire et le Dernier Homme, Flammarion, Paris, 1992.

(3) Anne-Laure Amilhat Szary, Qu'est-ce qu'une frontière aujourd'hui ?, Presses universitaires de France, Paris, 2015.

(4) Pierre Bonnevalle, « Rapport d'enquête sur 30 ans de fabrique politique de la dissuasion » (PDF), Plateforme des soutiens aux migrant·e·s (PSM), Nord-Pas-de-Calais — Manche, 2022.

(5) Lire Ian Urbina, « La Libye, garde-chiourme de l'Europe face aux migrants », Le Monde diplomatique, janvier 2022.

(8) « Les entreprises en France », Insee Références, 2022.

(9) Déclaration de M. Mikuriya Kunio, secrétaire général de l'Organisation mondiale des douanes, 8 novembre 2018, www.wcoomd.org

(10) « Le rétablissement d'une frontière : anticipation, identification, automatisation », Douane Magazine, n° 16 (PDF), Montreuil, décembre 2020.

(11) « Présentation des résultats 2021 de la douane », direction générale des douanes et droits indirects, 14 février 2022.

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Israël-Iran, la guerre qui vient

Alors que les bombardements israéliens et les combats se poursuivent dans la bande de Gaza et que la situation humanitaire ne cesse de s'y dégrader, un nouveau conflit aux conséquences potentiellement dévastatrices vient d'être évité entre Tel-Aviv et Téhéran. Pour autant, rien ne semble pouvoir mettre fin à la logique d'affrontement entre ces deux ennemis.

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Waqas Khan. – « Detonate » (Exploser), 2022
Courtesy Waqas Khan et Galerie Krinzinger, Vienne

Répliquer mais sans trop faire de mal, c'est la ligne de conduite choisie par l'Iran et Israël pour clore une passe d'armes dont on a pu craindre pendant plusieurs jours qu'elle dégénère en conflit régional de grande intensité. La séquence en trois temps a commencé le 1er avril avec un bombardement israélien contre une annexe du consulat iranien de Damas. Cette attaque a provoqué la mort de plusieurs gardiens de la révolution affectés au soutien militaire et logistique des alliés régionaux de Téhéran. Moins de deux semaines plus tard, dans la nuit du 13 au 14 avril, la République islamique déclenchait l'opération « Promesse honnête » avec une salve de trois cents drones et missiles, que la défense antiaérienne israélienne interceptait, pour la plupart, avec l'aide des États-Unis, de la France et du Royaume-Uni. Présentée comme un échec total par Israël et les Occidentaux, la riposte avait en réalité été annoncée plusieurs heures avant son déclenchement : la diplomatie iranienne avait en effet pris soin d'avertir les États-Unis et, par conséquent, Israël. L'opération n'a pas ciblé de centres urbains ou économiques. Les Iraniens signifiaient ainsi qu'ils ne souhaitaient pas faire de victimes civiles, et que « l'affaire [était] close ».

Dès lors, le monde a attendu avec appréhension « la riposte à la riposte à l'attaque », pour reprendre la boutade d'un commentateur d'Al-Jazira (16 avril). Elle est venue le vendredi 18 avril à l'aube sous la forme de tirs de drones israéliens contre une base aérienne proche d'Ispahan. Un bombardement hautement symbolique puisque l'attaque a ciblé sans trop faire de dégâts matériels une province où se situe le site nucléaire de Natanz, pièce maîtresse du programme iranien d'enrichissement de l'uranium. « Une riposte de désescalade », estime M. Guillaume Ancel, ancien officier français et écrivain (1). Mais les choses pourraient bien ne pas en rester là.

L'armée israélienne — qui a livré bataille à sept reprises contre ses voisins depuis 1948, la dernière fois au Liban en 2006 (2) — est bel et bien au seuil d'un huitième conflit : il l'opposerait cette fois à l'Iran. Le prélude à cet affrontement annoncé débute à la fin des années 2000, avec l'assassinat de plusieurs scientifiques iraniens impliqués dans le programme de développement nucléaire de leur pays et de pasdarans déployés en Syrie pour soutenir le régime de M. Bachar Al-Assad ou au Liban afin d'appuyer la branche armée du Hezbollah. Comme l'a montré le triptyque singulier d'avril, cette confrontation à bas bruit risque à tout moment de déraper puis d'embraser le Machrek, et au-delà.

En éclairer les contours implique de montrer comment l'évolution de la guerre en cours à Gaza pourrait inciter le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou à durcir les hostilités avec l'Iran et à prendre le risque d'un conflit généralisé. Au grand regret des États-Unis, qui tentent vaille que vaille de maintenir le statu quo entre ces deux puissances régionales.

Aux massacres (1 160 morts et 7 500 blessés) et à la prise d'otages (250) commis par le Hamas le 7 octobre lors de son opération « Déluge d'Al-Aqsa », Tel-Aviv répond depuis par une dévastation systématique. Plus de 70 % des habitations de l'enclave palestinienne ont été détruites (3). Au 22 avril, selon un bilan fourni par le ministère de la santé de Gaza, on dénombrait 34 000 morts parmi les Gazaouis et 75 000 blessés, sans compter les disparus. Bombardée nuit et jour, parfois avec l'aide de programmes d'intelligence artificielle (4) ; ciblée sans discernement par des snipers et des drones ; forcée de se déplacer vers le sud, où elle s'entasse à la frontière égyptienne ; privée de soins après la destruction de la quasi-totalité des hôpitaux et d'aide humanitaire en raison du blocus imposé par Tel-Aviv, la population civile vit un calvaire. Au cours d'une conférence de presse le 31 janvier, le directeur du programme des urgences sanitaires de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) Michael Ryan a évoqué une « catastrophe massive » pour une population « qui meurt de faim et qui est poussée au bord du gouffre ».

En pareilles circonstances, l'un des résultats diplomatiques majeurs de la guerre est le retour au premier plan de la question palestinienne. Les chancelleries occidentales tendaient à l'avoir perdue de vue depuis la signature des accords Abraham en 2020 et la normalisation entre, d'une part, Israël et, d'autre part, les Émirats arabes unis (EAU), Bahreïn, le Maroc et le Soudan, en attendant l'Arabie saoudite. Faute de pressions de pays arabes jusqu'alors demandeurs d'une restitution des terres palestiniennes en contrepartie d'un accord de paix, la proclamation d'un État palestinien devenait moins urgente. La guerre à Gaza a démontré l'inanité d'un tel raisonnement. Certes, aucun des États concernés n'a remis en cause cette normalisation, et si Riyad a officiellement suspendu ses discussions avec Tel-Aviv, ce n'est, de l'aveu même des proches du premier ministre et prince héritier Mohammed Ben Salman (« MBS »), que temporaire (5).

Mais Israël doit désormais faire face à un regain d'intérêt mondial pour le sort des Palestiniens. Au-delà des protestations populaires massives un peu partout dans le monde contre les crimes de guerre israéliens commis à Gaza (lire « La rue avec Gaza, les élites derrière Israël »), une âpre bataille se livre sur les plans juridique et diplomatique. Le 29 décembre, l'Afrique du Sud, soutenue par de nombreux pays non occidentaux, engageait une procédure devant la Cour internationale de justice (CIJ) demandant à cette institution dépendant des Nations unies de rendre une mesure conservatoire de protection des Gazaouis. Pretoria plaçait sa requête dans le « contexte plus large de la conduite d'Israël envers les Palestiniens pendant ses soixante-quinze ans d'apartheid, ses cinquante-six ans d'occupation belligérante du territoire palestinien et ses seize ans de blocus de la bande de Gaza ». Moins d'un mois plus tard, la CIJ rendait une décision ordonnant à Tel-Aviv d'empêcher tout éventuel acte génocidaire et d'autoriser l'accès humanitaire dans l'enclave. Cette décision ouvre la voie à de potentielles poursuites contre les principaux dirigeants israéliens. Par ailleurs, le 19 avril, la télévision israélienne Channel 12 rapportait la crainte de ces mêmes dirigeants de voir la Cour pénale internationale (CPI), qui siège à La Haye, émettre des mandats d'arrêt contre le premier ministre Netanyahou et d'autres personnalités politiques et militaires pour des violations présumées du droit international à Gaza.

Le Conseil de sécurité des Nations unies a de son côté examiné un projet de résolution algérien demandant à l'Assemblée générale « que l'État de Palestine soit admis comme membre des Nations unies » (18 avril). Si les États-Unis lui ont opposé leur veto, le texte a tout de même été approuvé par douze voix, dont celle de la France, tandis que le Royaume-Uni et la Suisse s'abstenaient. Au grand dépit de Tel-Aviv et de ses soutiens, plusieurs pays européens, dont l'Espagne, l'Irlande, Malte et la Slovénie, se disent prêts à reconnaître l'État de Palestine au nom d'une paix durable et de la stabilité au Proche-Orient. La question devient de nouveau un thème majeur au sein des organisations internationales. Conscient de l'isolement de plus en plus marqué de Washington sur ce sujet, l'ambassadeur américain Robert Wood s'est empressé de préciser que le veto ne signifiait pas une « opposition à [l'existence] d'un État palestinien » mais que la reconnaissance de ce dernier passerait par la « négociation entre les deux parties ». Les Palestiniens devraient ainsi attendre que la classe politique israélienne, farouchement opposée dans son ensemble à la solution dite « des deux États », change d'avis… (6)

Volonté de M. Netanyahou d'en découdre

Pressions internationales pour la reconnaissance de la Palestine, risque de poursuites judiciaires, surtout si Tel-Aviv décide d'appliquer son projet d'expulsion d'une partie des Gazaouis vers le Sinaï : quelle peut-être la stratégie de M. Netanyahou dans un contexte où aucun de ses objectifs militaires — élimination du Hamas et récupération des otages — n'a été atteint ? La réponse tient en quelques mots : l'extension du domaine de la guerre. Même si la désescalade avec Téhéran à laquelle Washington a beaucoup contribué se confirme, il est évident qu'un palier a été franchi dans le face-à-face irano-israélien.

C'est en effet la première fois que la République islamique vise directement le territoire israélien. Désormais, rien ne garantit que les pasdarans accepteront comme par le passé d'encaisser sans répliquer les coups portés par Tel-Aviv, y compris ceux qui les visent en Syrie. Après l'attaque du consulat iranien à Damas, nombre d'experts occidentaux ont postulé une absence de réaction de l'Iran. Ne subissait-il pas depuis des années l'élimination de ses scientifiques et de ses officiers sans riposter ? En novembre 2020, un robot mitrailleur piloté par satellite a tué Mohsen Fakhrizadeh, vice-ministre de la défense et chef de l'Organisation de la recherche et de l'innovation (Sépand) — considéré comme le « père » du programme nucléaire iranien —, sans que Téhéran concrétise sa menace de « vengeance implacable » (7).

Mais, cette fois, l'Iran n'a pas tardé à répliquer et a surtout démontré que son armée était capable d'infliger des dommages à Israël. Certes, les trois cents engins utilisés ont presque tous été neutralisés. Mais que se passera-t-il demain si, fort des enseignements tirés de l'analyse du mode de défense utilisé par Israël et ses protecteurs, Téhéran déclenche sans crier gare une attaque avec du matériel balistique bien plus rapide et sophistiqué ? « En cas d'action décisive d'Israël, nous répondrons de manière immédiate et maximale », a prévenu le ministre des affaires étrangères iranien, M. Hossein Amir Abdollahian (20 avril).

Dans ce possible crescendo, il ne faut pas non plus négliger la volonté obsessionnelle de M. Netanyahou d'en découdre avec l'Iran. Pour le premier ministre, il ne s'agit pas uniquement de concevoir une manœuvre afin d'échapper aux poursuites judiciaires dans son pays en maintenant ce dernier dans un état de guerre exigeant l'unité nationale et réduisant la probabilité d'élections anticipées lors desquelles son impopularité lui vaudrait à coup sûr une défaite (8). Cibler l'Iran ne vise pas non plus seulement à détourner l'attention internationale des tueries à Gaza et à torpiller les initiatives diplomatiques en faveur de la naissance d'un État palestinien. M. Netanyahou tient bel et bien l'Iran pour le principal ennemi d'Israël — la seule force militaire, depuis la chute du régime irakien de Saddam Hussein, à constituer une menace existentielle.

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Waqas Khan. – « Eruption », 2022
Courtesy Waqas Khan et Galerie Krinzinger, Vienne

Le 27 septembre 2012, à la tribune des Nations unies, il brandissait le dessin sommaire d'une bombe à mèche en affirmant que Téhéran était en passe de se doter de la bombe nucléaire. « Au printemps prochain, affirmait-il, au maximum l'été prochain, au rythme où [les Iraniens] poursuivent actuellement l'enrichissement [de l'uranium], ils pourront passer à l'étape finale. Ils n'ont besoin que de quelques mois, peut-être quelques semaines, avant d'avoir suffisamment d'uranium enrichi pour la première bombe nucléaire. » Un arrangement avec la vérité, un de plus, puisque quelques mois plus tôt, le ministre de la défense israélien Ehoud Barak et son chef d'état-major Benny Gantz affirmaient publiquement que l'Iran n'avait ni l'intention ni les moyens de se doter de la bombe (9).

Quelques semaines plus tard, et tandis que les informations se multipliaient à propos de négociations entre les États-Unis et l'Iran pour parvenir à un accord sur cet enjeu nucléaire — conclu en juillet 2015 au grand dam de Tel-Aviv —, M. Netanyahou affirmait dans un discours à Jérusalem se sentir « prêt s'il le faut » à déclencher une attaque contre les sites nucléaires iraniens. Par la suite, lors de la campagne électorale de mars 2015 qui allait lui permettre d'obtenir un quatrième mandat, il martelait à l'envi son mot d'ordre : « Pas d'État palestinien, pas de nucléaire iranien. »

Cette possibilité d'une guerre israélo-iranienne structure les rapports de forces au Proche-Orient et dans le Golfe. Pour les monarchies pétrolières, l'hostilité de Tel-Aviv à l'égard de Téhéran tient à la fois de la bénédiction et de la menace. Riyad comme Abou Dhabi comptent sur Israël pour remédier au désengagement des États-Unis de la région. Même si l'Arabie saoudite et l'Iran sont convenus d'atténuer leurs tensions bilatérales grâce à l'entremise de la Chine, la défiance demeure (10). Dans les mosquées du royaume, on continue de qualifier les chiites d'apostats. En 2010, le roi Abdallah demandait au président Barack Obama de « couper la tête du serpent », autrement dit de détruire le programme nucléaire iranien. Les dirigeants saoudiens et émiratis estiment que Téhéran doit avoir tiré les leçons de l'invasion de l'Irak et du changement de régime de 2003. Se prémunir d'un tel risque nécessite, pour la République islamique, l'acquisition de l'arme atomique. Mais, dans le même temps, les monarchies pétrolières craignent les retombées immédiates d'une guerre. La peur est particulièrement perceptible à Dubaï ou au Qatar, dont les installations pétrogazières, énergétiques et de dessalement d'eau sont à portée immédiate. Pour ces monarchies incapables de se défendre seules et tétanisées à l'idée de subir les affres endurées par les Koweïtiens en 1990, l'idéal serait de laisser Israël s'occuper seul du sale boulot. Riyad et Abou Dhabi se sont d'ailleurs employés à minimiser leur rôle dans la défense d'Israël lors de l'attaque du 13 avril.

Côté iranien, on a toujours nié le caractère militaire du programme nucléaire en avançant même parfois que fabriquer la bombe serait contraire aux préceptes islamiques réservant la capacité d'une destruction totale de l'humanité au seul pouvoir divin. Et, si Israël continue d'être vilipendé par la propagande du régime, le temps semble loin où le président Mahmoud Ahmadinejad qualifiait ce pays de « créature artificielle qui ne survivra pas (11) ».

Pourtant, jeudi 18 avril, le général Ahmad Haghtalab, chef de la division de la sécurité nucléaire au sein du Corps des gardiens de la révolution, mettait en garde Israël en affirmant que son pays pourrait réviser sa doctrine nucléaire en utilisant de nouvelles armes : « Si le régime sioniste veut prendre des mesures contre nos centres et installations nucléaires, il fera certainement face à notre réaction. Pour la contre-attaque, les installations nucléaires de ce régime seront ciblées avec des armements avancés. »

Un discours qui va conforter l'attitude belliciste de M. Netanyahou tout en compliquant la tâche des États-Unis. Quelle sera en effet l'attitude de Washington si M. Donald Trump revient à la Maison Blanche, lui qui fut à l'origine du torpillage de l'accord de 2015 ? Peu enclin à engager son pays dans une nouvelle guerre, il pourrait néanmoins lâcher la bride au premier ministre israélien et lui assurer un approvisionnement constant en armements. Quoi qu'il en soit, M. Netanyahou dispose d'une solution de rechange : mettre à exécution sa menace d'une guerre totale contre le Hezbollah libanais. Fin mars, l'armée israélienne annonçait avoir frappé « environ 4 500 cibles du Hezbollah » et en avoir tué « plus de 300 membres » depuis le 7 octobre 2023. Dans un contexte d'échanges de tirs quotidiens, le parti chiite et Tel-Aviv ont veillé jusqu'à présent à éviter l'escalade mais, là aussi, l'embrasement guette. Et, contrairement à 2006, où il avait opté pour la retenue, rien ne dit que Téhéran ne volera pas cette fois au secours de son allié.

Voir en ligne : /2024/05/BELKAID/66826

(2) Lire Tania-Farah Saab, « Un conflit de trente-trois jours », dans « Liban. 1920-2020, un siècle de tumulte », Manière de voir, n° 174, décembre 2020 — janvier 2021.

(3) Vinciane Joly, « Guerre à Gaza : qu'est-ce que le “domicide” dont Israël est accusé ? », La Croix, Paris, 10 janvier 2024.

(4) Yuval Abraham, « 'Lavender' : The AI machine directing Israel's bombing spree in Gaza », +972 Magazine, 3 avril 2024.

(5) Lire Hasni Abidi et Angélique Mounier-Kuhn, « Riyad — Tel-Aviv, coup de frein à la normalisation », Le Monde diplomatique, novembre 2023.

(7) Ronen Bergman et Farnaz Fassihi, « The high-tech killing of a nuclear scientist », The New York Times, 19 septembre 2021.

(9) Jeffrey Heller et Maayan Lubell, « Israel's top general says Iran unlikely to make bomb », Reuters, 26 avril 2012.

(10) Lire Akram Belkaïd et Martine Bulard, « Pékin, faiseur de paix », Le Monde diplomatique, avril 2023.

(11) « Iran-Israël, les meilleurs ennemis du monde », France 24, 10 mai 2018.

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L'Ukraine, 28e État de l'Union européenne ?

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Alexandra Exter. — « Maquettes de Théâtre 5 », 1930.

Les négociations sur l'adhésion de l'Ukraine à l'Union européenne devraient commencer le 15 juin prochain avec l'ouverture des premiers chapitres consacrés aux droits fondamentaux. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky assurait encore en janvier dernier que son pays serait techniquement prêt à ouvrir l'ensemble des chapitres de négociation dès 2026, avec l'objectif d'intégrer l'Union l'année suivante. Le lancement formel des négociations avait été rendue possible fin 2023 lorsque le premier ministre hongrois Viktor Orbán avait quitté la salle du Conseil européen afin de ne pas opposer son veto.

Mais jusqu'à sa défaite aux élections d'avril dernier, M. Orbán s'opposait à l'ouverture des discussions concrètes. Son successeur Péter Magyar y a consenti en échange de l'engagement de l'Ukraine à rétablir les droits linguistiques et culturels de la minorité hongroise, notamment dans les écoles. Les Hongrois de Transcarpatie sont implantés dans cette région depuis des siècles. Celle-ci a connu six souverainetés distinctes en quatre siècles. Depuis 2014, ils subissent la volonté du nouveau pouvoir à Kiev d'affirmer l'hégémonie de la langue ukrainienne. De nombreux Hongrois de Transcarpatie ont également choisi de fuir la guerre en s'installant en Hongrie.

Le nouveau premier ministre Magyar a toutefois laissé entendre que les négociations prendraient « dix à quinze ans » et qu'il consulterait son peuple par référendum. La Pologne aussi pourrait faire des difficultés. Longtemps favorable à cette candidature, Varsovie n'a guère apprécié la réhabilitation par M. Zelensky de figures nationalistes ayant collaboré avec l'Allemagne nazie ou responsables des massacres de Polonais durant la seconde guerre mondiale. En participant à la cérémonie de ré-inhumation d'Andri Melnyk, l'un des dirigeants de l'Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN), et en baptisant une unité militaire du nom de « héros de l'Armée insurrectionnelle ukrainienne » (UPA), la branche militaire de la frange radicale de ce mouvement, le président ukrainien a ravivé les contentieux mémoriels entre les deux pays. Le président polonais Karol Nawrocki s'est déclaré « indigné » par ces actes symboliques et envisage de retirer à M. Zelensky l'ordre de l'Aigle blanc, la plus haute distinction polonaise.

Dans « Le Monde diplomatique »

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La justice à contre-emploi

« Gardienne de la liberté individuelle », selon la Constitution, l'autorité judiciaire prête pourtant main forte à la politique répressive de l'État : la lourdeur des condamnations infligées aux « gilets jaunes » contraste ainsi avec la clémence envers les violences de la police. Paupérisée et dénigrée, la justice est gagnée par l'idéologie sécuritaire. Mais certains magistrats refusent cette dérive.

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Tomas van Houtryve ///// Série « Blue Sky Days » (Journées de ciel bleu), « Prison », 2014

Contrairement aux clichés sur son prétendu « laxisme », la justice pénale fonctionne à plein régime. Son taux de réponse, c'est-à-dire le nombre d'affaires auxquelles elle a donné suite, rapporté au nombre de celles dont elle a été saisie, s'élève à 91 % contre 35 % il y a trente ans. Les 9 % restants consistent en des classements sans suite de dossiers « non élucidés » ou ne relevant pas de sa compétence. La justice a donc presque « réponse à tout ». Cette augmentation constante des condamnations s'explique par la conjonction d'une idéologie sécuritaire et d'un accroissement de la fonction répressive d'un État néolibéral qui délaisse son rôle d'opérateur économique et social et sa mission redistributive.

Depuis la loi organique relative aux lois de finances (LOLF) de 2001 et la révision générale des politiques publiques (RGPP), même la justice est soumise à la vision technocratique du new public management nouvelle gestion publique »), comme d'ailleurs la police : les statistiques déterminent l'orientation des procédures et la carrière des magistrats, en fonction des stocks et des flux de dossiers, sur le seul critère du rendement, au détriment de la motivation et de la qualité des décisions (1). En France, le nombre de détenus a crû de plus d'un tiers en vingt ans (de 40 000 en 2000 à presque 70 000 en 2021) (2), alors que la population carcérale diminue depuis plusieurs années dans la plupart des pays de l'Union européenne, comme l'Allemagne, l'Italie et les pays du nord de l'Europe Les Pays-Bas, la Belgique, la Norvège et la Suède ont même fermé plusieurs établissements pénitentiaires depuis cinq ans, faute de détenus. Si la France fait partie, avec la Turquie, des cinq États parmi les quarante-sept membres du Conseil de l'Europe à afficher la densité carcérale la plus élevée (lire l'extrait du rapport sur les prisons, « Dans les geôles de la République »), ce n'est pas lié à l'évolution de la délinquance. C'est le résultat de la poursuite systématique de petites infractions par les parquets, de la suppression — de fait — des lois d'amnistie, ainsi que du durcissement continu des peines

Or, la politique pénale actuelle et sa traduction judiciaire sont socialement discriminantes. Cela s'explique d'abord par le fait que les audiences de comparutions immédiates explosent dans les tribunaux. On sait que les peines prononcées dans ces conditions sont beaucoup plus sévères à délit égal en raison de l'urgence, de la faible place accordée à la défense, du manque d'éléments informant sur la personnalité du prévenu et de la « justice d'abattage » imposée aux magistrats. Mais, surtout, la situation socio-économique de cette petite délinquance génère des peines de prison ferme, car elle n'a pas, comme l'écrivent les juges dans nombre de décisions, « de garantie de représentation », c'est-à-dire pas de logement permettant, par exemple, la pose d'un bracelet électronique au lieu de l'incarcération, pas d'argent pour payer une amende, pas de proches pour soutenir une injonction de soins ou une démarche d'insertion professionnelle.

Pénalisation de la misère

Mme Dominique Simonnot, aujourd'hui contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, a relaté chaque semaine, pendant quatorze ans, cette pénalisation de la misère dans ses chroniques du Canard enchaîné. Ainsi, lors de l'audience banale du 14 octobre 2016 au tribunal judiciaire de Nanterre, sur les sept prévenus qui comparaissaient, un seul possédait le baccalauréat, deux avaient vécu dans des foyers de l'Aide sociale à l'enfance, l'un était sans domicile fixe (SDF), un autre percevait le revenu de solidarité active (RSA), deux étaient au chômage, deux en contrats précaires, et un seul en contrat à durée indéterminée (CDI). Tous étaient français. Exemple de peine prononcée : deux mois de prison ferme avec mandat de dépôt pour le vol de deux montres d'une valeur de 35 et 20 euros dans un magasin de sport…

Le traitement judiciaire du mouvement des « gilets jaunes », entre novembre 2018 et fin 2019, constitue un autre exemple de ce qu'on aurait nommé jadis « une justice de classe ». Selon le bilan de la chancellerie, 3 100 « gilets jaunes » ont été condamnés, dont un millier d'entre eux à des peines de quelques mois à trois ans de prison ferme — un chiffre inédit pour un mouvement social. À Paris, où furent concentrées le tiers des gardes à vue, la moitié de celles-ci se sont terminées par une remise en liberté et un classement sans suite, ce qui confirme l'usage préventif de la garde à vue et sa fonction d'intimidation des mouvements de protestation. En une année, il y eut autant de manifestants blessés par la police, et parfois mutilés à l'œil ou aux mains par des tirs de lanceurs de balles de défense, que pendant les vingt ans précédents. Pour autant, seules 313 procédures ont été ouvertes à l'inspection générale de la police nationale (IGPN) — la police des polices —, et très peu ont abouti à une sanction contre des membres des forces de l'ordre ou à des condamnations judiciaires (3). Le retentissement médiatique des affaires politico-financières (4), qui représentent à peine 1 % des condamnations pénales, ne doit pas occulter cette réalité du fonctionnement quotidien de la justice, à coups d'audiences de comparutions immédiates et d'expulsions locatives.

S'il est vrai que la sévérité des condamnations prononcées en matière financière s'accroît depuis quelques années, cette tendance masque la remise en cause du rôle de la justice comme autorité d'équilibre entre les pouvoirs législatif et exécutif. En effet, au sein de l'institution judiciaire, la fonction même du juge s'efface au profit du parquet, qui est dépendant du gouvernement de par son organisation et son statut. Progressivement, le procureur se fait juge puisque le parquet rend désormais environ 40 % des décisions pénales (5).

Dépourvus de garanties

Ainsi, la procédure de comparution préalable de culpabilité (CRPC) ou « plaider coupable », massivement utilisée, est en réalité une négociation de la peine entre le procureur, qui propose une sanction, et l'avocat de la défense, qui n'a que quelques minutes pour l'accepter ou non, encourant le risque, s'il la refuse, de voir le tribunal aggraver la peine par la suite. En outre, beaucoup de sanctions pénales sont prononcées, non pas par des magistrats professionnels, mais par des personnels précaires dépourvus des garanties statutaires d'indépendance des juges professionnels : magistrats à titre temporaire, juges de proximité et délégués du procureur, recrutés sur contrat à durée déterminée (CDD)… Ils comptent désormais pour 10 % des magistrats et la chancellerie entend en recruter encore mille. Des peines d'emprisonnement ferme, jusqu'à trois ans, sont infligées chaque année à l'encontre de milliers de personnes dans des affaires de vols et de petits trafics de stupéfiants, sans qu'un juge intervienne pour s'interroger sur leur culpabilité, sans réelle audience publique, sans véritable défense.

La France est en passe d'instaurer une justice sans juge, comme aux États-Unis, où 90 % des décisions pénales sont rendues de cette manière, c'est-à-dire par « négociation » (plea bargaining). La chancellerie semble faire sienne cette orientation, comme l'attestent certaines questions posées aux professionnels, aux citoyens et aux associations sur le site des états généraux de la justice, Parlons justice ! : « Faut-il réserver l'accès au juge pour les cas les plus complexes ou urgents, et systématiser pour les autres cas une tentative de règlement amiable… ? Faut-il réserver l'audience aux infractions les plus graves… et systématiser pour les autres cas une peine négociée ? Que pensez-vous d'un modèle de justice pénale dans lequel… les victimes et les mis en cause doivent contribuer à apporter les preuves utiles ? » Il n'est pas précisé que dans ce modèle, dit accusatoire, les frais d'avocats sont très élevés car ceux-ci recherchent les preuves (expertises, témoignages…). En France, actuellement, ils sont payés par l'État, au titre des frais de justice. On comprend que, dans un tel système où l'intervention du juge devient marginale, il ne soit pas prévu de recruter des magistrats, la plupart des litiges se réglant sans eux, entre les parties et leurs avocats.

Règlement amiable

« Le problème de la police, c'est la justice », clamaient certains groupes de policiers lors de la grande manifestation parisienne du 15 mai 2021. La réalité est tout autre. Dans la nouvelle conception des pouvoirs publics, la justice n'est plus qu'une « chaîne pénale » qui doit homologuer les initiatives policières. Pourtant, ce n'est pas le rôle qui lui est assigné par la Constitution, laquelle énonce dans son article 66 que « l'autorité judiciaire est gardienne de la liberté individuelle ». Cela suppose que les juges contrôlent la validité des procédures policières et s'interrogent sur la culpabilité et les preuves avant de prononcer une condamnation.


(1) Alain Supiot, La Gouvernance par les nombres. Cours du Collège de France (2012-2014), Fayard, Paris, 2015.

(2) Rapport « Statistiques pénales annuelles du Conseil de l'Europe », Strasbourg, 8 avril 2021.

(3) Selon le ministère de la justice, sur plus de 10 000 gardes à vue, 3 166 au total se sont déroulées à Paris, dont 1 459 n'avaient débouché sur aucune poursuite. Cf. Le Monde, 8 novembre 2019.

(4) Entre un an et cinq ans d'emprisonnement ferme à l'encontre de MM. Nicolas Sarkozy, François Fillon, Patrick Balkany, pour des infractions de dépassements de plafond de dépenses électorales, de corruption, de détournements de fonds publics et de fraudes fiscales.

(5) Chiffres de la Conférence nationale des procureurs de la République dans son interpellation du 6 janvier 2022 à l'endroit des candidats à la présidentielle.

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Une Ukraine de plus en plus homogène

Tandis que d'âpres combats sévissent dans l'est de l'Ukraine, la pointe occidentale du pays voit fuir sa population magyare. Séparée des bassins du Dniestr et du Dniepr par les Carpates, cette région abrite depuis plusieurs siècles une mosaïque de peuples. Une diversité culturelle aux confins des anciens empires qui appartient toujours davantage au passé.

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Trois heures de route séparent Budapest de la frontière ukrainienne. Point d'ancrage de la communauté magyare, Berehove se situe juste de l'autre côté de cette délimitation fixée en 1920 par le traité de Trianon, qui organisa le démantèlement de l'Empire austro-hongrois. Inutile de passer à l'heure de Kiev, située à plus de 800 kilomètres de route : cette extrémité sud-ouest de l'Ukraine fonctionne à l'heure « occidentale » ou « de Budapest », selon l'expression de ses habitants. Comme dans beaucoup de villes hongroises, on trouve au centre de cette commune de 25 000 habitants la place des Héros (Hősök). Mais ceux d'ici (Heroyiv) sont ukrainiens. Un mémorial expose les visages de la centaine de morts de la « révolution » du Maïdan il y a dix ans. Sur l'obélisque rassemblant les noms des morts de la seconde guerre mondiale ont été ajoutés ceux des vingt soldats originaires de la ville tombés depuis le 24 février 2022 au front, près de 1 000 kilomètres plus à l'est.

Le maire, M. Zoltán Babják, qui se présente comme « un Hongrois et un patriote ukrainien », a décidé de faire flotter aux côtés du drapeau national le drapeau rouge et noir aujourd'hui banalisé, mais qui fut celui de l'armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA en ukrainien). Durant la seconde guerre mondiale, ce bras armé de la branche la plus radicale de l'Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN-b) dirigée par Stepan Bandera — virulent nationaliste et antisémite — fut tantôt adversaire et tantôt allié des nazis contre les Soviétiques, et commit de nombreux massacres de civils juifs et polonais (1).

La minorité hongroise se trouve prise au piège de la dégradation des relations entre Budapest et Kiev. D'abord en raison de la délivrance massive de passeports hongrois aux Magyars à partir de 2012, alors que l'Ukraine proscrit la double citoyenneté, puis avec l'adoption par le Parlement ukrainien en 2017 de lois prévoyant de restreindre l'enseignement en langue hongroise dans les écoles. Les ressentiments se sont renforcés avec la guerre et le refus de Budapest de rompre ses bonnes relations avec Moscou et sa volonté d'entraver l'aide européenne à accorder à Kiev (2). Sur le marché de Berehove, fréquenté surtout par des personnes âgées, le dirigeant hongrois Viktor Orbán reste visiblement populaire auprès des magyarophones. « Tout le monde soutient Orbán ici », affirme József, un retraité qui vend ses légumes sur le marché depuis vingt ans. « On ne fait pas de mal aux Ukrainiens, ce sont eux qui agressent les Hongrois en voulant nous empêcher de parler notre langue. » József recueille l'approbation de ses clients, mais s'interrompt pour répondre en ukrainien à un autre. Si les personnes âgées des bourgades paysannes ne parlent parfois que le hongrois, le multilinguisme est la norme courante au sein des familles. On jongle facilement avec le hongrois, l'ukrainien ou le russe. « À cause de la guerre, tous les jeunes sont partis. Avec leurs retraites misérables, les vieux n'ont pas les moyens d'acheter mes produits », regrette József, dont les deux enfants sont exilés en Allemagne. Une partie importante de la communauté magyare aurait quitté la région avec le flot de réfugiés depuis le 24 février 2022. De nombreux hommes en âge de combattre ont profité de leurs passeports hongrois pour fuir avant que la frontière ne se referme pour eux quelques semaines plus tard.

Une minorité marginalisée

Le versant sud-ouest de cette partie des Carpates a connu diverses souverainetés au cours des siècles : polonaise, autrichienne, tchécoslovaque, hongroise, soviétique puis ukrainienne (voir les cartes ci-dessous). Désignée par l'Autriche-Hongrie comme la Ruthénie subcarpatique, la région correspond aujourd'hui à l'oblast ukrainien de Transcarpatie. Dans le cimetière en périphérie de Berehove, les drapeaux ukrainiens permettent de repérer les tombes fraîches des soldats. Les sépultures hongroises, russes, ukrainiennes, slovaques, allemandes, juives, etc., témoignent de l'entremêlement des cultures. Au dernier recensement de 2001, les Ukrainiens — auxquels ont été assimilés les Ruthènes (ou Rusyns), des Slaves de confession gréco-catholique et de rite uniate — représentaient 80 % de la population de la région. Les personnes de langue maternelle hongroise constituaient la plus forte minorité (12,7 %), à laquelle s'ajoutaient trente mille Russes, autant de Roumains, des Roms le plus souvent magyarophones se déclarant Hongrois, quelques milliers de Slovaques et d'Allemands (3).

Dans son bureau du ministère des affaires étrangères à Budapest, le secrétaire d'État responsable des minorités, M. Levente Magyar, développe une perspective hongroise : « Après le déclenchement de la guerre dans le Donbass en 2014, Kiev s'est engagé dans un processus de construction nationale, prévoyant d'affirmer l'hégémonie de la langue ukrainienne. Cela visait principalement à réduire l'influence de la culture russe. Mais les autres minorités ont perdu des droits dont elles bénéficiaient parfois depuis l'URSS. Elles sont des victimes collatérales de ce combat historique entre le nationalisme ukrainien et l'héritage culturel russe. »

La Transcarpatie, de souveraineté en souveraineté

La Transcarpatie, de souveraineté en souveraineté

La fuite de courriels de l'ancien stratège en chef de M. Vladimir Poutine, M. Vladislav Sourkov, a révélé dès 2016 certains aspects de sa stratégie de déstabilisation de l'Ukraine : le Kremlin entendait provoquer des conflits interethniques en Transcarpatie en encourageant les revendications nationalistes (4). Après l'annexion de la Crimée en 2014, le Jobbik, un parti d'extrême droite prorusse, qui concurrençait alors sérieusement le Fidesz de M. Orbán, manifestait à Budapest pour exiger l'autonomie de la Transcarpatie. En 2018, Budapest pointa un peu hâtivement l'« extrémisme » ukrainien après un incendie criminel visant le centre culturel hongrois d'Oujhorod, la capitale de la région. Des vidéos ont démontré la responsabilité de trois Polonais appartenant au groupuscule d'extrême droite prorusse Falanga (Phalange), dont deux avaient combattu avec les séparatistes du Donbass. Lors du procès, qui s'est tenu en Pologne, l'un des accusés a désigné comme commanditaire l'Allemand Manuel Ochsenreiter, conseiller d'un député du parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD) et journaliste intervenant régulièrement dans les médias pro-Kremlin (5).

Dans un restaurant du quartier du château d'Oujhorod, le politologue Dmytro Toujanski explique : « La Russie pense vraiment que la Transcarpatie est une région de tensions ethniques qu'il est possible d'attiser, ou du moins qu'il est possible de véhiculer cette image. Avec un certain succès, semble-t-il, car même en Ukraine une partie de la population croit qu'il existe des problèmes ethniques et un séparatisme hongrois. Or, poursuit-il, avec une équipe d'universitaires, nous avons cherché des traces de ce séparatisme. Nous n'avons rien trouvé. Quant à la cohabitation interethnique, elle est excellente, pas la moindre tension entre les différentes communautés. C'est remarquable ! »

Plusieurs représentants politiques et hauts fonctionnaires ukrainiens — tels que la vice-première ministre Iryna Verechtchouk (6) et le secrétaire du Conseil de la sécurité nationale Oleksiy Danilov — ont accusé la Hongrie de velléités irrédentistes, voire d'être de mèche avec la Russie pour reprendre son ancienne Ruthénie subcarpatique. Au cours des trois dernières décennies, Budapest a soutenu des plans d'autonomie culturelle et territoriale pour la minorité hongroise. Mais, rendus inaudibles à Kiev par le séparatisme dans le Donbass, ils ont été remisés au placard. La suspicion reste toutefois de mise, alimentée par le financement très généreux attribué par Budapest aux institutions éducatives et culturelles hongroises, et par les symboles irrédentistes comme des cartes de la Grande Hongrie affichées parfois par des officiels en Hongrie, voire par M. Orbán lui-même lors du match de football Hongrie-Grèce en novembre 2022.

Au mois de décembre 2023, le Parlement ukrainien a adopté une loi qui ouvre la voie à une restitution des droits des minorités dans le sens des demandes de Budapest et de Bucarest, relayées par le Conseil de l'Europe. Il reste que l'équilibrisme géopolitique de Budapest fragilise la position de cette minorité. Le 15 décembre dernier, le premier ministre hongrois a opportunément quitté la salle du Conseil européen pour ne pas avoir à voter pour ou contre l'ouverture des négociations d'adhésion de l'Ukraine à l'Union européenne adoptée par les vingt-six autres membres. M. Orbán considère ouvertement que toute aide financière et militaire occidentale à l'Ukraine est vaine et ne fait que retarder l'issue diplomatique à une guerre qu'elle ne peut gagner. S'il a finalement cédé le 1er février quand les chefs d'État et de gouvernement de l'Union ont adopté à l'unanimité une enveloppe financière de 50 milliards d'euros sur quatre ans en faveur de Kiev, il entend continuer à évoquer son potentiel veto sur le dossier ukrainien. Signe qu'en dépit de sa très grande dépendance au gouvernement hongrois la minorité n'est pas monolithique, des représentants des Hongrois d'Ukraine ont pris le contrepied en demandant publiquement à Budapest de ne pas faire obstacle au rapprochement de l'Ukraine avec l'Union.

Pour autant, la loyauté de la communauté hongroise reste mise en doute. Plus largement, tout ce territoire, situé par-delà les montagnes, peut sembler suspect aux yeux de Kiev. Au siège de l'administration régionale à Oujhorod, le gouverneur, M. Viktor Mikita, est issu du parti Serviteur du peuple du président Volodymyr Zelensky. « Il n'y a pas de séparatistes et pas d'extrémistes ici, affirme-t-il. Depuis le 24 février 2022, tout le monde en Ukraine a pu voir qu'il n'y a pas de problème avec les minorités. » M. Mikita vante le multiculturalisme pacifique qui prévaut toujours en Transcarpatie. Il loue l'accueil et la solidarité des habitants et a fortiori des Hongrois envers les déplacés, et les centaines de combattants d'origine magyare enrôlés et engagés volontaires dans les forces ukrainiennes — bien qu'il soit impossible de les dénombrer. Dans son bureau, le gouverneur a affiché les drapeaux des unités combattantes régionales signés par les soldats, dont celle de drones Madyar's Birds, commandée par son ami Robert Brovdi, surnommé « Madyar » (magyar en ukrainien). « Sans sa minorité hongroise, la Transcarpatie n'est plus la Transcarpatie », résume le gouverneur.

La présence hongroise en Ukraine n'en reste pas moins menacée. Des 150 000 Magyars recensés en 2001 ne restaient approximativement que 130 000 personnes en 2017 (7) et autour de 100 000 avant le déclenchement de la guerre en 2022 (8). En l'absence de statistiques officielles plus précises, le ministère des affaires étrangères hongrois reconnaît que, depuis deux ans, « plusieurs dizaines de milliers de personnes issues de la minorité ont vraisemblablement quitté l'Ukraine ».

Dans le même temps, la Transcarpatie, épargnée par les combats, constitue un refuge pour les déplacés arrivés en masse au début de la guerre. Beaucoup sont retournés dans les territoires repris aux Russes à l'automne 2022 dans les régions de Kharkiv et de Kherson, mais environ 300 000 personnes seraient restées. En outre, 400 entreprises des zones occupées sont délocalisées en Transcarpatie, indique le gouverneur Mikita. Cette situation fait écho aux conséquences des guerres yougoslaves dans le nord de la Serbie, où la minorité hongroise de Voïvodine est passée de 433 000 personnes en 1948 à 343 000 en 1991 et 184 000 en 2022 (9). « La situation est différente, mais les conséquences risquent d'être les mêmes en Ukraine : une marginalisation des Hongrois, dans la politique locale et régionale. Il y a une crainte réaliste que, lorsque la guerre sera finie, la réalité culturelle et ethnique de la Transcarpatie soit profondément différente », observe le secrétaire d'État Levente Magyar.

« Dans ma jeunesse dans les années 1990, les Hongrois jouissaient d'un grand prestige en Ukraine », se remémore Andriy Lioubka, écrivain originaire d'Oujhorod et bénévole au profit de l'armée. « Aujourd'hui, cette minorité est en voie de ghettoïsation. Être hongrois peut être perçu comme une honte. La politique d'Orbán la ronge de l'intérieur, son étreinte l'étouffe, considère-t-il. Le moment est vital pour les Ukrainiens, et les Hongrois ont aussi d'importantes décisions à prendre. Des jeunes ont fait le choix de se définir maintenant comme ukrainiens, d'autres pas, et beaucoup de ces derniers partiront lorsque la frontière sera rouverte. » La guerre aura ainsi mis à mal l'héritage humain de l'une des régions les plus multiculturelles d'Europe.

Voir en ligne : /2024/03/LEOTARD/66639

(1) Lire Éric Aunoble, « Choc de mémoires et conflit de récits », Le Monde diplomatique, avril 2022.

(2) Lire « La petite musique hongroise », Le Monde diplomatique, décembre 2022.

(3) Recensement de 2001 (en ukrainien), Service national des statistiques de l'Ukraine.

(4) « The activity of pro-Russian extremist groups in Central-Eastern Europe », Political Capital, 28 avril 2017.

(5) Benoît Vitkine, « En Transcarpatie, l'art russe de l'intox fait des étincelles », Le Monde, 7 avril 2019.

(7) Patrik Tátrai, Jószef Molnár, Katalyn Kováli et Ágnes Erőss, « Changes in the number of Hungarians in Transcarpathia based on the survey “Summa 2017” » (PDF), Hungarian Journal of Minority Studies, vol. 2, Budapest, 2018.

(8) Magyar Hang, 27 mai 2022,

(9) Recensement de 2022 (en serbe), Institut de la statistique de la République de Serbie, Belgrade, 2023.

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Mère Méditerranée

Sur le pourtour de la Méditerranée, trois conflits majeurs hantent les dirigeants de la planète : Bosnie, Proche-Orient, Algérie. D'autres peuvent, à tout instant, s'intensifier, voire exploser : Kurdistan, Chypre, Liban, Kosovo, Macédoine... Et cette mer constitue l'une des plus éloquentes lignes de fracture entre le Nord opulent et le Sud dépendant. Pourtant, la Méditerranée n'est pas qu'une zone de tempêtes, elle demeure le berceau de quelques-unes des principales civilisations du monde ; elle reste une aire de métissage. Un lieu où il est encore possible de réinventer une économie de la convivialité.

Si mes gènes, si mes chromosomes pouvaient parler, il vous raconteraient une odyssée méditerranéenne qui partirait à peu près comme celle d'Ulysse, mais plus au sud, de la Méditerranée asiatique, ce Proche-Orient d'aujourd'hui ; ils vous raconteraient leur voyage dans l'Empire romain, leur arrivée dans la péninsule Ibérique et en Provence. Ils vous diraient plus d'un millénaire d'enracinement et près de sept cents années dans une Espagne plurielle aux divers royaumes et aux trois religions, jusqu'à pour certains, 1492 et, pour d'autres, le XVIIe siècle. Mes gènes, mes chromosomes, vous diraient comment ces ancêtres conversos auront connu pendant deux siècles le baptême de l'Église catholique ; puis ils vous narreraient leur séjour rejudaïsé dans le grand duché de Toscane, à Livourne jusqu'à la fin du XVIIIe siècle d'où, poussés par les grands courants de l'expansion économique de l'Occident, ils avaient gagné, dans l'Empire ottoman, la grande cité de Salonique, peuplée en grande majorité de séfarades qui parlaient le vieux castillan antérieur à la jota. Puis ils vous diraient le retour vers l'Occident, et enfin l'enracinement en France.

Mes gènes vous diraient que toutes ces identités méditerranéennes successives se sont unies, symbiotisées en moi, et, au cours de ce périple bimillénaire, la Méditerranée est devenue une patrie très profonde. Les papilles de ma langue sont méditerranéennes, elles appellent l'huile d'olive, elles s'exaltent d'aubergines et de poivrons grillés, elles désirent tapas ou mézés. Mes oreilles adorent le flamenco et les mélopées orientales. Et dans mon âme, il y a ce je ne sais quoi qui me met en résonance filiale avec son ciel, ses îles, ses côtes, ses aridités, ses fertilités.

Les gènes vous confieraient aussi qu'ils ont vécu une expérience typiquement ibérique, l'expérience marrane. Le marranisme n'est pas seulement, comme beaucoup le croient, une façon secrète d'être juif sous le masque chrétien ou une façon d'avoir dissous son ascendance juive dans un christianisme sincère ; c'est aussi l'expérience, dans un même esprit et dans une même âme, de la rencontre de deux religions antagonistes. Ou bien cet antagonisme produit la dissolution de ce que l'une et l'autre religion ont de formel, et dégage alors une prodigieuse combustion mystique, et c'est Thérèse d'Avila. Ou bien le choc des deux religions dissout l'une et l'autre pour faire place au doute et à l'interrogation généralisée, et c'est le cas de Montaigne, lui aussi issu de conversos. Ou bien encore le Dieu transcendant se désintègre, et c'est la nature qui devient divine en devenant autocréatrice, et c'est Spinoza. Et moi, oui, je suis mystique certes à ma façon, je suis rationnel, je suis sceptique, et je n'aurais pas été tel sans Séfarad (1), je veux dire les Espagnes, dans sa pluralité.

Mes gènes ne m'ont pas parlé de Barcelone, mais mon esprit a été marqué par Barcelone. J'avais dix-huit ans en janvier 1939 quand j'appris brutalement la chute de Barcelone (2). J'ai écrit dans mon livre Autocritique : « Je pleurai, en regardant l'énorme manchette de Paris-Soir, cachant mon visage derrière le journal, dans le salon où mes parents écoutaient les accordéons de Radio-Ile-de-France, et je ne savais pas qu'en même temps mon camarade de classe Jacques Francis Rolland et des centaines d'autres cessaient d'être des gamins et entraient dans l'adolescence, en pleurant ensemble, seuls, la fin de l'espoir, et que tous les autres espoirs qui se lèveraient plus tard seraient édifiés avec ces ruines (3). »

Je n'avais pas idéalisé l'Espagne républicaine car je savais quels conflits internes, quelle guerre civile sporadique au sein de la grande guerre civile avaient ravagé Barcelone, provoquant notamment l'assassinat d'Andreu Nin (4) par les services secrets soviétiques du général Orlov. Mais je pressentais obscurément que ce désastre était le début d'un désastre historique plus terrible encore ; je sentais, comme d'autres, que la chute de Barcelone était le début d'autres chutes, d'abord la chute de la France à peine un an plus tard, puis la chute de l'Europe.

Quand j'ai découvert Barcelone, après la guerre, j'ai subi ce qu'un écrivain allemand qui parle de Barcelone, justement, appelle une « intoxication amoureuse ». Et j'aime plus que jamais la Barcelone d'aujourd'hui, ville d'espoir, ville de paix, ville ouverte, riche de sa culture catalane, de sa culture espagnole et des cultures des migrants ibériques qui se sont catalanisés en son sein. C'est une ville qui, dans le même mouvement où elle se ressource dans son passé, s'avance vers un futur d'association ibérique, européen, méditerranéen.

Mais de même que j'ai ressenti la chute de Barcelone en 1939 comme le plus sinistre avertissement pour l'Europe, je ressens, depuis 1994, un choc de la même violence et aussi lourd de funestes présages dans la décomposition de la richesse polyethnique de la Bosnie-Herzégovine et dans le siège de Sarajevo. La Bosnie-Herzégovine n'était-elle pas déjà en elle-même la préfiguration de l'Europe que nous souhaitions ? N'était-elle pas, à la fois, laïque et polyreligieuse ? Cet assassinat de la Bosnie-Herzégovine frappe au cœur l'idée d'Europe et la possibilité d'Europe.

Le retour des purifications

Nous voyons réapparaître un mal que nous croyions avoir dépassé en élaborant l'Union européenne. Certes, l'État national a joué un rôle civilisateur fécond dans l'histoire de l'Europe, mais il a porté en lui la potentialité, trop souvent inhibée, de la purification. La purification nationale a d'abord été religieuse. C'est 1492 en Espagne, puis le triomphe du principe cujus regio ejus religio (5), l'expulsion des protestants de France avec la révocation de l'édit de Nantes en 1685, un peu partout l'expulsion ou la ghettoïsation des juifs. Puis, au XXe siècle, la purification devint raciale et ethnique. Les guerres gréco-turques ont suscité les transferts massifs des Hellènes d'Asie mineure en Macédoine, des Turcs de Macédoine en Turquie, puis Hitler a voulu purifier l'Allemagne des juifs, des Tsiganes, des malades mentaux. La fin de la guerre a chassé les Allemands de Silésie, des Sudètes ; les Polonais d'Ukraine.

Aujourd'hui, en ex-Yougoslavie, en Europe, en Méditerranée tous les conflits prennent un aspect atroce de ségrégations ethniques et religieuses. Le seul remède aux conceptions closes de l'ethnie et de la nation est dans le principe associatif. Le destin de l'Europe se joue dans l'alternative association ou barbarie. Et ce n'est pas seulement le destin de l'Europe, c'est celui de la Méditerranée.

Méditerranée ! Notion trop évidente pour ne pas être mystérieuse ! Mer qui porte en elle tant de diversité et tant d'unité ! Mer des extrêmes fertilités et des extrêmes aridités ! Mer dont le centre est formé par sa circonférence ! Mer à la fois d'antagonismes et de complémentarité conflictuelle de la mesure et de la démesure ! Berceau de toutes les cultures d'ouverture et d'échanges ! Matrice de l'esprit le plus sacré et de l'esprit le plus profane ! Matrice des religions polythéistes et des religions monothéistes ! Matrice des cultures à mystère qui promettent la résurrection après la mort et des sagesses qui demandent à accepter le néant de la mort ! Matrice de la philosophie, de la théosophie, de la gastrosophie et de l'oenosophie ! Matrice de la rationalité, de la laïcité et de la culture humaniste ! Matrice de la renaissance et de la modernité de l'esprit européen ! Mer de la communication des idées et des confluences des savoirs, qui a su faire passer Aristote de Bagdad à Fès avant de le faire parvenir à la Sorbonne de Paris ! Mer tricontinentale des rencontres fécondes et des ruptures tragiques entre l'Est et l'Ouest, le Sud et le Nord ! Mer qui fut le monde et qui demeure, pour nous Méditerranéens, notre monde !

Notre Méditerranée s'est rétrécie, elle est devenue un lac de l'ère planétaire baignant le sud de l'Europe, elle-même rétrécie aux dimensions d'une Suisse face aux énormes masses continentales qui bordent le Pacifique, nouveau centre de gravité du monde. Cette Méditerranée, qui devrait donc jouir de la paix d'un lac, de la douceur d'un lac, redevient pourtant un lieu de tempêtes. Cette Méditerranée marginalisée redevient une des zones sismiques les plus importantes de la planète.

Alerte ! Je dis alerte, parce que l'Europe tend à se détourner de la Méditerranée au moment, justement, où en Méditerranée s'accroissent problèmes et périls. Les phénomènes de dislocation, dégradation, renfermement qui se développent un peu partout affectent particulièrement la Méditerranée. Plus encore : la mer de la communication devient la mer des ségrégations, la mer des métissages devient la mer des purifications religieuses, ethniques, nationales. Les grandes villes cosmopolites, véritables « cités-monde », creusets de la culture méditerranéenne, se sont éteintes les unes après les autres dans la monochromie : Salonique, Istanbul, Alexandrie, Beyrouth, Sarajevo qui agonise.

Après 1989, l'Europe de l'Ouest, en se tournant vers l'Est qui s'ouvrait, s'est détournée des problèmes fondamentaux de la Méditerranée qui la concernent vitalement. L'économie européenne s'est tournée vers les marchés potentiels de l'Est, regardant, au-delà, l'énorme marché chinois. La Méditerranée est de plus en plus oubliée.

Les puissances européennes se sont montrées impuissantes face au conflit israélo-palestinien, à la tragédie de l'ex-Yougoslavie, et regardent hébétées la tragédie algérienne.

Les pays du Sud européen, particulièrement de l'arc latin, n'ont pas élaboré une conception commune pour une politique méditerranéenne. L'Europe ouverte tend à redevenir l'Europe du rejet. Au moment où avaient commencé les tentatives d'intégration européenne de l'islam (posthumes comme en Espagne, qui réintègre en son identité son passé maure ; modernes comme en France et en Allemagne, avec les immigrés maghrébins et turcs), voilà que revient le vieux démon européen : refouler, exclure l'islam. L'offensive serbe en Bosnie n'est pas seulement un accident, elle est la poursuite d'une reconquête.

On a laissé détruire le caractère polyvalent et polyethnique de la Bosnie-Herzégovine, et, lorsqu'elle se trouve tronquée pour n'être plus qu'un réduit musulman, on s'effraie à l'idée d'un État musulman. Partout, le partenaire nécessaire est de plus en plus considéré comme l'adversaire potentiel, et cela de chacun des quatre côtés de la Méditerranée (nord-sud et est-ouest).

La Méditerranée s'efface comme dénominateur commun. Plus encore : il faut comprendre que la grande ligne sismique qui part du Caucase, en Arménie-Azerbaïdjan, qui a dévasté depuis près de cinquante ans le Proche-Orient, s'est étendue vers l'ouest en Méditerranée ; elle a saccagé la Bosnie-Herzégovine, et elle ravage l'Algérie. C'est la ligne où deviennent virulents et mortels les antagonismes Est/Ouest, Nord/Sud, richesse/pauvreté, vieillesse/jeunesse, laïcité/religion, islam/chrétienté/judaïsme… Nous pouvons espérer, sans certitude aucune, en une progressive pacification au Proche-Orient, notamment par l'accession de la Palestine à l'indépendance nationale ; mais le trou noir géo-historique y demeure, et deux nouveaux trous noirs se sont formés en Bosnie et en Algérie.

En Algérie, il y a eu les conséquences désastreuses non seulement du vote FIS, mais de la négation de ce vote, et tout va vers l'implosion. Que sera l'Algérie ? Quel bouleversement géopolitique formidable ne va-t-il pas s'y produire ? Va-t-on vers une refermeture de la Méditerranée ? Un embrasement ?

Dans ces conditions tragiques, les pires ennemis sont les seuls qui collaborent entre eux ; de même qu'il y eut, en Italie, les mêmes méthodes et les mêmes objectifs entre le terrorisme noir et le rouge, qui avaient pour but commun de détruire la démocratie, de même, en Israël-Palestine, ce sont les fanatiques ennemis israéliens et arabes qui coopèrent avec ardeur pour saboter la paix ; de même, en Algérie, la terreur des attentats et la terreur de la répression collaborent pour empêcher toute entente démocratique. Partout les haines adverses ont un même ennemi commun : la concorde, la réconciliation, la compassion, le pardon.

Pourrons-nous sauver la Méditerranée ? Pourrons-nous restaurer, mieux développer, sa fonction communicatrice ? Pourrons-nous remettre en activité cette mer d'échanges, de rencontres, ce creuset et bouillon de culture, cette machine à fabriquer de la civilisation ?

Il y a des solutions économiques, mais les solutions seulement économiques sont insuffisantes et parfois font problème ; ainsi, le FMI met les États dans la nécessité d'obéir à ses exigences pour avoir des crédits, mais aussi dans la nécessité de lui désobéir pour éviter le clash politique et social. Il faut du développement, mais il faut aussi entièrement repenser et transformer notre concept de développement, lequel est sous-développé. Ainsi, il n'y a pas que l'économie industrielle à installer, il y a aussi à réinventer une économie de convivialité.

Déjà, les innombrables retraités qui viennent sur les côte nord-méditerranéennes cherchent non seulement du soleil et du beau temps, mais une aménité du vivre, un plaisir de vivre et un art de vivre. Dans l'art de vivre méditerranéen, il y a l'extraversion de la place publique, du paseo, du corso, qui est aussi un art de la communication. Il y a notre gastrosophie qui tend à chacun le fruit et le rameau de l'olivier. Les continentaux, qui viennent s'installer pour leurs vacances ou durablement dans des lieux encore préservés, viennent chercher l'antidote à la mécanisation, à la chronométrisation, à l'anonymisation, à la hâte.

Nous avons, dans nos cultures, les ressources pour résiste à la standardisation et à l'homogénéisation. Nos paysages, nos sites, nos monuments, nos architectures du passé ne sont pas seulement des objets esthétiques ; ils irradient des ondes qui nous pénètrent, ils distillent des sucs qui nous font nous épancher, ils nous instillent des vérités impalpables qui deviennent nos vérités. Et n'avons-nous pas mission de propager cet art de vivre dans le sillage de nos pizzas, de nos couscous, de nos taramas, de nos tapas et de nos vins ?

Mais la défense et l'illustration d'une qualité de vie exigent la résistance à ce qu'ont de barbare le développement techno-industriel incontrôlé, le déferlement du profit au détriment des relations d'entraide et de services mutuels, l'extension du béton et du bitumage qui ont déjà dénaturé tant de nos côtes.

Ils exigent une politique de régénération de la Méditerranée qui comporte évidemment le réassainissement de la mer, sa repopulation aquatique : tout cela a commencé sporadiquement, mais cela devrait devenir systématique et commun. Une telle politique comporterait, autant que faire se peut et partout où cela se peut, la restauration des activités pastorales, le développement du maraîchage et d'une agriculture de qualité, ce qui déjà, en viticulture, se manifeste dans de nombreux pays par les progrès qualitatifs obtenus par la sélection des cépages, les procédés de vinification, le caractère biologique de l'engrais. Enfin, il faut savoir que, grâce à l'ingénierie génétique, nous trouverons bientôt le moyen de cultiver des plantes qui puiseront l'azote de l'air et le réintroduiront en terre, et, plus largement, de rendre cultivables à nouveau des terres peu fertiles.

C'est enfin non seulement la défense de la qualité de la vie mais la défense de la vie elle-même qui exigent une politique de l'émigration, laquelle n'est possible que si nous savons remplacer la peur démographique et la peur ethnique, hélas aujourd'hui liées, par la résurrection du noble sens de l'hospitalité, le sentiment de la complémentarité du voisin, le respect de l'autre, l'amour de la diversité.

Pour un grand renouveau moral

Mais nous devons d'abord nous mobiliser contre la grande fracture sismique qui a envahi la Méditerranée. Il nous faut cesser de regarder l'islam et l'arabisme comme monolithes ou comme agressions. Il nous faut penser à tant de brimades, de dénis, de justice à deux poids et deux mesures, à tant de déceptions.

Il nous faut associer, lier, redonner la primauté à ce qui est commun, restituer l'identité commune sous et dans la diversité, afin de faire émerger l'identité de citoyen de la Méditerranée au sein de nos polyidentités, car nous sommes tous polyidentitaires, et nos différentes identités doivent s'enrouler en spirale les unes autour des autres au lieu de s'entre-refouler les unes les autres.

Il n'y a pas de fraternité profonde sans maternité : il nos faut revitaliser notre mer mère. Il y a un mythe euphorique simpliste de la Méditerranée, qui ignore que tant de dislocations, destructions, intolérances, viennent de la Méditerranée elle-même. Mais nous avons besoin d'un mythe riche qui exprime nos aspirations à l'accomplissement du meilleur de nos possibilités. Ah ! il nous faut de la compréhension, beaucoup de compréhension. Qu'est-ce que la compréhension qui la rend différente et complémentaire de l'explication ? C'est ce qui nous permet à nous, sujets humains, de considérer autrui comme sujet à l'image de soi-même, ego alter, et de comprendre de l'intérieur ses sentiments et ses réactions. Comprendre l'autre est un impératif vital aujourd'hui.

Mais cela suppose aussi une grande régénération morale, un grand changement moral : il nous faut vouloir du fond du cœur la concorde, la réconciliation, la compassion, le pardon. Et je terminerai mon propos par la salutation première de tout Méditerranéen : Que la paix soit avec vous. Que la paix soit avec nous.

Voir en ligne : /1995/08/MORIN/6547

(1) NDLR : nom de l'Espagne en hébreu.

(2) NDLR : le 26 janvier 1939, les troupes franquistes occupaient Barcelone, lors de la guerre civile d'Espagne.

(3) Cf. Edgar Morin, Autocritique, le Seuil, Paris, 1970, 24 pages, page 21.

(4) NDLR : homme politique catalan. Fondateur du Parti ouvrer d'unification marxiste (POUM), disparu au cours de la guerre d'Espagne (probablement exécuté par des agents du Parti communiste espagnol).

(5) NDLR : principe monarchique selon lequel la religion du souverain devait automatiquement devenir celle des sujets.

Par MORIN EDGAR (1)|PG:12

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Pour une nouvelle conscience planétaire

Le temps n'est plus à dresser le constat des catastrophes écologiques. Ni à imaginer que, à lui seul, l'essor des technologies pourrait y porter remède et encore moins venir à bout des grands dysfonctionnements qui menacent de détraquer pour de bon la planète et la biosphère. Le sursaut salvateur ne peut surgir que d'un immense bouleversement de nos rapports à l'homme, aux autres vivants, à la nature. Il faut qu'une conscience écologique de la solidarité se substitue à la culture de la compétition et de l'agression qui régit actuellement les rapports mondiaux.

Le problème écologique nous concerne non seulement dans nos relations avec la nature mais aussi dans notre relation avec nous-mêmes (1).

L'écologie, en tant que discipline scientifique, s'est créée à la fin du dix-neuvième siècle, avec Haeckel, et, en 1935, avec Tansley, est apparu « l'écosystème », notion centrale qui a distingué le type d'objet de cette science de la plupart des autres domaines de la recherche.

En 1969, s'est opérée en Californie une jonction entre l'écologie scientifique et la prise de conscience des dégradations du milieu naturel, non seulement locales (lacs, rivières, villes) mais, désormais, globales (océan, planète), affectant les nourritures, les ressources, la santé et le psychisme des êtres humains eux-mêmes. Il y a eu ainsi passage de la science écologique à la conscience écologique.

De plus, la jonction s'est faite entre la conscience écologique et une version moderne du sentiment romantique de la nature qui s'était développé, principalement dans la jeunesse, au cours des années 60. Ce sentiment a trouvé dans le message écologique une justification rationnelle. Jusqu'alors, tout retour à la nature avait été perçu, dans l'histoire occidentale moderne, comme irrationnel, utopique, en contradiction avec les évolutions « progressives ». En fait, l'aspiration à la nature n'exprime pas seulement le mythe d'un passé naturel perdu ; elle exprime aussi les besoins hic et nunc des êtres qui se sentent brimés, oppressés, opprimés dans un monde artificiel et abstrait. La revendication de la nature est une des revendications les plus personnelles et les plus profondes, qui naît et se développe dans les milieux urbains de plus en plus technicisés, bureaucratisés, chronométrés, industrialisés. Il a fallu la science et la conscience écologiques pour qu'on en découvre la rationalité.

Dans les années 1969-1972, la conscience écologique suscite une prophétie aux couleurs d'apocalypse. Elle annonce que la croissance industrielle conduit à un désastre irréversible, non seulement pour l'ensemble du milieu naturel mais aussi pour l'humanité. Il faut considérer comme historique l'année 1972, celle du rapport Meadows, commandé par le club de Rome, et qui situe le problème dans sa dimension planétaire (2).

Certes, ses méthodes de calcul étaient simplistes, mais c'était une première tentative pour appréhender ensemble les devenirs humain et biologique à l'échelle planétaire. De même, les premières cartes de géographie établies au Moyen Age par les navigateurs arabes comportaient d'énormes erreurs dans la situation et la dimension des continents mais elles constituaient le premier effort pour concevoir le monde.

La prophétie écologiste des années 70 s'est partiellement autodétruite : la diffusion assez rapide de la conscience des pollutions, dégradations locales ou provinciales a provoqué la mise en œuvre de dispositifs juridiques et techniques qui ont en quelque sorte amendé ou différé son caractère cataclysmique. Mais une bonne prophétie est précisément celle qui suscite les réactions et luttes évitant la catastrophe qu'elle prédit. Cependant, la prophétie catastrophique n'a été que retardée : quinze ans plus tard, divers accidents spectaculaires, dont Seveso et Tchernobyl, l'ont vérifiée, et la grande alerte sur la biosphère est aujourd'hui déclenchée.

Désormais, avec le recul, on peut mieux voir ce qu'il y avait de secondaire et d'essentiel dans la prise de conscience écologique. Ce qui était secondaire, et que certains ont pris pour le principal, c'était l'alerte énergétique. Bien des esprits de la première vague écologique ont cru qu'on allait dilapider très rapidement les ressources en énergie du globe. En fait, les potentialités illimitées du nucléaire et du solaire indiquent que la menace fondamentale ne se situe pas là. La seconde erreur était le mythe d'une nature représentant une sorte d'équilibre idéal, statique, qu'il fallait respecter ou rétablir. On ignorait que les écosystèmes et la biosphère ont une histoire faite de ruptures d'équilibres et de rééquilibrations, de désorganisations et de réorganisations.

Mais alors, qu'y avait-il d'important dans la conscience écologique ? C'est, nous allons le voir,

1) la réintégration de notre environnement dans notre conscience anthropologique et sociale,

2) la résurrection écosystémique de l'idée de nature,

3) l'apport décisif de la biosphère à notre conscience planétaire.

Revenons à la notion d'écosystème. Elle signifie que, dans un milieu donné, les instances géologiques, géographiques, physiques, climatologiques (biotope) et les êtres vivants de toute sorte, unicellulaires, bactéries, végétaux, animaux (biocénose) inter-rétroagissent les uns avec les autres pour générer et régénérer sans cesse un système organisateur, ou écosystème, produit par ces inter-rétroactions mêmes. Autrement dit, les interactions entre les êtres vivants ne sont pas uniquement de dévoration, de conflit, de compétition, de concurrence, de dégradation et de déprédation, mais aussi d'interdépendances, de solidarités et de complémentarités. L'écosystème s'autoproduit, s'autorégule et s'auto-organise, de façon d'autant plus remarquable qu'il ne dispose d'aucun centre de contrôle, d'aucune tête régulatrice, d'aucun programme génétique. Son processus d'autorégulation intègre la mort dans la vie, la vie dans la mort.

« Vivre de mort, mourir de vie »

C'est le cycle trophique dans lequel, effectivement, la mort — et la décomposition — des grands prédateurs nourrit non seulement des animaux charognards, non seulement une multitude d'insectes nécrophages, mais aussi des bactéries. A leur tour, ces bactéries vont fertiliser les sols ; les sels minéraux issus des décompositions vont nourrir les plantes par les racines ; ces plantes elles-mêmes vont nourrir des animaux végétariens, lesquels vont nourrir dés animaux carnivores, etc. Ainsi la vie et la mort s'entretiennent l'une l'autre, selon la formule d'Héraclite : « vivre de mort, mourir de vie. » Il faut s'émerveiller de cette étonnante organisation spontanée, mais ne pas l'idéaliser pour autant car c'est la mort qui régule tous les excès de naissances et toutes les insuffisances de nourriture. La Mère Nature est en même temps marâtre.

On peut se demander si les écosystèmes ne sont pas des sortes de computers, ordinateurs sauvages spontanément créés à partir des inter-computations entre les vivants, qui, bactéries, plantes, animaux, sont tous des êtres dont l'organisation et l'activité sont indissociables d'une organisation commutante et d'une activité cognitive. Même les plantes ont des stratégies, certaines de lutte les unes contre les autres pour l'espace ou le soleil. Ainsi, les radis sécrètent des substances nocives pour écarter d'autres végétaux de leur voisinage ; les arbres se bousculent dans les forêts pour chercher le soleil ; les fleurs ont leur manière d'attirer les insectes butineurs. On constate des phénomènes incessants d'inter-computations et d'inter-communications qui, à mon sens, établissent une entité computante globale.

De même que le marché économique est une sorte d'ordinateur numérique spontané, né de myriades de calculs et computations individuelles, qui régule en retour ces calculs et computations, de même les inter-computations entre les êtres vivants créent une sorte de super-computation (non numérique) qui régule les interactions.elles-mêmes. C'est la seule façon de comprendre pourquoi si nombreuses sont les fleurs — à commencer par les orchidées qui utilisent des stratégies d'attraction, de parure et de séduction pour les insectes, de façon que ceux-ci viennent butiner leur pollen ; et de comprendre aussi pourquoi les insectes eux-mêmes vont vers ces plantes. Autrement dit, bien des complémentarités deviendraient intelligibles en concevant l'écosystème comme une sorte d'être naturel spontané, aux milliards de têtes, de membres. Il en est de même de la notion de biosphère, écosystème suprême qui contient et englobe les écosystèmes de notre planète. Ainsi les notions d'écosystème et de biosphère introduisent-elles leurs richesses et leurs complexités à l'idée romantique de Nature.

Jusqu'à une époque récente, toutes les sciences découpaient arbitrairement leur objet dans le tissu complexe des phénomènes. L'écologie est la première qui traite du système global, avec ses constituants physiques, botaniques, sociologiques, microbiens, dont chacun relève d'une discipline spécialisée. La connaissance écologique nécessite une poly-compétence dans ces différents domaines et, surtout, une appréhension des interactions et de leur nature systémique.Les succès de la science écologique nous montrent que, contrairement au dogme de l'yperspécialisation, il existe une connaissance organisationnelle globale, seule capable d'articuler les compétences spécialisées pour comprendre les réalités complexes. De plus, le diagnostic d'un mal écologique appelle non pas une action destructrice sur une cible, mais une action régulatrice sur une interaction ; ainsi on intervient écologiquement contre un pathogène, non par l'emploi massif de pesticides, qui, pour détruire l'espèce jugée néfaste, vont détruire la plupart des autres espèces, mais par l'introduction dans le milieu d'une espèce antagoniste à l'espèce dangereuse, ce qui va permettre de réguler l'écosystème menacé. Nous sommes donc en présence d'une science de type nouveau, portant sur un système complexe, faisant appel à la fois aux interactions particulières et à l'ensemble global, qui ressuscite le dialogue et la confrontation entre les hommes et la nature, et qui permet des interventions mutuellement profitables aux uns et à l'autre.

Examinons maintenant l'aspect paradigmatique de la pensée écologisée. Je donne au mot paradigme le sens suivant : « La relation logique entre les concepts maîtres commandant toutes les théories et tous les discours qui en dépendent. » Ainsi, le grand paradigme de la culture occidentale du dix-septième au vingtième siècle disjoint le sujet et l'objet, le premier renvoyé à la philosophie, le second à la science : tout ce qui est esprit et liberté relève de la philosophie, tout ce qui est matériel et déterministe relève de la science. Ce même paradigme entraîne la disjonction entre la notion d'autonomie et celle de dépendance : l'autonomie n'a aucune validité dans le cadre du déterminisme scientifique, et, dans le cadre philosophique, elle chasse l'idée de dépendance. Or la pensée écologisée doit nécessairement briser ce carcan et se référer à un paradigme complexe où l'autonomie du vivant, conçu comme être auto-éco-organisateur, est inséparable de sa dépendance.

L'organisme d'un être vivant (auto-éco-organisateur) travaille sans arrêt, donc, pour s'automaintenir, dégrade son énergie. Il a besoin de la renouveler en puisant dans son environnement, et, par là même, il dépend de ce dernier. Ainsi nous avons besoin de la dépendance écologique pour pouvoir assurer notre indépendance. Autrement dit, la relation écologique nous amène très rapidement à une idée apparemment paradoxale : pour être indépendant, il faut être dépendant. Et plus on veut gagner son indépendance, plus il faut la payer par de la dépendance. Ainsi, notre autonomie matérielle et spirituelle d'êtres humains dépend non seulement de nourritures matérielles, mais aussi de nourritures culturelles, d'un langage, d'un savoir, de mille choses techniques et sociales. Plus notre culture nous permettra la connaissance de cultures étrangères et de cultures passées, plus notre esprit aura des chances de développer son autonomie.

L'auto-éco-organisation signifie aussi, plus profondément, que l'organisation du monde extérieur est inscrite à l'intérieur de notre propre organisation vivante. Ainsi le rythme cosmique de la rotation de la Terre sur elle-même, qui fait alterner le jour et la nuit, se retrouve aussi à l'intérieur de nous sous forme d'une horloge biologique interne ; celle-ci détermine notre rythme nycthéméral autonome, lequel manifeste sa périodicité, sans nul stimulus extérieur, chez un sujet, humain vivant sans montre dans une caverne. De même le rythme des saisons est-il inscrit à l'intérieur des organismes végétaux et animaux. Certaines plantes commencent à sécréter leur sève à partir de l'accroissement de la durée du jour, d'autres à partir de l'intensification de la lumière solaire. Pour la plupart des animaux, le printemps est la saison des amours, des copulations, de la reproduction. Autrement dit, le rythme cosmique externe des saisons se retrouve à l'intérieur des êtres vivants, de même que nous avons pris du cosmos, pour l'intégrer à nos sociétés, l'organisation du temps qui est celle de notre calendrier et de nos fêtes. Ainsi le monde est en nous, en même temps que nous sommes dans le monde.

Nous ne sommes pas insulaires

C'est ici qu'il nous faut totalement abandonner la conception insulaire de l'homme : nous ne sommes pas des extra-vivants, des extra-animaux, des extra-mammifères, des extra-primates. Nous ne sommes pas détachés des primates, nous sommes devenus des super-primates en développant des qualités qui étaient sporadiques, ou amorcées chez les singes, comme le bipédisme, la chasse ou l'utilisation des outils. Nous ne sommes pas détachés des mammifères, nous sommes des super-mammifères marqués à jamais par notre relation intime, chaude, intense d'être inachevé non seulement à la naissance mais jusqu'à la mort, avec notre mère, ainsi que par la relation entre les frères et sœurs dans une portée, source de l'amour, de l'affection, de la tendresse, de la fraternité humaines. Nous sommes des super-mammifères, des super-vertébrés, des super-animaux, des super-vivants. Cette idée fondamentale signifie, du coup, que non seulement l'organisation biologique, animale, mammifère, etc., se trouve dans la Nature, à l'extérieur de nous, mais aussi dans notre nature, à l'intérieur de nous.

Comme tous les êtres vivants, nous sommes aussi des êtres physiques. Nous sommes constitués par des macro-molécules complexes remontant à une époque prébiotique de la Terre : les atomes de carbone de ces molécules, indispensables à la vie, se sont formés dans le creuset de soleils ayant précédé le nôtre, de la rencontre de noyaux d'hélium. Enfin, toutes les particules qui se sont liées en hélium datent des premières secondes de l'univers. Ainsi, en même temps que nous sommes dans un monde physique, ce monde physique, dans son organisation physico-chimique, est constitutivement en nous. Voici donc un principe fondamental de la pensée écologisée : non seulement on ne peut disjoindre un être autonome (Autos) de son habitat cosmo-physique et biologique (Oikos), mais il faut aussi penser qu'Oikos est dans Autos sans pourtant qu'Autos cesse d'être autonome, et, en ce qui concerne l'homme, relativement étranger au monde qui est pourtant le sien. En effet, nous sommes intégralement les enfants du cosmos. Mais par l'évolution, par le développement particulier de notre cerveau, par le langage, par la culture, par la société, nous lui sommes devenus étrangers, nous nous sommes distanciés de lui et nous nous en sommes marginalisés.

Pour comprendre notre situation, je reprendrai la parabole du mathématicien G. Spencer-Brown. Il disait à peu près : « Supposons que l'univers veuille prendre conscience de lui-même. Que ferait-il ? Eh bien, l'univers serait obligé de dégager de lui une sorte de pédoncule, une sorte de bras de poulpe qu'il éloignerait de lui de façon à pouvoir se regarder lui-même. Mais, au moment où ce bras s'éloigne, où l'extrémité de ce bras se retourne sur l'univers pour le regarder, elle cesse d'en faire vraiment partie et lui devient étrangère. Ainsi l'univers échoue à se connaître, là où il a réussi : au moment où il a réussi à se connaître, il est trop tard, ce qui le connaît s'en est, d'une certaine façon, autonomisé (3). » Certains ont pensé définir l'homme par disjonction et opposition à la nature ; d'autres par l'intégration à la nature. Or, nous devons nous définir à la fois par l'insertion mutuelle et par notre distinction par rapport à la Nature. Nous vivons cette situation paradoxale.

Nous sommes aujourd'hui arrivés au moment historique où le problème écologique nous demande de prendre simultanément conscience de notre relation fondamentale avec le cosmos et de notre étrangeté. Toute l'histoire de l'humanité est histoire d'interaction entre la biosphère et l'homme. Le procès s'est intensifié avec le développement de l'agriculture, qui a profondément modifié le milieu écologique. De plus en plus, s'est créée une sorte de dialogue (relation à la fois complémentaire et antagoniste) entre la sphère anthropo-sociale et la nature. L'homme doit cesser d'agir comme un Gengis Khan de la banlieue solaire et se considérer, non pas comme le berger de la vie, mais comme le copilote de la Nature. Un double-pilotage est désormais requis par la conscience écologique : l'un, profond, qui vient de toutes les sources inconscientes de la vie et de l'homme, et l'autre, celui de notre intelligence consciente.

La conscience écologique peut être très facile dès qu'il s'agit de maux, de nuisances : voilà un Tchernobyl, voici un Seveso, voici une catastrophe. Mais la pensée écologisée est très difficile parce qu'elle contredit des principes enracinés en nous dès l'école élémentaire, où l'on nous apprend à faire des coupures et des disjonctions dans le tissu complexe du réel, à isoler des domaines du savoir sans pouvoir désormais les associer. Puis on nous convainc qu'on est condamné à la clôture des disciplines, que leur isolement est indispensable, alors qu'aujourd'hui les sciences de la Terre et l'écologie montrent qu'un remembrement disciplinaire est possible. Nous sommes en quelque sorte commandés par un paradigme qui nous contraint à une vision segmentée des choses ; nous sommes habitués à penser l'individu séparé de son environnement et de son habitus, à enfermer les choses en elles-mêmes.

La méthode expérimentale a contribué à désécologiser les choses. Elle extrait un corps de son environnement naturel, le place dans un environnement artificiel contrôlé par l'expérimentateur, soumet ce corps à des tests déterminant ses réactions dans diverses conditions. On en est venu à croire que la seule réalité était celle surgissant dans les environnements artificiels (expérimentaux), tandis que ce qui se passait dans les environnements naturels n'était pas intéressant, faute de pouvoir isoler les variables et les facteurs. La méthode expérimentale s'est révélée stérile ou perverse lorsqu'on a voulu connaître un animal par son comportement en laboratoire et non dans son milieu naturel avec ses congénères. Elle a été incapable d'arriver aux constatations capitales effectuées par l'observation, dans leur écosystème, des chimpanzés. Là, on a découvert que ces animaux étaient omnivores, inventifs, capables de fabriquer des outils, de pratiquer la chasse ; on s'est rendu compte qu'il s'agissait d'êtres complexes, très divers par le caractère et l'intelligence, ne pratiquant pas l'inceste entre la mère et le fils, alors que l'on croyait l'interdit de l'inceste propre à l'homme. En d'autres termes, l'observation des êtres dans leur environnement naturel a permis de découvrir leur nature propre, alors que la méthode d'isolement détruisait l'intelligibilité de leur vie. Tout ce qui isole un objet détruit sa réalité même. Il ne suffit pas de dire « les êtres humains, les êtres vivants ne sont pas des choses » ; il convient d'ajouter que les choses elles-mêmes ne sont pas des choses, c'est-à-dire des objets clos.

Il faut cesser de voir l'homme comme un être surnaturel, et abandonner le projet formulé par Descartes, puis par Marx, de conquête et possession de la nature. Ce projet est devenu ridicule à partir du moment où l'on s'est rendu compte que l'immense cosmos, dans son infini, reste hors de notre atteinte. Il est devenu délirant à partir du moment où l'on s'est rendu compte que c'est le devenir prométhéen de la technoscience qui conduit à la ruine de la biosphère et, par là, au suicide de l'humanité. La divinisation de l'homme dans le monde doit cesser. Certes, il nous faut valoriser l'homme mais nous savons aujourd'hui que nous ne pouvons le faire qu'en valorisant aussi la vie : le respect profond de l'homme passe par le respect profond de la vie (4). La religion de l'homme insulaire est une religion inhumaine. La pression de la complexité des événements, l'urgence et l'ampleur du problème écologique nous poussent à changer nos pensées, mais nous avons également besoin d'une poussée intérieure visant à modifier les principes mêmes de notre pensée.

L'aspect métanational et planétaire du problème écologique est apparu dès les années 1969-1972. La menace écologique ignore les frontières. La pollution chimique du Rhin concerne la Suisse, la France, l'Allemagne, les Pays-Bas, les riverains de la mer du Nord. Nous avons vu l'extrême insolence du nuage de Tchernobyl : non seulement il n'a pas respecté les Etats nationaux, la division entre Europe de l'Est et Europe de l'Ouest, mais il a même débordé notre continent ! Le problème Tchernobyl rejoint ainsi ceux de l'accroissement du gaz carbonique dans l'atmosphère et du trou d'ozone sur l'Antarctique. Les problèmes fondamentaux sont planétaires, comme l'est le danger qui plane désormais sur l'humanité. C'est en ces termes que nous devons penser par rapport aux maux qui nous menacent, mais aussi par rapport aux trésors écologiques, biologiques et culturels à sauvegarder : la forêt amazonienne est un trésor biologique de l'humanité à préserver, comme, sur un autre plan, sont à préserver les diversités animales et végétales, ainsi que les diversités culturelles — fruits d'expériences multimillénaires, — qui, nous le savons aujourd'hui, sont inséparables des diversités écologiques. Plus rapidement et plus intensément que toutes les autres prises de conscience contemporaines, les prises de conscience écologiques nous entraînent à ne rien abstraire de l'horizon global, à tout penser dans la perspective planétaire.

Du même coup, nous sommes amenés à reposer le problème du développement en rejetant la notion — si grossière et si barbare, et qui a longtemps régné — selon laquelle le taux de croissance industrielle signifiait le développement économique et le développement économique signifiait le développement humain, moral, mental, culturel, etc. Alors que dans nos civilisations, dites développées, il existe un atroce sous-développement culturel, mental, moral et humain. On a voulu donner ce modèle aux pays du tiers-monde. Le mot développement doit être entièrement repensé et complexifié. Nous voici au moment où le problème écologique rejoint le problème du développement des sociétés et de l'humanité tout entière.

L'humanité est dans la biosphère, dont elle fait partie ; la biosphère est autour de la planète Terre, dont elle fait partie. Au cours des années récentes, James Lovelock a proposé l'hypothèse Gaia : la Terre et la biosphère constituent un ensemble régulateur qui lutte et résiste de lui-même contre les excès risquant de le dégrader (5). Cette idée peut passer pour la version euphorique de l'écologisme par rapport à la version pessimiste du Club de Rome. Ainsi, par exemple, Lovelock pense que Gaïa dispose de régulations naturelles contre la croissance de l'oxyde de carbone dans l'atmosphère, et trouverait d'elle-même des moyens naturels pour lutter contre les trous d'ozone apparus aux pôles. Cependant, nul système, même le mieux régulé, n'est immortel, et un organisme, même autoréparateur et autorégénérateur, meurt si un poison le touche à son point faible. C'est le problème du talon d'Achille. Aussi la biosphère, être vivant, même si elle n'est pas aussi fragile qu'on aurait pu le croire, peut être frappée de mort par l'action humaine.

Sauver la Terre-patrie

L'idée Gaïa repersonnalise la Terre, à un moment où, depuis vingt ans, c'est toute la planète Terre, dans ses profondeurs et son existence physique, qui est entrée dans l'ère des sciences systémiques : les sciences de la Terre ont fait leur jonction dans les années 60. Ces sciences multiples (Climatologie, météorologie, volcanologie, sismologie, géologie, etc.) ne communiquaient pas les unes avec les autres. Or les explorations de la tectonique des plaques sous-marines ont ressuscité l'idée de dérive des continents, lancée par Wegener au début du siècle, et ont révélé que l'ensemble de la Terre constituait un système complexe, animé par des mouvements et transformations multiples ; dès lors, on peut concevoir la Terre comme un être vivant, non pas au sens biologique, avec un ADN, un ARN (6), etc., mais dans le sens auto-organisateur et autorégulateur d'un être qui a son histoire, c'est-à-dire qui se forme et se transforme tout en maintenant son identité.

Ainsi il existe un système organisé nommé Terre, il existe une biosphère avec son autorégulation et son auto-organisation. Nous pouvons associer la Terre physique et la Terre biologique et considérer, dans sa complexité même, l'unité de notre planète. Or cette unité, elle s'était reconstituée à l'échelle humaine depuis la découverte de l'Amérique : Christophe Colomb avait fait entrer l'humanité dans l'ère planétaire. Depuis cette époque, l'humanité, diasporée au cours de soixante mille ans d'évolution, s'est trouvée en intercommunications de plus en plus étroite. Mais, en même temps que des solidarités nouvelles, se sont multipliés les antagonismes et les asservissements. Dans ce sens, nous sommes encore dans l'Age de fer de l'ère planétaire. Pour le meilleur et le pire, tout ce qui advient dans une partie du globe a une portée planétaire. De plus en plus, tout devenir local est en inter-rétroaction dans et avec le contexte global.

Enfin, dans ces années 1960-1970, qui ont vu à la fois l'essor de la science et de la conscience écologiques et celui des sciences de la Terre, la perte de l'Absolu et du Salut terrestre, la conscience enfin de l'itinérance humaine, les découvertes astrophysiques nous dévoilent un cosmos inouï où la Voie lactée n'est plus qu'une petite galaxie de banlieue, où la Terre, elle-même n'est plus qu'un micron perdu. L'Histoire humaine, sur la planète Terre, n'est plus téléguidée par Dieu, la Science, la Raison, les lois de l'Histoire. Elle nous fait retrouver le sens grec du mot « planète » : astre errant.

Nous savons désormais que la petit planète perdue est plus qu'un habitat c'est notre maison, home, Heima c'est notre matrice et, plus encore, c'est notre Terre-patrie. Nous avons appris ; que nous deviendrions fumée dans les soleils et glace dans les espaces.Certes, nous pourrons partir, voyage coloniser d'autres mondes. Mais c'est ici, chez nous, qu'il y a nos plaines, nos animaux, nos morts, nos vies. Il nous faut conserver, il nous faut sauver la Terre-patrie. C'est dans ces conditions que peut s'opérer en nous la convergence de vérités venues des horizons les plus divers, les uns des sciences, les autres des humanités, d'autres de la foi, d'autres de l'éthique, d'autres de notre conscience de vivre l'Age de fer planétaire.

C'est désormais sur cette Terre perdue dans le cosmos astrophysique, cette terre « système vivant » des sciences de la terre, cette biosphère Gaïa, que peut se concrétiser l'idée humaniste de l'époque des Lumières, qui reconnaît la même qualité à tous les hommes. Cette idée peut s'allier au sentiment de la nature de l'ère romantique, qui retrouvait la relation ombilicale et nourricière avec la Terre Mère. En même temps, nous pouvons faire converger la commisération bouddhiste pour tous les vivants, le fraternalisme chrétien et le fraternalisme internationaliste — héritier laïque et socialiste du christianisme — dans la nouvelle conscience planétaire de solidarité qui doit lier les humains entre eux et à la Nature terrestre.

Voir en ligne : /1989/10/MORIN/42105

(1) Précédents articles : Jacques Robin, « Le choix écologique », le Monde diplomatique, juillet 1989 ; Réné Passet, « Que l'économie serve la biosphère », le Monde diplomatique, août 1989 et Armand Petitjean, « Pour un contrat de l'homme avec la nature », le Monde diplomatique, septembre 1989.

(2) D. Meadows et al. ; Halte à la croisade, Fayard, Paris, 1972

(3) G. Spencer-Brown, Laws of Form, Bantam Books, New-York, 1972

(4) voir Edgar Morin, la Méthode, tome II, la Vie de la vie, le Seuil, Paris, 1980.

(5) James Lovdock, La Terre est un être vivant. L'hypothèse Gaïa, Le Rocher, Paris, 1986.

(6) Les ARN, ou acides ribonucléiques, sont des copies quasi-conformes des. séquences génétiques portées dans les chromosomes par les molécules d'ADN (acide désoxyribonucléique).

Voir aussi les courriers des lecteurs dans nos éditions de novembre, décembre 1989 et février 1990.

Par MORIN EDGAR (1)|PG:1 ;18 ;19

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