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Balkans imaginaires

Ceux qui en ignoraient à peu près tout les ont rêvés longtemps et confusément. Les Balkans étaient de remarquables embrayeurs de fantasmes. Frontières indécises, paysages contrastés, ils apparaissaient secrets, à l'écart de la modernité, d'une singularité qui favorise leur réinvention en principautés d'opérette ou en contrées vaguement primitives.

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Hergé. – Image tirée de l'album « Le Sceptre d'Ottokar », 1939
© Hergé-Tintinimaginatio 2026

Les Balkans ont longtemps eu une étrange réputation. À la fois inquiétante et fascinante. Zone floue, aux contours indécis, ils ont, dans l'imaginaire « occidental », fait rêver et frissonner : visage mystérieux d'une « autre Europe », sauvage, primitive, mais aussi riche d'une authenticité qui aurait déserté le monde moderne. De quoi nourrir toutes sortes d'entreprises et de rêveries. La charmante romance ruritanienne par exemple. Un genre littéraire bien particulier, qui s'est développé dans le monde anglo-saxon à la fin du XIXe siècle, puis dans le reste de l'Europe. La Ruritanie, c'est une monarchie d'opérette, une fantaisie jouant des clichés entourant les Balkans, un pays inventé par l'écrivain britannique Anthony Hope dans Le Prisonnier de Zenda (1894), qui connut de nombreuses déclinaisons, témoins d'un succès persistant (1). La Ruritanie est l'un des premiers pays imaginaires, qui vont se multiplier, vaguement situés dans une Europe sud-orientale, à la toponymie d'allure tantôt slave, tantôt germanique. La Syldavie et la Bordurie qu'arpente le reporter Tintin en sont les exemples dessinés les plus célèbres (2).

Ces pays rêvés sont presque toujours des monarchies, grands-duchés ou principautés, dont le souverain légitime est victime d'une usurpation ou disparaît sans héritier direct, avant qu'un heureux hasard ne vienne arranger la situation, grâce à un étranger arrivé dans un pays dont il ignorait tout, mais qui devient l'ami du prince, quand il ne se révèle pas son héritier. Seule l'une des toutes premières romances ruritaniennes, Prince Otto (1885), de l'Écossais Robert Louis Stevenson, connaît une évolution différente, puisque l'indolent souverain de la principauté du Grunewald finit par être déposé et que le pays devient une république.

Ces petits États évoquent bien sûr le Saint Empire romain germanique, dissous en 1806, et surtout l'empire d'Autriche, qui lui succède et deviendra ensuite la double monarchie austro-hongroise. Après l'unification italienne, seule cette dernière connaissait encore un pullulement de seigneuries et de principautés — réunies sous le sceptre des Habsbourg, dont la domination était toutefois contestée par des revendications nationales de plus en plus vives. Les romans ruritaniens, pour l'essentiel des utopies se déroulant dans un présent indéfini mais généralement contemporain de leur création, n'ont d'autre message politique qu'une nostalgie pour des institutions archaïques. Le peuple, généralement légitimiste, y est presque toujours passif, et les intrigues ignorent superbement l'émergence des nationalismes, grande caractéristique du long XIXe siècle.

Or, ce moment fut très particulier dans la région, et son déroulement va contribuer au légendaire balkanique. Alors que nombre de ces pays, qui ont très longtemps connu sous des formes diverses la domination de Constantinople, veulent leur indépendance, les « grandes puissances » vont chercher à les contrôler en leur imposant des dynasties de leur choix. C'est un Wittelsbach, fils de Louis Ier de Bavière, qui devient roi de Grèce dès 1832 sous le nom d'Otton Ier. C'est un prince danois, Guillaume de Schleswig-Holstein-Sonderbourg-Glücksbourg, qui le remplace — sous le nom de Georges Ier, il régnera de 1863 à 1913. En 1866, c'est encore un prince, mais de la famille des Hohenzollern-Sigmaringen, qui est fait roi de Roumanie, sous le nom de Carol Ier (1839-1914). Un cadet de la famille de Saxe-Cobourg-Gotha devient en 1887 prince souverain sous le nom de Ferdinand Ier d'une Bulgarie toujours vassale de l'Empire ottoman. Seuls l'Albanie, le Monténégro et la Serbie ont connu des dynasties autochtones, même si l'on tenta aussi d'imposer en 1913 un prince allemand, Guillaume de Wied, à l'Albanie nouvellement indépendante ; c'est un notable local, Ahmed Zogu, qui finira par se proclamer roi.

Cet investissement par des cadets de familles princières a contribué à fixer la place de la région dans l'imaginaire d'une Europe qui s'attribuait alors la mission de civiliser le monde en le colonisant. Les Balkans n'ont pas été colonisés, ils ont eu des protecteurs. Car le « balkanisme » (3) selon l'historienne bulgare Maria Todorova, dans le droit fil des travaux d'Edward Saïd, serait non pas, comme l'Orient fantasmé, un « envers » de l'Occident, mais plutôt un Occident inachevé, bancroche, bloqué dans son développement par son appartenance pluriséculaire à l'Empire ottoman, et qui devrait retrouver le chemin d'une évolution « normale ». Seule échappe à cette règle la Bosnie-Herzégovine, placée sous mandat austro-hongrois en 1878, après plusieurs siècles sous occupation ottomane, puis annexée en 1908. Directement rattachée à l'administration viennoise, elle fut l'objet du même type d'investissement idéologique que les colonies britanniques ou françaises : l'Autriche devait lui apporter la « civilisation » (4). Ce thème de l'« européanisation » des Balkans va resurgir avec force dans les années 2000 : il ne s'agissait pas seulement de les rapprocher de l'Union européenne, mais de les amener à se défaire de leurs pratiques invétérées de mauvaise gouvernance, de corruption et d'autoritarisme, de leurs « archaïsmes », bref, de les engager sur la voie d'une transformation ontologique. La tutelle ottomane les avait freinés dans leur accès à la modernité, à cause de la guerre des années 1990 ils abordaient la transition postcommuniste avec retard par rapport aux autres, leur destin semblait bien de n'être jamais à l'heure aux rendez-vous de l'histoire… C'est peut-être la raison pour laquelle l'appartenance aux Balkans semble, pour chaque nationalisme, une marque infamante qu'il vaut mieux attribuer aux voisins. Et que fait rage le débat pour savoir si la Slovénie, la Croatie, la Roumanie… relèvent de cette zone mal délimitée comprise entre les mers Adriatique, Égée et Noire, longtemps nommée la « Turquie d'Europe », et que le géographe allemand Johann August Zeune (1778-1853) fut le premier à nommer Balkanhalbinsel, « péninsule balkanique ».

Elle suscita bien des désirs pourtant, cette péninsule. Et il n'est pas question ici des rêves d'exploitation économique, voire de conquête, notamment ceux des Italiens, attirés par cet outre-mer adriatique, empli de souvenirs vénitiens et gros de la promesse d'un empire (5), ou des accomplissements d'explorateurs ou de géographes, comme l'étonnant Guillaume Lejean, « ce promeneur fébrile et mal peigné », petit paysan du Trégor, qui cartographia et dessina la région pour le compte du gouvernement français sous le Second Empire, de 1857 à 1870 (6). Les Balkans ont cristallisé des rencontres bien autrement étonnantes. Ainsi, une voyageuse anglaise qui s'y rendit au début du XXe siècle, presque par hasard, en fut définitivement transformée. Edith Durham (1863-1944), jeune fille de la bonne bourgeoisie londonienne restée célibataire, aquarelliste reconnue, s'occupe de sa mère malade ; le médecin de famille lui recommande de changer d'air pour ne pas elle-même sombrer. C'est donc presque sur prescription médicale qu'elle arrive au Monténégro, dont elle apprend la langue, avant d'entreprendre en 1908 une périlleuse tournée dans les montagnes qui donnera naissance à un ouvrage de référence, Haute Albanie (7). Outre la performance physique et la prise de risques bien réels dans ces « Balkans en feu », où l'Empire ottoman achevait de se disloquer, le regard quasi ethnologique de la voyageuse est d'une grande modernité, s'abstenant de juger des pratiques sociales pourtant fort éloignées des siennes.

Trois décennies plus tard, sa compatriote Rebecca West (1892-1983), romancière féministe, aux idées bien plus « avancées » que la conservatrice Durham, ne prend pas, pour autant, le risque d'une telle immersion. Le célèbre récit qu'elle tire de son voyage dans les Balkans en 1937, Agneau noir et faucon gris (8), est celui d'une Britannique fortunée qui vient noter les « progrès » de la région, c'est-à‑dire son rapprochement des standards sociaux occidentaux, dont la valeur ne saurait être questionnée, mais aussi en contempler l'exotisme. C'est une ogresse : elle ne mange pas, elle dévore — viandes grillées, tourtes, gâteaux dégoulinants de miel. La nourriture balkanique est primitive, les apprêts inexistants, certes, mais les Balkans offrent l'opportunité de festins un peu barbares, propres à réveiller l'appétit fatigué d'une Anglaise. Même s'ils doivent s'aligner politiquement sur l'Occident, les Balkans conservent une vitalité farouche, disparue du reste du continent.

Le thème ruritanien quant à lui n'en finit jamais de se réinventer. En 1929, des députés de gauche au Parlement français reçurent une lettre les implorant de venir au secours d'un petit peuple, les Poldèves, « haletant sous le joug de quelques dizaines de grands propriétaires fonciers ». Il s'agissait d'un canular de l'Action française, qui avait inventé la Poldévie pour ridiculiser l'interventionnisme « moral » de la représentation nationale. À la veille de la seconde guerre mondiale, le futur collaborationniste Marcel Déat publiait dans L'Œuvre un article appelé à connaître une durable notoriété, sous le titre « Faut-il mourir pour Dantzig ? », dans lequel il assurait que « les paysans français n'ont aucune envie de mourir pour les Poldèves ».

En 2019, l'écrivain Aurélien Bellanger inventait une principauté du Karst, sans doute nichée dans les montagnes du nord de l'Adriatique, non loin de Trieste, de l'Istrie et de Rijeka, ces zones si longtemps disputées entre l'Italie et la Yougoslavie, puis la Slovénie et la Croatie (9), pour écrire une fable sur l'Europe, qualifiée par antiphrase de « continent de la douceur » (10). C'est l'un des rares romans consacrés à la construction européenne, comme si le détour par des Balkans imaginaires était toujours le meilleur biais pour parler de l'Europe « réelle ».

Voir en ligne : /2026/03/DERENS/69360

(1) Il existe de nombreuses adaptations au cinéma, muet et parlant, dont une parodie (avec Peter Sellers), mais aussi une opérette, une comédie musicale et une série télévisée.

(2) Les deux pays apparaissant dans plusieurs albums d'Hergé, notamment Le Sceptre d'Ottokar (1939) et L'Affaire Tournesol (1956). Le Sceptre d'Ottokar est une évocation à peine voilée de l'Anchsluss, L'Affaire Tournesol, un récit d'espionnage en pleine guerre froide. Sur la Ruritanie, cf. Blanche El Gammal, La Ruritanie ou l'Europe introuvable, Presses universitaires Blaise-Pascal, Clermont-Ferrand, 2025.

(3) Maria Todorova, Imaginaire des Balkans, Éditions de l'EHESS, Paris, 2011.

(4) Pieter M. Judson, L'Empire des Habsbourg. Une histoire inédite, Perrin, Paris, 2021.

(5) Fabrice Jesné, La Face cachée de l'Empire. L'Italie et les Balkans, 1861-1915, École française de Rome, 2021.

(6) Guillaume Jan, Alias Lejean, Stock, Paris, 2022. Cf. aussi Guillaume Lejean, Voyages dans les Balkans, 1857-1870, Non Lieu, Paris, 2011.

(7) Edith Durham, Haute Albanie. L'odyssée d'une voyageuse anglaise dans les Balkans, Non Lieu, 2022.

(8) Rebecca West, Agneau noir et faucon gris. Un voyage à travers la Yougoslavie, réed., Noir sur blanc, Lausanne, 2026.

(9) Lire Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin, « Trieste, la conscience d'une frontière », Le Monde diplomatique, septembre 2023.

(10) Aurélien Bellanger, Le Continent de la douceur, Gallimard, Paris, 2019.

Lire aussi le courrier des lecteurs dans notre édition de mai 2026.

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Aux origines du messianisme américain

Depuis leur création, les États-Unis connaissent alternativement des périodes d'interventionnisme militaire et des moments d'isolationnisme. En apparence opposées, ces deux stratégies s'inscrivent dans une même idéologie nationaliste, célébrant l'« exceptionnalisme » américain.

Depuis la seconde guerre mondiale, la conduite de la politique extérieure des États-Unis est, dans une large mesure, indépendante de leur système politique intérieur, dans lequel deux blocs électoraux continuent de s'opposer. Les contours de ces blocs sont relativement changeants et leurs affrontements en même temps de plus en plus violents. Mais, en matière de politique étrangère, partageant les mêmes perspectives et poursuivant les mêmes objectifs, ils sont très proches l'un de l'autre. La gestion de l'empire et le gouvernement du pays lui-même constituent ainsi deux mondes distincts (1). Ce qui les sépare correspond d'une certaine façon à la différence existant dans toutes les démocraties capitalistes entre les chancelleries et les grandes entreprises, d'un côté, et, de l'autre, les citoyens ordinaires — ce qui se passe à l'étranger étant de bien plus grande conséquence pour les banquiers et les diplomates, les dirigeants de sociétés et les industriels que pour les électeurs, les réponses des premiers sont plus adaptées et plus cohérentes.

Dans le cas des États-Unis, cela procède aussi de deux traits propres au pays : le provincialisme d'un électorat qui n'a qu'une connaissance extrêmement limitée du reste du monde, et un système politique qui, en contradiction flagrante avec les intentions des Pères fondateurs, a progressivement accordé à l'exécutif un pouvoir quasiment sans entraves dans la conduite de la politique étrangère, permettant ainsi aux différentes présidences — souvent empêchées d'atteindre leurs objectifs de politique intérieure par un Congrès hostile — d'agir à l'étranger beaucoup plus librement. Dans l'espace créé par ces conditions objectives d'élaboration de la politique, il s'est développé autour de la présidence, depuis le milieu du siècle dernier, un groupe étroit de spécialistes de politique étrangère qui a son vocabulaire idéologique particulier, sans équivalent en politique intérieure : là se passe la « grande stratégie » de l'État américain dans ses relations avec le reste du monde.

L'imperium américain qui s'impose après 1945 a une longue préhistoire. Les conditions qui allaient permettre la création d'un empire étaient présentes d'emblée, fait unique, lorsque naquit le pays, dans l'Amérique du Nord de la fin du XVIIIe siècle : c'était une économie de colonisation, débarrassée des restes du Vieux Monde féodal et de ses contraintes, et installée sur un territoire continental protégé par deux océans. De là sortit la forme la plus pure du capitalisme naissant, dans le plus vaste État-nation du monde. Et cela demeura le fondement matériel solide de l'essor du pays au cours du siècle qui suivit l'indépendance. Aux avantages objectifs d'une économie et d'une géographie sans équivalents dans le monde s'ajoutait, dans la conscience américaine, la force d'un double héritage, culturel et politique : d'abord l'idée, qui remontait à la colonie puritaine primitive, d'une nation jouissant de la faveur divine, chargée d'une mission sacrée ; ensuite la conviction, née de la guerre d'Indépendance, qu'était apparue dans le Nouveau Monde une république dotée pour toujours d'une Constitution de liberté. À partir de ces quatre composantes, le nationalisme américain constitua rapidement le fonds idéologique qui lui permit de glisser en douceur à un impérialisme caractérisé par une complexio oppositorum, l'union de l'exceptionnalisme et de l'universalisme. Les États-Unis, uniques en leur genre, étaient en même temps un modèle à suivre pour le monde : un ordre sans exemple dans l'histoire, mais dont tous, à la fin, devaient suivre l'exemple.

La conviction des Pères fondateurs était que le rayonnement de la nation serait en un premier temps territorial, à l'échelle du continent américain, comme Thomas Jefferson l'exposait à James Monroe en 1801 : « Quoique nos intérêts présents puissent nous maintenir à l'intérieur de nos frontières, on ne peut pas ne pas attendre avec impatience les temps lointains où en nous multipliant nous étendrons [le rayonnement de notre nation] au-delà de ces frontières et où tout le nord voire le sud du continent se couvriront de gens parlant la même langue, gouvernés de façon semblable et par des lois semblables. » Mais, en dernière instance, ce rayonnement serait plus que territorial, il serait moral et politique. John Adams écrivait ainsi à Jefferson en 1813 : « Notre république pure, vertueuse, ayant le sens civique, fédérative, durera à jamais, elle gouvernera le monde et ouvrira à la perfection de l'homme. » Aux environs du milieu du siècle, les deux registres fusionnèrent, comme en témoigne, en 1845, la fameuse formule de John O'Sullivan sur la « destinée manifeste » des États-Unis et du droit qui s'ensuit pour les Américains « de [s']étendre et de prendre possession de tout le continent que la Providence [leur] a donné pour [leur] magnifique expérience de liberté et d'autonomie fédérée ». Car un pays « vigoureux et tout juste sorti de la main de Dieu » est investi d'une « sainte mission qui concerne les nations du monde ». Qui pouvait douter que « l'avenir immense, sans limites, [fût] le temps de la grandeur de l'Amérique » (2) ? Trois ans plus tard, la moitié du Mexique était annexée.

Depuis toujours, des voix dénoncent la mégalomanie de la « destinée manifeste »

Les frontières actuelles des États-Unis une fois atteintes pour l'essentiel, la même façon de concevoir l'avenir prit une forme plus commerciale que territoriale, qui regardait plus vers l'ouest que vers le sud. Le secrétaire d'État d'Abraham Lincoln s'adressait ainsi à ses compatriotes : « Vous êtes déjà la grande puissance continentale de l'Amérique. Mais cela vous suffit-il ? J'espère que non. Vous voulez le commerce mondial. C'est ce qu'il faut rechercher dans le Pacifique. La nation qui tire le plus de la terre, qui fabrique le plus et qui vend le plus aux pays étrangers doit être et sera la grande puissance mondiale (3). » Ce que la « destinée manifeste » et la conquête du Mexique avaient été sur terre, le commodore Matthew Perry et la politique de la porte ouverte (4) pouvaient l'être sur la mer — c'est-à-dire la perspective d'une suprématie maritime et commerciale des États-Unis en Orient, un Orient où débarqueraient en même temps le libre-échange et le christianisme. Puis vint la guerre hispano-américaine, un conflit interimpérialiste classique qui permit aux États-Unis d'acquérir des colonies dans le Pacifique et dans les Caraïbes, et de prendre pleinement leur place parmi les grandes puissances. Sous la présidence de Theodore Roosevelt (1901-1909), la Colombie fut amputée d'une partie de son territoire, le Panamá, ce trait d'union entre les deux océans qui devint colonie des États-Unis ; et la race — éducation et solidarité anglo-saxonnes — s'ajouta à la religion, à la démocratie et au commerce dans la rhétorique de la nation et de sa vocation.

Tout cela n'alla jamais sans contestation. À chaque étape, des voix éloquentes s'élevèrent aux États-Unis pour dénoncer la mégalomanie de l'idée de « destinée manifeste », le pillage du Mexique, la prise d'Hawaï ou les massacres perpétrés aux Philippines, et pour s'en prendre à toutes les formes de racisme et d'impérialisme qui constituaient une trahison de l'héritage anticolonial de la république américaine. Refuser les aventures à l'étranger — annexions ou interventions —, ce n'était pas rompre avec les valeurs nationales, c'était, de façons diverses, leur être toujours fidèle. Dès le départ, l'exceptionnalisme et l'universalisme formèrent un composé potentiellement instable. Être convaincu du caractère exceptionnel des États-Unis permettait de croire qu'ils ne pourraient conserver leurs vertus exceptionnelles qu'en restant une société à l'écart d'un monde déchu. Être du côté de l'universalisme autorisait un activisme messianique — les États-Unis en sauveurs du monde. Entre ces deux pôles — « séparation » et « intervention régénératrice », pour reprendre les termes d'Anders Stephanson —, l'opinion publique eut plus d'une fois l'occasion de basculer brutalement.

Voir en ligne : /mav/149/ANDERSON/56388

(1) Pendant les campagnes présidentielles, accuser le président en exercice de faiblesse ou d'erreurs dans sa conduite de la politique étrangère est un exercice convenu. Pour l'essentiel, les nouveaux présidents reconduisent la politique de leurs prédécesseurs.

(2) Cf. Anders Stephanson, Manifest Destiny : American Expansion and the Empire of Right, Hill and Wang, New York, 1995.

(3) Ibid. L'un des grands intérêts de cet ouvrage, qui rassemble un florilège des déclarations chauvines les plus extravagantes, est qu'il donne aussi les répliques (souvent passionnées) du camp opposé.

(4) NDLR. La doctrine de la porte ouverte désigne la politique étrangère des États-Unis vis-à-vis de la Chine au tournant du XXe siècle.

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Cultures en danger de mort

Des milliers de langues nées durant les cinq derniers millénaires auraient disparu, généralement sans laisser de traces. Depuis le XIXe siècle, le rythme de ces disparitions s'accélère singulièrement, notamment à partir des conquêtes coloniales européennes. Parmi tous les facteurs conduisant à cet assèchement du patrimoine culturel mondial, la domination économique joue un rôle majeur.

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Fabienne Verdier ///// « Univers - Un », 2015
© Cinquantenaire du Petit Robert / ADAGP

Il ne resterait que 7 100 langues environ aujourd'hui à travers la planète. Les experts prévoient qu'au cours du présent siècle entre 50 % et 90 % disparaîtront à leur tour. Un « massacre », estime l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco), qui doit publier bientôt une nouvelle édition de son Atlas des langues en danger dans le monde. On ne le remarquera même pas, car la disparition d'une langue ne représente jamais un événement spectaculaire. Pourtant, on peut parler d'un véritable « cataclysme » culturel, qui se produit dans l'indifférence générale.

Toute langue dont les utilisateurs ne détiennent pas un pouvoir politique ou qui ne dispose pas d'un statut reconnu est précaire

La mort de nombreuses langues apparaît comme une conséquence inévitable de la suprématie d'autres. En vérité, une menace pèse dès qu'une langue n'est plus en état d'expansion, qu'elle perd une partie de ses fonctions de communication, qu'elle n'est plus pratiquée quotidiennement pour les besoins usuels de la vie, qu'elle n'est plus rentable au plan économique.

Les causes de la disparition des langues demeurent multiples et complexes, mais elles sont plus ou moins circonscrites, comme pour les facteurs d'expansion, à des causes d'ordre militaire, démographique, géographique, économique, politique et culturel. Ces facteurs s'imbriquent les uns dans les autres, sans qu'il soit toujours aisé d'identifier lequel d'entre eux joue un rôle prépondérant.

1 Les conquêtes militaires

Une langue peut cesser d'exister par l'élimination pure et simple de la population qui la parle. S'il s'agit d'une petite langue minoritaire, l'effet est radical, immédiat et irréversible. Qu'on pense à la liquidation de nombreuses langues amérindiennes ou de celles de plusieurs peuples de l'ex-URSS, de la Chine : Ingouches, Kalmouks, Mekhétiens, Nus, Achangs, etc.

Dans certains cas extrêmes, un génocide constitue le début d'un long déclin. Rappelons les massacres des armées de Jules César, qui fauchèrent sept millions de guerriers gaulois et réduisirent la population du tiers de ses meilleurs effectifs ; la langue gauloise ne s'en est jamais remise. Signalons aussi l'extermination de deux millions d'Irlandais par les Anglais au XIXe siècle, celle de 1,2 million d'Arméniens par les Turcs au début du XXe siècle ou l'hécatombe des Ibos durant la guerre du Biafra (1966-1970).

2 La faiblesse numérique

Si l'essor démographique contribue à l'expansion des langues, une faible natalité entraîne leur régression. Les langues sont moribondes lorsqu'elles ne comptent que cinq, dix ou vingt locuteurs tous âgés de plus de 60 ans. C'est le cas du tosu, une langue tibéto-birmane parlée par neuf locuteurs (en 2015) dans la province du Sichuan en Chine. Cette langue disparaîtra avec le dernier locuteur survivant.

On estime que le seuil de survie d'une langue se situe à environ un million de locuteurs (un total de 382 langues en 2022), et que sa survie devient précaire dès qu'elle est pratiquée par moins de cent mille d'entre eux. Or, la plupart des 7 100 langues du monde sont parlées par un bien moindre nombre de personnes.

En somme, une langue peut disparaître parce qu'elle n'a plus suffisamment de locuteurs pour assurer un minimum de communication, mais surtout — et c'est là le phénomène le plus important — parce que ceux-ci acceptent ou choisissent de l'abandonner ou de ne plus la transmettre à leurs enfants. Autrement dit, parce qu'elle n'est plus jugée utile.

3 L'éparpillement démographique

L'une des pires situations pour une langue numériquement faible, c'est l'éparpillement de ceux qui la parlent sur de vastes étendues de territoire dominées par une ou plusieurs langues fortes.

Au Canada, le sort du million de francophones hors Québec est préoccupant dans la mesure où leur dispersion les rend vulnérables à l'assimilation. Il en est ainsi des quelque quarante mille utilisateurs du sorabe, une langue slave, qui sont dispersés dans environ cent quarante municipalités d'Allemagne. Au lendemain de la chute de l'Empire austro-hongrois en 1918, de nombreux peuples se sont retrouvés hors de leur pays d'origine et sont devenus des minorités isolées dans un autre pays, comme les petites communautés magyarophones (hongroises) dispersées en Autriche, en Slovaquie, en Slovénie, en Croatie, en Serbie, etc.

Une langue ne vit bien que lorsqu'elle est fortement concentrée sur un territoire.

4 La minorisation des communautés

Un déplacement de population peut minoriser numériquement ou fonctionnellement un groupe linguistique. Cette submersion a été pratiquée « avec succès » auprès de nombreuses communautés autochtones, notamment par la déforestation des zones équatoriales où de petites populations conservent de nombreuses langues distinctes. On retrouve ce phénomène avec les Américains à Hawaï, les Chinois au Tibet, les Italiens dans le Val d'Aoste ou en Sardaigne, les Anglais en Écosse et au Pays de Galles, les Indonésiens au Timor-Leste, les Allemands en Lusace (Brandebourg et Saxe), etc.

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Fabienne Verdier ///// « Fractalscapes II, Paysage dans l'énergie d'un trait », 2012
© Inès Dieleman Photographe

Dans certains cas, une grande puissance peut forcer ses propres citoyens à émigrer dans des régions minoritaires afin de réduire fonctionnellement les langues locales. Les autorités d'Union soviétique répartirent ainsi des russophones dans toutes les républiques, de sorte que les langues dites tutélaires (ukrainien, géorgien, lituanien, kazakh, etc.) devenaient fonctionnellement minoritaires sur leur propre territoire, bien qu'elles aient été numériquement majoritaires. À long terme, ces langues se russifiaient à un point tel qu'elles perdaient la plupart de leurs fonctions de communication formelle, notamment en matière d'éducation. Un processus de mort lente !

5 Les mariages mixtes

Les mariages exogames affaiblissent les langues minoritaires, en accélérant la tendance à l'assimilation, à l'exemple des Canadiens francophones hors Québec, dont le taux d'assimilation varie de 30 % à 90 %.

Il existe des cas plus rares où l'exogamie joue contre les vainqueurs. Les Francs, et plus tard les Normands (Vikings), vainqueurs et minoritaires, se sont assimilés aux vaincus, car les enfants issus des mariages mixtes entre pères francs ou normands et mères gallo-romaines ou françaises ont appris la langue maternelle.

6 La domination socio-économique

La régression d'une langue dépend aussi de la place que ses locuteurs occupent dans les rapports socio-économiques. La prospérité économique a attiré les populations bretonne et galloise vers les zones urbaines où régnait la langue dominante. En moins d'une génération, le breton et le gallois ont perdu une bonne moitié de leurs locuteurs à la suite de l'industrialisation, de l'urbanisation et des brassages de population. L'apathie a fait le reste.

Une menace pèse dès qu'une langue n'est plus en état d'expansion, n'est plus pratiquée quotidiennement ou n'est plus rentable au plan économique

L'un des cas les plus étonnants de mutations linguistiques successives est celui des Kamasses. Ce petit peuple de Sibérie, comptant quatre cents individus, a changé d'idiome trois fois en cinquante ans : pratiquant à l'origine une langue samoyède (le kamassien), ils ont commencé à pratiquer le turc vers 1840 et ne parlaient plus que cette langue vingt ans plus tard ; mais à partir de 1890 ils avaient déjà abandonné le turc pour le russe. La dernière locutrice du kamassien est décédée le 20 septembre 1989.

Seul l'intérêt économique explique que des communautés entières abandonnent leur langue pour une autre jugée plus « rentable ». Réussir socialement et économiquement reste une source de motivation profonde chez les êtres humains, y compris en perdant sa langue.

7 L'impuissance politique

Toute langue dont les utilisateurs ne détiennent pas un quelconque pouvoir politique sur un territoire ou qui ne dispose pas d'un statut reconnu est nécessairement placée dans une situation précaire, particulièrement lorsqu'il s'agit d'un État fort et puissant. Les langues sans État ou celles dont les locuteurs ne bénéficient d'aucun statut dans leur pays doivent leur maintien à la bonne volonté de la majorité dominante.

Seule une minorité de langues, soit un peu plus d'une centaine, bénéficie de l'appui d'un État comme langue nationale, officielle ou coofficielle. Ainsi, les 385 000 Islandais ont beaucoup plus de chances de conserver leur langue que les Tibétains (environ 7,8 millions) ou les Kurdes (environ 30 millions), dispersés dans plusieurs pays et sans pouvoir politique. Seuls les Kurdes du Kurdistan irakien (3,8 millions sur 6,4 de kurdophones) jouissent d'une autonomie politique, acquise en 2005, qui leur procure un levier contre l'assimilation. La plupart des petits peuples ne disposent pas d'un tel levier : francophones de Louisiane (États-Unis) et de la plupart des provinces anglaises du Canada, Frisons aux Pays-Bas, Aborigènes australiens, peuples paléosibériens de Russie, Aïnous du Japon, Bochimans du sud de l'Afrique, Mélanésiens de l'Océanie, Papous en Nouvelle-Guinée, etc.

8 La domination culturelle

Fruit d'un rapport de forces au sein du pouvoir économique, la domination culturelle s'étend depuis l'école jusqu'aux produits véhiculés par les moyens technologiques tels le cinéma, la radio, la télévision, Internet ou les jeux vidéo. Faute d'école, de bibliothèque, de supports de création, les peuples qui utilisent massivement une langue et une culture différentes deviennent dépendants et anémient leur univers linguistique. La soumission tranquille devient acceptation, résignation et servitude. C'est comme si les locuteurs d'une langue étaient complices de leur propre liquidation !

La mort d'une langue n'est pas subite. Le premier symptôme de la régression apparaît quand un peuple commence à ne plus l'utiliser, l'abandonnant pour la remplacer par une autre, estimée plus « rentable ». Ce processus se déroule en des phases provisoires de bilinguisme variable, issu d'abord des élites, puis qui se généralise.

Dans la phase initiale de régression, la minorité se fait persuader qu'apprendre la langue de la majorité enrichira sa vie culturelle, lui assurera un meilleur développement économique, l'ouvrira vers l'internationalisme, tout en lui évitant un repliement sur soi. Mais les minoritaires assument le plus souvent seuls ce bilinguisme, inutile pour le groupe majoritaire, sauf quand il s'agit d'une coquetterie culturelle.

Le type de bilinguisme qui prévaut dans l'extinction des langues ne correspond ni au bilinguisme individuel ni au bilinguisme institutionnel, mais à un bilinguisme étendu à toute une communauté. La non-utilisation de la langue maternelle entraîne une perte d'habileté linguistique, d'appauvrissement dans l'expression, puis une perte d'identité culturelle, qui mène vers une mutation linguistique.

Deux forces convergentes favorisent l'assimilation : d'une part l'attraction de la langue dominante, qui se manifeste par les avantages économiques, symboliques et culturels que retire la minorité ; et, d'autre part, la pression sociale, qui se traduit par la perte des fonctions de communication : enseignement, travail, loisirs, information, etc. Plus ces fonctions s'orientent vers la langue dominante, plus l'assimilation linguistique sera rapide.

Toutefois, ce processus de mort d'une langue n'est pas irréversible, car celle-ci n'est pas un organisme biologique. C'est une réalité sociale ! Le processus d'assimilation, prélude à la disparition d'un idiome, peut s'arrêter exceptionnellement en cours d'évolution, même si la tendance commune, une fois le processus de la régression amorcée, conduit vers un déclin plus ou moins long. Cependant, tant et aussi longtemps que les locuteurs d'une langue vivront dans un isolement géographique (îles, montagnes, forêts) à l'abri d'une langue forte, ils peuvent perpétuer la survivance de leur langue. C'est l'éternel dilemme de Jean de La Fontaine dans la fable Le Pot de terre et le Pot de fer !

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