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Après les élections, l'Arménie toujours entre Moscou et Bruxelles ?

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Arshile Gorky. — « Composition », entre 1936 et 1937.

Le résultat des élections législatives du 8 juin 2026 semble avoir conforté le tournant pro-occidental du premier ministre arménien Nikol Pachinian ainsi que sa politique en faveur de la paix avec l'Azerbaïdjan. Avec près de 50% des suffrages, son parti « Contrat civil » a nettement devancé ses deux principaux concurrents (Arménie forte et Alliance arménienne, respectivement 23 et 10 %). L'opposition critique la normalisation des relations avec l'Azerbaïdjan tout comme la décision du gouvernement de suspendre en 2024 sa participation à l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC). Cette alliance militaire régionale pilotée par la Russie n'a jamais eu le mandat, ni la volonté, d'empêcher la récupération de l'enclave arménienne du Haut-Karabakh par la force. L'opposition estime cependant que seul le maintien du lien sécuritaire avec Moscou permettra de tenir une position de fermeté vis-à-vis de Bakou alors que le pré-accord de paix signé sous l'égide des États-Unis en août 2025 attend toujours d'être mis en œuvre.

Centrée sur l'orientation géopolitique du pays, la campagne s'est déroulée sous le signe des ingérences croisées. Depuis que le camp pro-européen se trouve affaibli par la répression en Géorgie, l'Arménie fait désormais figure, pour les Occidentaux, de porte d'entrée dans le Caucase, zone d'influence russe. Un mois avant le scrutin, une quarantaine de chefs d'État et de gouvernements du Vieux Continent se réunissaient à Erevan pour le huitième sommet de la Communauté politique européenne (CPE) suivi du premier sommet Union européenne-Arménie. Des annonces en cascade d'investissements — 2,5 milliards d'euros d'ici 2027 — et d'aide économique ont marqué ces rencontres. De son côté, au prétexte de problèmes phytosanitaires, la Russie a entravé les importations arméniennes de fleurs, tomates, concombres et autres produits agricoles, dans le but probable de donner aux électeurs un avant-goût des conséquences économiques d'une prise de distance avec Moscou. Le 29 mai, les présidents biélorusse, kazakh, kirghize et russe ont adopté une déclaration commune au sujet « des risques substantiels pour la sécurité économique des États membres de l'Union économique eurasienne découlant de la préparation de la République d'Arménie à l'adhésion à l'Union européenne » ; ils appelaient Erevan à organiser « dans les plus brefs délais » un référendum à ce sujet.

Ces pressions obligent M. Pachinian à ménager la Russie, de loin son premier partenaire commercial (40% des échanges extérieurs). Le premier ministre arménien a déjà signalé son souhait de rendre visite au président russe dans la foulée du scrutin. Bien que l'Arménie héberge une base militaire russe et aide Moscou à contourner les sanctions occidentale — ses exportations vers la Russie ont presque quadruplé en raison du transit de produits occidentaux sur son territoire arménien — elle ne parvient pas à infléchir la position du Kremlin : il juge impossible la double appartenance d'un pays à la zone de libre-échange européenne et à celle de l'Union économique eurasiatique (UEE), en raison de l'incompatibilité des normes et des risques de concurrence déloyale.

Alors que la presse occidentale l'interprétait comme une menace éhontée, l'appel à l'organisation d'un référendum indique que Moscou souhaite prévenir un scénario à l'ukrainienne, quand, en réaction à l'annulation par le président Viktor Ianoukovitch de l'accord d'association avec l'Union européenne en décembre 2013, une partie du pays s'était soulevée.

Dans « Le Monde diplomatique »

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Aux origines du messianisme américain

Depuis leur création, les États-Unis connaissent alternativement des périodes d'interventionnisme militaire et des moments d'isolationnisme. En apparence opposées, ces deux stratégies s'inscrivent dans une même idéologie nationaliste, célébrant l'« exceptionnalisme » américain.

Depuis la seconde guerre mondiale, la conduite de la politique extérieure des États-Unis est, dans une large mesure, indépendante de leur système politique intérieur, dans lequel deux blocs électoraux continuent de s'opposer. Les contours de ces blocs sont relativement changeants et leurs affrontements en même temps de plus en plus violents. Mais, en matière de politique étrangère, partageant les mêmes perspectives et poursuivant les mêmes objectifs, ils sont très proches l'un de l'autre. La gestion de l'empire et le gouvernement du pays lui-même constituent ainsi deux mondes distincts (1). Ce qui les sépare correspond d'une certaine façon à la différence existant dans toutes les démocraties capitalistes entre les chancelleries et les grandes entreprises, d'un côté, et, de l'autre, les citoyens ordinaires — ce qui se passe à l'étranger étant de bien plus grande conséquence pour les banquiers et les diplomates, les dirigeants de sociétés et les industriels que pour les électeurs, les réponses des premiers sont plus adaptées et plus cohérentes.

Dans le cas des États-Unis, cela procède aussi de deux traits propres au pays : le provincialisme d'un électorat qui n'a qu'une connaissance extrêmement limitée du reste du monde, et un système politique qui, en contradiction flagrante avec les intentions des Pères fondateurs, a progressivement accordé à l'exécutif un pouvoir quasiment sans entraves dans la conduite de la politique étrangère, permettant ainsi aux différentes présidences — souvent empêchées d'atteindre leurs objectifs de politique intérieure par un Congrès hostile — d'agir à l'étranger beaucoup plus librement. Dans l'espace créé par ces conditions objectives d'élaboration de la politique, il s'est développé autour de la présidence, depuis le milieu du siècle dernier, un groupe étroit de spécialistes de politique étrangère qui a son vocabulaire idéologique particulier, sans équivalent en politique intérieure : là se passe la « grande stratégie » de l'État américain dans ses relations avec le reste du monde.

L'imperium américain qui s'impose après 1945 a une longue préhistoire. Les conditions qui allaient permettre la création d'un empire étaient présentes d'emblée, fait unique, lorsque naquit le pays, dans l'Amérique du Nord de la fin du XVIIIe siècle : c'était une économie de colonisation, débarrassée des restes du Vieux Monde féodal et de ses contraintes, et installée sur un territoire continental protégé par deux océans. De là sortit la forme la plus pure du capitalisme naissant, dans le plus vaste État-nation du monde. Et cela demeura le fondement matériel solide de l'essor du pays au cours du siècle qui suivit l'indépendance. Aux avantages objectifs d'une économie et d'une géographie sans équivalents dans le monde s'ajoutait, dans la conscience américaine, la force d'un double héritage, culturel et politique : d'abord l'idée, qui remontait à la colonie puritaine primitive, d'une nation jouissant de la faveur divine, chargée d'une mission sacrée ; ensuite la conviction, née de la guerre d'Indépendance, qu'était apparue dans le Nouveau Monde une république dotée pour toujours d'une Constitution de liberté. À partir de ces quatre composantes, le nationalisme américain constitua rapidement le fonds idéologique qui lui permit de glisser en douceur à un impérialisme caractérisé par une complexio oppositorum, l'union de l'exceptionnalisme et de l'universalisme. Les États-Unis, uniques en leur genre, étaient en même temps un modèle à suivre pour le monde : un ordre sans exemple dans l'histoire, mais dont tous, à la fin, devaient suivre l'exemple.

La conviction des Pères fondateurs était que le rayonnement de la nation serait en un premier temps territorial, à l'échelle du continent américain, comme Thomas Jefferson l'exposait à James Monroe en 1801 : « Quoique nos intérêts présents puissent nous maintenir à l'intérieur de nos frontières, on ne peut pas ne pas attendre avec impatience les temps lointains où en nous multipliant nous étendrons [le rayonnement de notre nation] au-delà de ces frontières et où tout le nord voire le sud du continent se couvriront de gens parlant la même langue, gouvernés de façon semblable et par des lois semblables. » Mais, en dernière instance, ce rayonnement serait plus que territorial, il serait moral et politique. John Adams écrivait ainsi à Jefferson en 1813 : « Notre république pure, vertueuse, ayant le sens civique, fédérative, durera à jamais, elle gouvernera le monde et ouvrira à la perfection de l'homme. » Aux environs du milieu du siècle, les deux registres fusionnèrent, comme en témoigne, en 1845, la fameuse formule de John O'Sullivan sur la « destinée manifeste » des États-Unis et du droit qui s'ensuit pour les Américains « de [s']étendre et de prendre possession de tout le continent que la Providence [leur] a donné pour [leur] magnifique expérience de liberté et d'autonomie fédérée ». Car un pays « vigoureux et tout juste sorti de la main de Dieu » est investi d'une « sainte mission qui concerne les nations du monde ». Qui pouvait douter que « l'avenir immense, sans limites, [fût] le temps de la grandeur de l'Amérique » (2) ? Trois ans plus tard, la moitié du Mexique était annexée.

Depuis toujours, des voix dénoncent la mégalomanie de la « destinée manifeste »

Les frontières actuelles des États-Unis une fois atteintes pour l'essentiel, la même façon de concevoir l'avenir prit une forme plus commerciale que territoriale, qui regardait plus vers l'ouest que vers le sud. Le secrétaire d'État d'Abraham Lincoln s'adressait ainsi à ses compatriotes : « Vous êtes déjà la grande puissance continentale de l'Amérique. Mais cela vous suffit-il ? J'espère que non. Vous voulez le commerce mondial. C'est ce qu'il faut rechercher dans le Pacifique. La nation qui tire le plus de la terre, qui fabrique le plus et qui vend le plus aux pays étrangers doit être et sera la grande puissance mondiale (3). » Ce que la « destinée manifeste » et la conquête du Mexique avaient été sur terre, le commodore Matthew Perry et la politique de la porte ouverte (4) pouvaient l'être sur la mer — c'est-à-dire la perspective d'une suprématie maritime et commerciale des États-Unis en Orient, un Orient où débarqueraient en même temps le libre-échange et le christianisme. Puis vint la guerre hispano-américaine, un conflit interimpérialiste classique qui permit aux États-Unis d'acquérir des colonies dans le Pacifique et dans les Caraïbes, et de prendre pleinement leur place parmi les grandes puissances. Sous la présidence de Theodore Roosevelt (1901-1909), la Colombie fut amputée d'une partie de son territoire, le Panamá, ce trait d'union entre les deux océans qui devint colonie des États-Unis ; et la race — éducation et solidarité anglo-saxonnes — s'ajouta à la religion, à la démocratie et au commerce dans la rhétorique de la nation et de sa vocation.

Tout cela n'alla jamais sans contestation. À chaque étape, des voix éloquentes s'élevèrent aux États-Unis pour dénoncer la mégalomanie de l'idée de « destinée manifeste », le pillage du Mexique, la prise d'Hawaï ou les massacres perpétrés aux Philippines, et pour s'en prendre à toutes les formes de racisme et d'impérialisme qui constituaient une trahison de l'héritage anticolonial de la république américaine. Refuser les aventures à l'étranger — annexions ou interventions —, ce n'était pas rompre avec les valeurs nationales, c'était, de façons diverses, leur être toujours fidèle. Dès le départ, l'exceptionnalisme et l'universalisme formèrent un composé potentiellement instable. Être convaincu du caractère exceptionnel des États-Unis permettait de croire qu'ils ne pourraient conserver leurs vertus exceptionnelles qu'en restant une société à l'écart d'un monde déchu. Être du côté de l'universalisme autorisait un activisme messianique — les États-Unis en sauveurs du monde. Entre ces deux pôles — « séparation » et « intervention régénératrice », pour reprendre les termes d'Anders Stephanson —, l'opinion publique eut plus d'une fois l'occasion de basculer brutalement.

Voir en ligne : /mav/149/ANDERSON/56388

(1) Pendant les campagnes présidentielles, accuser le président en exercice de faiblesse ou d'erreurs dans sa conduite de la politique étrangère est un exercice convenu. Pour l'essentiel, les nouveaux présidents reconduisent la politique de leurs prédécesseurs.

(2) Cf. Anders Stephanson, Manifest Destiny : American Expansion and the Empire of Right, Hill and Wang, New York, 1995.

(3) Ibid. L'un des grands intérêts de cet ouvrage, qui rassemble un florilège des déclarations chauvines les plus extravagantes, est qu'il donne aussi les répliques (souvent passionnées) du camp opposé.

(4) NDLR. La doctrine de la porte ouverte désigne la politique étrangère des États-Unis vis-à-vis de la Chine au tournant du XXe siècle.

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Israël-Iran, la guerre qui vient

Alors que les bombardements israéliens et les combats se poursuivent dans la bande de Gaza et que la situation humanitaire ne cesse de s'y dégrader, un nouveau conflit aux conséquences potentiellement dévastatrices vient d'être évité entre Tel-Aviv et Téhéran. Pour autant, rien ne semble pouvoir mettre fin à la logique d'affrontement entre ces deux ennemis.

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Waqas Khan. – « Detonate » (Exploser), 2022
Courtesy Waqas Khan et Galerie Krinzinger, Vienne

Répliquer mais sans trop faire de mal, c'est la ligne de conduite choisie par l'Iran et Israël pour clore une passe d'armes dont on a pu craindre pendant plusieurs jours qu'elle dégénère en conflit régional de grande intensité. La séquence en trois temps a commencé le 1er avril avec un bombardement israélien contre une annexe du consulat iranien de Damas. Cette attaque a provoqué la mort de plusieurs gardiens de la révolution affectés au soutien militaire et logistique des alliés régionaux de Téhéran. Moins de deux semaines plus tard, dans la nuit du 13 au 14 avril, la République islamique déclenchait l'opération « Promesse honnête » avec une salve de trois cents drones et missiles, que la défense antiaérienne israélienne interceptait, pour la plupart, avec l'aide des États-Unis, de la France et du Royaume-Uni. Présentée comme un échec total par Israël et les Occidentaux, la riposte avait en réalité été annoncée plusieurs heures avant son déclenchement : la diplomatie iranienne avait en effet pris soin d'avertir les États-Unis et, par conséquent, Israël. L'opération n'a pas ciblé de centres urbains ou économiques. Les Iraniens signifiaient ainsi qu'ils ne souhaitaient pas faire de victimes civiles, et que « l'affaire [était] close ».

Dès lors, le monde a attendu avec appréhension « la riposte à la riposte à l'attaque », pour reprendre la boutade d'un commentateur d'Al-Jazira (16 avril). Elle est venue le vendredi 18 avril à l'aube sous la forme de tirs de drones israéliens contre une base aérienne proche d'Ispahan. Un bombardement hautement symbolique puisque l'attaque a ciblé sans trop faire de dégâts matériels une province où se situe le site nucléaire de Natanz, pièce maîtresse du programme iranien d'enrichissement de l'uranium. « Une riposte de désescalade », estime M. Guillaume Ancel, ancien officier français et écrivain (1). Mais les choses pourraient bien ne pas en rester là.

L'armée israélienne — qui a livré bataille à sept reprises contre ses voisins depuis 1948, la dernière fois au Liban en 2006 (2) — est bel et bien au seuil d'un huitième conflit : il l'opposerait cette fois à l'Iran. Le prélude à cet affrontement annoncé débute à la fin des années 2000, avec l'assassinat de plusieurs scientifiques iraniens impliqués dans le programme de développement nucléaire de leur pays et de pasdarans déployés en Syrie pour soutenir le régime de M. Bachar Al-Assad ou au Liban afin d'appuyer la branche armée du Hezbollah. Comme l'a montré le triptyque singulier d'avril, cette confrontation à bas bruit risque à tout moment de déraper puis d'embraser le Machrek, et au-delà.

En éclairer les contours implique de montrer comment l'évolution de la guerre en cours à Gaza pourrait inciter le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou à durcir les hostilités avec l'Iran et à prendre le risque d'un conflit généralisé. Au grand regret des États-Unis, qui tentent vaille que vaille de maintenir le statu quo entre ces deux puissances régionales.

Aux massacres (1 160 morts et 7 500 blessés) et à la prise d'otages (250) commis par le Hamas le 7 octobre lors de son opération « Déluge d'Al-Aqsa », Tel-Aviv répond depuis par une dévastation systématique. Plus de 70 % des habitations de l'enclave palestinienne ont été détruites (3). Au 22 avril, selon un bilan fourni par le ministère de la santé de Gaza, on dénombrait 34 000 morts parmi les Gazaouis et 75 000 blessés, sans compter les disparus. Bombardée nuit et jour, parfois avec l'aide de programmes d'intelligence artificielle (4) ; ciblée sans discernement par des snipers et des drones ; forcée de se déplacer vers le sud, où elle s'entasse à la frontière égyptienne ; privée de soins après la destruction de la quasi-totalité des hôpitaux et d'aide humanitaire en raison du blocus imposé par Tel-Aviv, la population civile vit un calvaire. Au cours d'une conférence de presse le 31 janvier, le directeur du programme des urgences sanitaires de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) Michael Ryan a évoqué une « catastrophe massive » pour une population « qui meurt de faim et qui est poussée au bord du gouffre ».

En pareilles circonstances, l'un des résultats diplomatiques majeurs de la guerre est le retour au premier plan de la question palestinienne. Les chancelleries occidentales tendaient à l'avoir perdue de vue depuis la signature des accords Abraham en 2020 et la normalisation entre, d'une part, Israël et, d'autre part, les Émirats arabes unis (EAU), Bahreïn, le Maroc et le Soudan, en attendant l'Arabie saoudite. Faute de pressions de pays arabes jusqu'alors demandeurs d'une restitution des terres palestiniennes en contrepartie d'un accord de paix, la proclamation d'un État palestinien devenait moins urgente. La guerre à Gaza a démontré l'inanité d'un tel raisonnement. Certes, aucun des États concernés n'a remis en cause cette normalisation, et si Riyad a officiellement suspendu ses discussions avec Tel-Aviv, ce n'est, de l'aveu même des proches du premier ministre et prince héritier Mohammed Ben Salman (« MBS »), que temporaire (5).

Mais Israël doit désormais faire face à un regain d'intérêt mondial pour le sort des Palestiniens. Au-delà des protestations populaires massives un peu partout dans le monde contre les crimes de guerre israéliens commis à Gaza (lire « La rue avec Gaza, les élites derrière Israël »), une âpre bataille se livre sur les plans juridique et diplomatique. Le 29 décembre, l'Afrique du Sud, soutenue par de nombreux pays non occidentaux, engageait une procédure devant la Cour internationale de justice (CIJ) demandant à cette institution dépendant des Nations unies de rendre une mesure conservatoire de protection des Gazaouis. Pretoria plaçait sa requête dans le « contexte plus large de la conduite d'Israël envers les Palestiniens pendant ses soixante-quinze ans d'apartheid, ses cinquante-six ans d'occupation belligérante du territoire palestinien et ses seize ans de blocus de la bande de Gaza ». Moins d'un mois plus tard, la CIJ rendait une décision ordonnant à Tel-Aviv d'empêcher tout éventuel acte génocidaire et d'autoriser l'accès humanitaire dans l'enclave. Cette décision ouvre la voie à de potentielles poursuites contre les principaux dirigeants israéliens. Par ailleurs, le 19 avril, la télévision israélienne Channel 12 rapportait la crainte de ces mêmes dirigeants de voir la Cour pénale internationale (CPI), qui siège à La Haye, émettre des mandats d'arrêt contre le premier ministre Netanyahou et d'autres personnalités politiques et militaires pour des violations présumées du droit international à Gaza.

Le Conseil de sécurité des Nations unies a de son côté examiné un projet de résolution algérien demandant à l'Assemblée générale « que l'État de Palestine soit admis comme membre des Nations unies » (18 avril). Si les États-Unis lui ont opposé leur veto, le texte a tout de même été approuvé par douze voix, dont celle de la France, tandis que le Royaume-Uni et la Suisse s'abstenaient. Au grand dépit de Tel-Aviv et de ses soutiens, plusieurs pays européens, dont l'Espagne, l'Irlande, Malte et la Slovénie, se disent prêts à reconnaître l'État de Palestine au nom d'une paix durable et de la stabilité au Proche-Orient. La question devient de nouveau un thème majeur au sein des organisations internationales. Conscient de l'isolement de plus en plus marqué de Washington sur ce sujet, l'ambassadeur américain Robert Wood s'est empressé de préciser que le veto ne signifiait pas une « opposition à [l'existence] d'un État palestinien » mais que la reconnaissance de ce dernier passerait par la « négociation entre les deux parties ». Les Palestiniens devraient ainsi attendre que la classe politique israélienne, farouchement opposée dans son ensemble à la solution dite « des deux États », change d'avis… (6)

Volonté de M. Netanyahou d'en découdre

Pressions internationales pour la reconnaissance de la Palestine, risque de poursuites judiciaires, surtout si Tel-Aviv décide d'appliquer son projet d'expulsion d'une partie des Gazaouis vers le Sinaï : quelle peut-être la stratégie de M. Netanyahou dans un contexte où aucun de ses objectifs militaires — élimination du Hamas et récupération des otages — n'a été atteint ? La réponse tient en quelques mots : l'extension du domaine de la guerre. Même si la désescalade avec Téhéran à laquelle Washington a beaucoup contribué se confirme, il est évident qu'un palier a été franchi dans le face-à-face irano-israélien.

C'est en effet la première fois que la République islamique vise directement le territoire israélien. Désormais, rien ne garantit que les pasdarans accepteront comme par le passé d'encaisser sans répliquer les coups portés par Tel-Aviv, y compris ceux qui les visent en Syrie. Après l'attaque du consulat iranien à Damas, nombre d'experts occidentaux ont postulé une absence de réaction de l'Iran. Ne subissait-il pas depuis des années l'élimination de ses scientifiques et de ses officiers sans riposter ? En novembre 2020, un robot mitrailleur piloté par satellite a tué Mohsen Fakhrizadeh, vice-ministre de la défense et chef de l'Organisation de la recherche et de l'innovation (Sépand) — considéré comme le « père » du programme nucléaire iranien —, sans que Téhéran concrétise sa menace de « vengeance implacable » (7).

Mais, cette fois, l'Iran n'a pas tardé à répliquer et a surtout démontré que son armée était capable d'infliger des dommages à Israël. Certes, les trois cents engins utilisés ont presque tous été neutralisés. Mais que se passera-t-il demain si, fort des enseignements tirés de l'analyse du mode de défense utilisé par Israël et ses protecteurs, Téhéran déclenche sans crier gare une attaque avec du matériel balistique bien plus rapide et sophistiqué ? « En cas d'action décisive d'Israël, nous répondrons de manière immédiate et maximale », a prévenu le ministre des affaires étrangères iranien, M. Hossein Amir Abdollahian (20 avril).

Dans ce possible crescendo, il ne faut pas non plus négliger la volonté obsessionnelle de M. Netanyahou d'en découdre avec l'Iran. Pour le premier ministre, il ne s'agit pas uniquement de concevoir une manœuvre afin d'échapper aux poursuites judiciaires dans son pays en maintenant ce dernier dans un état de guerre exigeant l'unité nationale et réduisant la probabilité d'élections anticipées lors desquelles son impopularité lui vaudrait à coup sûr une défaite (8). Cibler l'Iran ne vise pas non plus seulement à détourner l'attention internationale des tueries à Gaza et à torpiller les initiatives diplomatiques en faveur de la naissance d'un État palestinien. M. Netanyahou tient bel et bien l'Iran pour le principal ennemi d'Israël — la seule force militaire, depuis la chute du régime irakien de Saddam Hussein, à constituer une menace existentielle.

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Waqas Khan. – « Eruption », 2022
Courtesy Waqas Khan et Galerie Krinzinger, Vienne

Le 27 septembre 2012, à la tribune des Nations unies, il brandissait le dessin sommaire d'une bombe à mèche en affirmant que Téhéran était en passe de se doter de la bombe nucléaire. « Au printemps prochain, affirmait-il, au maximum l'été prochain, au rythme où [les Iraniens] poursuivent actuellement l'enrichissement [de l'uranium], ils pourront passer à l'étape finale. Ils n'ont besoin que de quelques mois, peut-être quelques semaines, avant d'avoir suffisamment d'uranium enrichi pour la première bombe nucléaire. » Un arrangement avec la vérité, un de plus, puisque quelques mois plus tôt, le ministre de la défense israélien Ehoud Barak et son chef d'état-major Benny Gantz affirmaient publiquement que l'Iran n'avait ni l'intention ni les moyens de se doter de la bombe (9).

Quelques semaines plus tard, et tandis que les informations se multipliaient à propos de négociations entre les États-Unis et l'Iran pour parvenir à un accord sur cet enjeu nucléaire — conclu en juillet 2015 au grand dam de Tel-Aviv —, M. Netanyahou affirmait dans un discours à Jérusalem se sentir « prêt s'il le faut » à déclencher une attaque contre les sites nucléaires iraniens. Par la suite, lors de la campagne électorale de mars 2015 qui allait lui permettre d'obtenir un quatrième mandat, il martelait à l'envi son mot d'ordre : « Pas d'État palestinien, pas de nucléaire iranien. »

Cette possibilité d'une guerre israélo-iranienne structure les rapports de forces au Proche-Orient et dans le Golfe. Pour les monarchies pétrolières, l'hostilité de Tel-Aviv à l'égard de Téhéran tient à la fois de la bénédiction et de la menace. Riyad comme Abou Dhabi comptent sur Israël pour remédier au désengagement des États-Unis de la région. Même si l'Arabie saoudite et l'Iran sont convenus d'atténuer leurs tensions bilatérales grâce à l'entremise de la Chine, la défiance demeure (10). Dans les mosquées du royaume, on continue de qualifier les chiites d'apostats. En 2010, le roi Abdallah demandait au président Barack Obama de « couper la tête du serpent », autrement dit de détruire le programme nucléaire iranien. Les dirigeants saoudiens et émiratis estiment que Téhéran doit avoir tiré les leçons de l'invasion de l'Irak et du changement de régime de 2003. Se prémunir d'un tel risque nécessite, pour la République islamique, l'acquisition de l'arme atomique. Mais, dans le même temps, les monarchies pétrolières craignent les retombées immédiates d'une guerre. La peur est particulièrement perceptible à Dubaï ou au Qatar, dont les installations pétrogazières, énergétiques et de dessalement d'eau sont à portée immédiate. Pour ces monarchies incapables de se défendre seules et tétanisées à l'idée de subir les affres endurées par les Koweïtiens en 1990, l'idéal serait de laisser Israël s'occuper seul du sale boulot. Riyad et Abou Dhabi se sont d'ailleurs employés à minimiser leur rôle dans la défense d'Israël lors de l'attaque du 13 avril.

Côté iranien, on a toujours nié le caractère militaire du programme nucléaire en avançant même parfois que fabriquer la bombe serait contraire aux préceptes islamiques réservant la capacité d'une destruction totale de l'humanité au seul pouvoir divin. Et, si Israël continue d'être vilipendé par la propagande du régime, le temps semble loin où le président Mahmoud Ahmadinejad qualifiait ce pays de « créature artificielle qui ne survivra pas (11) ».

Pourtant, jeudi 18 avril, le général Ahmad Haghtalab, chef de la division de la sécurité nucléaire au sein du Corps des gardiens de la révolution, mettait en garde Israël en affirmant que son pays pourrait réviser sa doctrine nucléaire en utilisant de nouvelles armes : « Si le régime sioniste veut prendre des mesures contre nos centres et installations nucléaires, il fera certainement face à notre réaction. Pour la contre-attaque, les installations nucléaires de ce régime seront ciblées avec des armements avancés. »

Un discours qui va conforter l'attitude belliciste de M. Netanyahou tout en compliquant la tâche des États-Unis. Quelle sera en effet l'attitude de Washington si M. Donald Trump revient à la Maison Blanche, lui qui fut à l'origine du torpillage de l'accord de 2015 ? Peu enclin à engager son pays dans une nouvelle guerre, il pourrait néanmoins lâcher la bride au premier ministre israélien et lui assurer un approvisionnement constant en armements. Quoi qu'il en soit, M. Netanyahou dispose d'une solution de rechange : mettre à exécution sa menace d'une guerre totale contre le Hezbollah libanais. Fin mars, l'armée israélienne annonçait avoir frappé « environ 4 500 cibles du Hezbollah » et en avoir tué « plus de 300 membres » depuis le 7 octobre 2023. Dans un contexte d'échanges de tirs quotidiens, le parti chiite et Tel-Aviv ont veillé jusqu'à présent à éviter l'escalade mais, là aussi, l'embrasement guette. Et, contrairement à 2006, où il avait opté pour la retenue, rien ne dit que Téhéran ne volera pas cette fois au secours de son allié.

Voir en ligne : /2024/05/BELKAID/66826

(2) Lire Tania-Farah Saab, « Un conflit de trente-trois jours », dans « Liban. 1920-2020, un siècle de tumulte », Manière de voir, n° 174, décembre 2020 — janvier 2021.

(3) Vinciane Joly, « Guerre à Gaza : qu'est-ce que le “domicide” dont Israël est accusé ? », La Croix, Paris, 10 janvier 2024.

(4) Yuval Abraham, « 'Lavender' : The AI machine directing Israel's bombing spree in Gaza », +972 Magazine, 3 avril 2024.

(5) Lire Hasni Abidi et Angélique Mounier-Kuhn, « Riyad — Tel-Aviv, coup de frein à la normalisation », Le Monde diplomatique, novembre 2023.

(7) Ronen Bergman et Farnaz Fassihi, « The high-tech killing of a nuclear scientist », The New York Times, 19 septembre 2021.

(9) Jeffrey Heller et Maayan Lubell, « Israel's top general says Iran unlikely to make bomb », Reuters, 26 avril 2012.

(10) Lire Akram Belkaïd et Martine Bulard, « Pékin, faiseur de paix », Le Monde diplomatique, avril 2023.

(11) « Iran-Israël, les meilleurs ennemis du monde », France 24, 10 mai 2018.

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