Le géant de l'armement Rheinmetall n'exclut pas un retrait de Paris du char franco-allemand MGCS




Organisation mondiale du commerce, Fonds monétaire international, Banque mondiale... Par leur action, les organismes financiers internationaux occupent le cœur stratégique de la mondialisation libérale. Avec une ironie mordante, Jean Ziegler montre comment, malgré de cuisants échecs — désastreux pour le tiers-monde —, leurs dirigeants — ici ceux de la Banque mondiale — multiplient les théories justificatrices, récupèrent les discours contestataires et parviennent toujours, in fine, à maintenir le cap fixé par le « consensus de Washington ».
La Banque mondiale a connu son âge d'or de la fin des années 1960 au début des années 1980 (1). Ancien ministre de la défense des présidents John F. Kennedy et Lyndon B. Johnson, Robert McNamara la dirigea de 1968 à 1981. Sous sa présidence, le volume annuel des prêts est passé de 1 milliard à 13 milliards de dollars, le personnel a été multiplié par quatre et le budget administratif par 3,5. Avec l'aide de son trésorier Eugène Rotberg, McNamara parviendra à lever sur les différents marchés nationaux de capitaux près de 100 milliards de dollars d'emprunts. Ironie de l'histoire : une grande partie de cette somme a été obtenue auprès des banquiers suisses, ceux-là mêmes qui abritent l'essentiel des capitaux en fuite provenant des nababs, des dictateurs et des classes parasitaires d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine.
Selon Jerry Mander (2), McNamara a tué plus d'êtres humains à la tête de la Banque mondiale que lorsqu'il était, en tant que ministre de la défense des Etats-Unis, préposé aux massacres du Vietnam. Jerry Mander dessine ainsi son portrait : « Honteux du rôle qu'il avait joué pendant la guerre du Vietnam, il voulut se racheter en volant au secours des pauvres du tiers-monde. Il se mit à l'ouvrage en bon technocrate, avec l'arrogance d'un authentique croyant : “Je vois dans la quantification un langage qui ajoute de la précision au raisonnement. J'ai toujours pensé que plus une question est importante, moins nombreux doivent être ceux qui prennent les décisions”, écrit-il dans Avec le recul : la tragédie du Vietnam et ses leçons (3). Faisant confiance aux chiffres, McNamara a poussé les pays du tiers-monde à accepter les conditions attachées aux prêts de la Banque mondiale et à transformer leur économie traditionnelle afin de maximaliser la spécialisation économique et le commerce mondial. Ceux qui s'y refusaient étaient abandonnés à leur sort. » Et, plus loin : « Sur ses instances, de nombreux pays n'eurent d'autre choix que de passer sous les fourches caudines de la Banque. McNamara ne détruisait plus les villages pour les sauver, mais des économies entières. Le tiers-monde se retrouve maintenant avec des grands barrages envasés, des routes qui tombent en ruine et ne mènent nulle part, des immeubles de bureaux vides, des forêts et des campagnes ravagées, des dettes monstrueuses qu'il ne pourra jamais rembourser. (…) Aussi grande soit la destruction semée par cet homme au Vietnam, il s'est surpassé pendant son mandat à la Banque. »
L'actuel président de la banque est un Australien de 68 ans, à la crinière blanche, au beau regard triste, du nom de James Wolfensohn. Un homme exceptionnel par son destin et ses dons. Ancien banquier de Wall Street, multimilliardaire, idéologue et impérialiste dans l'âme, il est aussi un artiste accompli. D'abord pianiste, il s'adonne actuellement à la pratique du violoncelle et déploie une intense activité d'auteur. D'où son surnom : « le Pianiste ».
Alors que les mercenaires de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) veillent à la circulation des flux commerciaux, ceux de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI) s'occupent des flux financiers. FMI et Banque mondiale forment les plus importantes des institutions dites de Bretton-Woods (4). Le terme « Banque mondiale » est d'ailleurs imprécis : officiellement, l'institution s'appelle « The World Bank Group ». Elle comprend la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), l'Association internationale pour le développement, la Compagnie financière internationale, l'Agence multilatérale pour la garantie des investissements et le Centre international pour la gestion des conflits relatifs aux investissements.
Dans ses propres publications, le groupe utilise le terme « Banque mondiale » pour désigner la Banque internationale pour la reconstruction et le développement et l'Association internationale pour le développement. Nous procéderons de même ici. Les trois autres instituts faisant partie du groupe assument des fonctions limitées, marginales par rapport au sujet traité. (…)
Le World Bank Group emploie un peu plus de 10 000 fonctionnaires. Il est probablement l'organisation interétatique qui renseigne le plus complètement l'opinion publique sur ses propres stratégies, intentions et activités. Un flot quasi continu de statistiques, de brochures explicatives, d'analyses théoriques s'écoule depuis sa forteresse de verre et de béton du numéro 1818 H Street Northwest, à Washington.
La Banque mondiale exerce sur la planète un pouvoir immense, déploie une activité prométhéenne et multiforme. Elle seule, aujourd'hui, alloue des crédits aux pays les plus démunis. Durant la décennie passée, elle a ainsi accordé aux pays du tiers-monde des crédits à long terme pour une somme supérieure à 225 milliards de dollars. Elle assure la création d'infrastructures par des crédits d'investissement. Dans certains cas - au Niger, par exemple -, elle couvre aussi (en deuxième position, derrière des donateurs bilatéraux) le déficit budgétaire d'un Etat particulièrement démuni. Elle finance également chaque année des centaines de projets de développement.
En termes de technique bancaire, cet organisme est partout le « prêteur de dernière instance » (« the lender of last resort »), celui qui se trouve en situation d'imposer au débiteur les conditions de son choix. Qui d'autre que lui serait prêt à accorder le moindre crédit au Tchad, au Honduras, au Malawi, à la Corée du Nord ou à l'Afghanistan ?
Entre la Banque mondiale et Wall Street, l'alliance est, bien entendu, stratégique. La Banque a d'ailleurs sauvé à maintes reprises certains instituts financiers imprudemment engagés dans des opérations de spéculation ici ou là sur d'autres continents. Dans sa pratique quotidienne, elle fonctionne selon des critères strictement bancaires. Sa charte exclut expressément toute conditionnalité politique ou autre. Sa pratique est néanmoins surdéterminée par un concept totalisant d'origine non bancaire, et idéologique celui-là : le « Consensus de Washington » (5).
Chaque année, la Banque publie une sorte de catéchisme : The World Development Report. Cette publication fait autorité dans les milieux universitaires et onusiens. Elle tente de fixer les grands thèmes qui, pendant un certain temps, occuperont les agences spécialisées de l'ONU, les universités et, au-delà, l'opinion publique. Ce rapport porte la marque personnelle du président James Wolfensohn. Son édition 2001 s'ouvre sur cette profession de foi : « La pauvreté dans un monde riche constitue pour l'humanité le plus grand défi (6). » Les idéologues de la Banque mondiale témoignent traditionnellement d'une admirable souplesse théorique. Malgré les évidents échecs de leur institution, ils n'ont cessé, au cours des cinq décennies passées, de multiplier les théories justificatrices. Ils ont réponse à tout. Ils sont infatigables. Ils accomplissent un travail de Sisyphe. Regardons-y de plus près.
Du temps de McNamara, la théorie préférée de la Banque était celle de la « croissance ». Croissance = progrès = développement = bonheur pour tous. Vint une première vague de contestation, portée notamment en 1972 par les savants du Club de Rome, sur le thème : « La croissance illimitée détruit la planète. » Les théoriciens de la Banque réagirent au quart de tour : « Comme vous avez raison, estimés érudits ! La Banque mondiale vous approuve. Désormais, elle mettra en œuvre le “développement intégré”. » Autrement dit, elle ne prendra plus seulement en compte la croissance du produit intérieur brut d'un pays, elle examinera aussi les conséquences produites par cette croissance sur d'autres secteurs de la société. Voici les questions que la Banque entreprit alors de se poser : la croissance est-elle équilibrée ? Quelle conséquence produit-elle sur la distribution intérieure des revenus ? Une trop rapide croissance de la consommation énergétique d'un pays ne risque-t-elle pas d'affecter les réserves énergétiques de la planète ? Etc.
D'autres rapports critiques contre le capitalisme débridé furent alors publiés, notamment ceux établis par des groupes de chercheurs présidés respectivement par Gro Harlem Brundtland et par Willy Brandt. Ces critiques s'adressaient à l'« économisme » de la Banque. Elles revendiquaient d'autres paramètres, non économiques, du développement, ceux notamment de l'éducation, de la santé, du respect des droits de l'homme, et reprochaient à la Banque de ne pas les prendre en considération. Celle-ci réagit illico. Elle produisit une superbe théorie sur la nécessité du « développement humain ».
Nouvelle étape de la contestation : le mouvement écologiste prit de l'ampleur et gagna de l'influence partout en Europe, en Amérique du Nord. Pour développer les forces de production d'une société, disaient les écologistes, il ne suffit pas d'avoir l'œil fixé sur les indicateurs classiques ni même sur les fameux paramètres du développement humain. Il faut aussi prévoir sur le long terme les effets des interventions dites de développement, notamment sur l'environnement. Les idéologues de la Banque sentirent immédiatement le vent tourner. Désormais, ils seraient les partisans farouches du « développement durable » — le « sustainable development ».
En 1993, se tint à Vienne la Conférence mondiale sur les droits de la personne. Contre les Américains et certains Européens, les nations du tiers-monde imposèrent la reconnaissance des « droits économiques, sociaux et culturels ».
Une conviction présidait à cette révolution : un analphabète se soucie comme d'une guigne de la liberté de la presse. Avant de se préoccuper des droits civils et politiques, donc des droits démocratiques classiques, il est indispensable de satisfaire les droits sociaux, économiques, culturels. James Wolfensohn publia alors rapport sur rapport, déclaration sur déclaration. La Banque mondiale, comme de bien entendu, serait à l'avant-garde du combat pour la réalisation des droits économiques, sociaux et culturels. A Prague, en septembre 2000, « le Pianiste » fit même un discours émouvant sur le sujet.
Une des dernières en date des pirouettes des intellectuels organiques de la Banque mondiale concerne l'« empowered development », l'exigence d'un développement économique et social contrôlé par les victimes du sous-développement elles-mêmes. Pourtant, aucune des déclarations d'intention successives de la Banque n'est parvenue à masquer durablement cette évidence : l'échec éclatant des différentes stratégies de « développement » mises en œuvre par ses soins. Que faire ? La Banque n'est jamais à court d'idées. Désormais, elle plaidera les circonstances atténuantes. Elle invoquera la fatalité. La conférence prononcée le 8 avril 2002 dans la salle XI du Palais des nations de Genève, devant les cadres de l'ONU et de l'OMC, par le vice-président chargé des relations extérieures de la Banque, était intitulée : « L'aide au développement parviendra-t-elle jamais aux pauvres ? ». Réponse de l'éminent vice-président : « Personne n'en sait rien. »
Pour porter la bonne parole au monde, James Wolfensohn s'assure les services d'un certain nombre de messagers triés sur le volet. Ce que les jésuites sont à l'Eglise catholique, les missi dominici du « Pianiste » le sont à la Banque mondiale : ces « envoyés du maître » exécutent les missions les plus diverses. Exemples.
A Lagos, capitale du Nigeria, grande puissance pétrolière et l'une des sociétés les plus corrompues du monde, James Wolfensohn a installé un bureau de la « good governance » (contrôle de la corruption). Son préposé recueille des informations venues de particuliers, de mouvements sociaux, d'organisations non gouvernementales, d'Eglises, de syndicats ou de fonctionnaires révoltés, concernant des affaires de corruption. Il observe les mises aux enchères truquées des grands chantiers de la région, les dessous-de-table payés à des ministres par des directeurs locaux de sociétés multinationales, l'abus de pouvoir pratiqué par tel ou tel chef d'Etat contre rémunération sonnante et trébuchante. En bref, il enregistre, se documente, essaie de comprendre les multiples voies empruntées par les corrompus et les corrupteurs. Mais que devient ensuite ce savoir ? Mystère.
Wolfensohn a également désigné un vice-président exécutif, tout spécialement chargé de la lutte contre l'extrême pauvreté. Lui aussi se documente et s'informe… Jusqu'à récemment, ce poste était occupé par Kemal Dervis. Il s'agit d'un économiste d'une cinquantaine d'années, de nationalité turque, chaleureux et fin, qui a grandi en Suisse. Musulman, il a passé son baccalauréat dans un établissement privé catholique, le collège Florimont, au Petit-Lancy, près de Genève. Au début 2001, il a quitté la Banque. Il est aujourd'hui ministre de l'économie et des finances de Turquie [NDLR : depuis le 14 août 2002, son parti a rejoint l'opposition].
Autre personnage totalement atypique travaillant au service de Wolfensohn : Alfredo Sfeir-Younis. Depuis novembre 1999, ce dernier dirige à Genève le World Bank Office, la représentation de la Banque auprès du quartier général européen de l'ONU et auprès de l'OMC. L'homme n'est pas banal. Voici comment le journaliste André Allemand le décrit : « Avec le charisme un peu retenu d'un Richard Gere barbu, le tout nouveau représentant de la Banque mondiale dépeint une organisation en pleine mutation philosophique, à l'écoute des plus démunis et cherchant activement à éliminer la pauvreté dans le monde (7). » Allemand le surnomme « l'Enjoliveur ».
Sfeir-Younis est un Chilien d'origine libanaise, cosmopolite et diplomate-né. Fils d'une grande famille maronite dont une branche s'est fixée au Chili, il est le neveu de Nasrallah Sfeir, le patriarche de l'Eglise maronite. Dès 1967, son père ayant été nommé ambassadeur du Chili à Damas et à Beyrouth, le jeune Alfredo a assisté à toutes les convulsions, guerres et turbulences du Croissant fertile.
« L'Enjoliveur » est un pionnier. Il a été le premier économiste de l'environnement (« environmental economist ») à entrer dans la Banque. Aujourd'hui, elle en compte 174. Il a par ailleurs travaillé pendant sept ans, dans des conditions souvent difficiles, en Afrique sahélienne. Témoignant de convictions antifascistes solides, il s'est autrefois opposé à la dictature de Pinochet. Bouddhiste, il pratique la méditation.
Mais Don Alfredo est surtout un maître du langage ambigu : « Les difficultés économiques actuelles relèvent d'abord de la distribution des richesses et non pas tant de problèmes relatifs à la production ou à la consommation… Le monde souffre du manque de gouvernance globale (8). » Tout pasteur calviniste genevois lisant ces lignes sera saisi d'enthousiasme. Voici un frère ! Enfin un responsable bancaire qui n'a pas la croissance, la productivité et la maximalisation des profits à la bouche ! Mais ce que le naïf lecteur de ces propos ne sait pas, c'est que le messager du « Pianiste » à Genève est un partisan farouche de la « stateless global governance », du gouvernement mondial sans Etat, et du Consensus de Washington.
Don Alfredo est un dur. Un agent d'influence de haut vol : à certains moments, et sur ordre du « Pianiste », il joue aussi les agents secrets, comme lors de la Conférence mondiale du commerce à Seattle, en 1999. « En décembre dernier, j'étais dans les rues de Seattle, chargé de rapporter à mon organisation les points soulevés par les manifestants (9). »
Un autre missus totalement atypique du « Pianiste » s'appelle Mats Karlsson. Collaborateur étroit et disciple de Pierre Schori — le principal héritier intellectuel et spirituel d'Olof Palme -, Karlsson a été économiste en chef du ministère suédois des affaires étrangères et secrétaire d'Etat à la coopération. C'est un socialiste convaincu. Outre Pierre Schori, il a pour ami Gunnar Sternave, la tête pensante des syndicats suédois. Or Karlsson est aujourd'hui vice-président chargé des affaires étrangères et des rapports avec l'ONU de la Banque mondiale. Je le dis sans ironie : certains de ces idéologues me séduisent. Leur brio intellectuel, leur culture sont attachants. Certains sont même de bonne foi. Alfredo Sfeir-Younis et Mats Karlsson, pour m'en tenir à eux, sont des hommes profondément sympathiques. Le problème est que si leurs théories changent et s'adaptent, la pratique, elle, est constante : elle découle de la pure rationalité bancaire, impliquant l'exploitation systématique des populations concernées et l'ouverture forcée des pays aux prédateurs du capital mondialisé.
Car à l'instar de l'OMC et du FMI, la Banque mondiale est, elle aussi, un bastion du dogme néolibéral. En toute circonstance et à tous les pays débiteurs, elle impose le consensus de Washington. Elle promeut la privatisation des biens publics et des Etats. Elle impose l'empire des nouveaux maîtres du monde.
En janvier 2000, tremblement de terre ! Le messager le plus important, le plus proche de Wolfensohn, Joseph Stiglitz, économiste en chef et premier vice-président de la Banque mondiale, démissionne en dénonçant publiquement la stratégie de privatisation à outrance et l'inefficacité des institutions de Bretton Woods (10). Wolfensohn, tout à coup, éprouve des doutes. Il en vient même à se poser des questions : les capitaux rentrent, les crédits sortent, les barrages se construisent, donnent de l'électricité… et partout autour les êtres humains meurent de faim. Partout dans le tiers-monde, la malaria revient au galop et tue un million de personnes par an, les écoles ferment, l'analphabétisme progresse, les hôpitaux tombent en ruine, les patients décèdent faute de médicaments. Le sida fait des ravages.
Quelque chose ne va pas. Alors, Wolfensohn interroge, voyage, invite à sa table des militants des mouvements sociaux, les écoute, réfléchit, et tente de comprendre l'échec gigantesque de sa Banque (11). Des doutes du « Pianiste », un nouvel organigramme est né (12). Le département social (« Social Board »), dont il a renforcé le personnel, doit désormais être consulté impérativement par tout chef de projet.
Ce département a pour tâche d'examiner et d'évaluer les conséquences humaines et sociales provoquées dans la société d'accueil par l'intervention de la Banque : construction d'une autoroute, d'un barrage, d'une correction de fleuve, d'un port, d'un conglomérat d'usines, etc.
De quelle façon la nouvelle autoroute affectera-t-elle la vie dans les villages qu'elle traversera ? Comment un conglomérat industriel pèsera-t-il sur le marché du travail dans la région ? Que deviendront les paysans chassés par l'expropriation des terres qui précède la construction d'un barrage ? Des plantations extensives de cultures destinées à l'exportation exigent la destruction de milliers d'hectares de forêts : dans quelle mesure le climat de la région en sera-t-il affecté ? Les questions examinées par le département social sont innombrables. Mais il n'a aucun pouvoir. Même si ses conclusions sont entièrement négatives, même s'il prévoit désastre sur désastre, il ne pourra empêcher la construction du conglomérat industriel, l'arrachage des arbres ou le détournement du fleuve.
La décision des banquiers est toujours souveraine.
Cet article est tiré des Nouveaux Maîtres du monde, Fayard, Paris, 2002.
(1) Elle a commencé à fonctionner en 1946.
(2) Jerry Mander, « Face à la marée montante », in Edward Goldsmith et Jerry Mander, Le Procès de la mondialisation, Fayard, Paris, 2001, p. 42.
(3) Seuil, Paris, 1996.
(4) Bretton-Woods, bourg du New Hampshire aux Etats-Unis, a vu se réunir en 1944 les délégations des alliés occidentaux. Ils ont mis en place les principes et les institutions (FMI, Banque mondiale, etc.) devant assurer la reconstruction de l'Europe et d'un ordre économique mondial.
(5) Ensemble d'accords informels conclus tout au long des années 1980-1990 entre les principales sociétés transcontinentales, les banques de Wall Street, la Federal Bank américaine et les organismes financiers internationaux, avec comme maître d'œuvre les Etats-Unis.
(6) Préface de James Wolfensohn, The World Development Report, Oxford University Press, 2001, p. 5.
(7) La Tribune de Genève, 8 juin 2000.
(8) Alfredo Sfeir-Younis, in La Tribune de Genève, 8 juin 2000.
(9) Ibid.
(10) Joseph Stiglitz, La Grande Désillusion, Paris, Fayard, 2002.
(11) Voir notamment l'interview de James Wolfensohn dans Libération, 10 juillet 2000.
(12) Laurence Boisson de Chazournes, « Banque mondiale et développement social », in Pierre de Senarclens, Maîtriser la mondialisation, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris, 2001.
Des milliers de langues nées durant les cinq derniers millénaires auraient disparu, généralement sans laisser de traces. Depuis le XIXe siècle, le rythme de ces disparitions s'accélère singulièrement, notamment à partir des conquêtes coloniales européennes. Parmi tous les facteurs conduisant à cet assèchement du patrimoine culturel mondial, la domination économique joue un rôle majeur.
Il ne resterait que 7 100 langues environ aujourd'hui à travers la planète. Les experts prévoient qu'au cours du présent siècle entre 50 % et 90 % disparaîtront à leur tour. Un « massacre », estime l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco), qui doit publier bientôt une nouvelle édition de son Atlas des langues en danger dans le monde. On ne le remarquera même pas, car la disparition d'une langue ne représente jamais un événement spectaculaire. Pourtant, on peut parler d'un véritable « cataclysme » culturel, qui se produit dans l'indifférence générale.
Toute langue dont les utilisateurs ne détiennent pas un pouvoir politique ou qui ne dispose pas d'un statut reconnu est précaire
La mort de nombreuses langues apparaît comme une conséquence inévitable de la suprématie d'autres. En vérité, une menace pèse dès qu'une langue n'est plus en état d'expansion, qu'elle perd une partie de ses fonctions de communication, qu'elle n'est plus pratiquée quotidiennement pour les besoins usuels de la vie, qu'elle n'est plus rentable au plan économique.
Les causes de la disparition des langues demeurent multiples et complexes, mais elles sont plus ou moins circonscrites, comme pour les facteurs d'expansion, à des causes d'ordre militaire, démographique, géographique, économique, politique et culturel. Ces facteurs s'imbriquent les uns dans les autres, sans qu'il soit toujours aisé d'identifier lequel d'entre eux joue un rôle prépondérant.
Une langue peut cesser d'exister par l'élimination pure et simple de la population qui la parle. S'il s'agit d'une petite langue minoritaire, l'effet est radical, immédiat et irréversible. Qu'on pense à la liquidation de nombreuses langues amérindiennes ou de celles de plusieurs peuples de l'ex-URSS, de la Chine : Ingouches, Kalmouks, Mekhétiens, Nus, Achangs, etc.
Dans certains cas extrêmes, un génocide constitue le début d'un long déclin. Rappelons les massacres des armées de Jules César, qui fauchèrent sept millions de guerriers gaulois et réduisirent la population du tiers de ses meilleurs effectifs ; la langue gauloise ne s'en est jamais remise. Signalons aussi l'extermination de deux millions d'Irlandais par les Anglais au XIXe siècle, celle de 1,2 million d'Arméniens par les Turcs au début du XXe siècle ou l'hécatombe des Ibos durant la guerre du Biafra (1966-1970).
Si l'essor démographique contribue à l'expansion des langues, une faible natalité entraîne leur régression. Les langues sont moribondes lorsqu'elles ne comptent que cinq, dix ou vingt locuteurs tous âgés de plus de 60 ans. C'est le cas du tosu, une langue tibéto-birmane parlée par neuf locuteurs (en 2015) dans la province du Sichuan en Chine. Cette langue disparaîtra avec le dernier locuteur survivant.
On estime que le seuil de survie d'une langue se situe à environ un million de locuteurs (un total de 382 langues en 2022), et que sa survie devient précaire dès qu'elle est pratiquée par moins de cent mille d'entre eux. Or, la plupart des 7 100 langues du monde sont parlées par un bien moindre nombre de personnes.
En somme, une langue peut disparaître parce qu'elle n'a plus suffisamment de locuteurs pour assurer un minimum de communication, mais surtout — et c'est là le phénomène le plus important — parce que ceux-ci acceptent ou choisissent de l'abandonner ou de ne plus la transmettre à leurs enfants. Autrement dit, parce qu'elle n'est plus jugée utile.
L'une des pires situations pour une langue numériquement faible, c'est l'éparpillement de ceux qui la parlent sur de vastes étendues de territoire dominées par une ou plusieurs langues fortes.
Au Canada, le sort du million de francophones hors Québec est préoccupant dans la mesure où leur dispersion les rend vulnérables à l'assimilation. Il en est ainsi des quelque quarante mille utilisateurs du sorabe, une langue slave, qui sont dispersés dans environ cent quarante municipalités d'Allemagne. Au lendemain de la chute de l'Empire austro-hongrois en 1918, de nombreux peuples se sont retrouvés hors de leur pays d'origine et sont devenus des minorités isolées dans un autre pays, comme les petites communautés magyarophones (hongroises) dispersées en Autriche, en Slovaquie, en Slovénie, en Croatie, en Serbie, etc.
Une langue ne vit bien que lorsqu'elle est fortement concentrée sur un territoire.
Un déplacement de population peut minoriser numériquement ou fonctionnellement un groupe linguistique. Cette submersion a été pratiquée « avec succès » auprès de nombreuses communautés autochtones, notamment par la déforestation des zones équatoriales où de petites populations conservent de nombreuses langues distinctes. On retrouve ce phénomène avec les Américains à Hawaï, les Chinois au Tibet, les Italiens dans le Val d'Aoste ou en Sardaigne, les Anglais en Écosse et au Pays de Galles, les Indonésiens au Timor-Leste, les Allemands en Lusace (Brandebourg et Saxe), etc.
Dans certains cas, une grande puissance peut forcer ses propres citoyens à émigrer dans des régions minoritaires afin de réduire fonctionnellement les langues locales. Les autorités d'Union soviétique répartirent ainsi des russophones dans toutes les républiques, de sorte que les langues dites tutélaires (ukrainien, géorgien, lituanien, kazakh, etc.) devenaient fonctionnellement minoritaires sur leur propre territoire, bien qu'elles aient été numériquement majoritaires. À long terme, ces langues se russifiaient à un point tel qu'elles perdaient la plupart de leurs fonctions de communication formelle, notamment en matière d'éducation. Un processus de mort lente !
Les mariages exogames affaiblissent les langues minoritaires, en accélérant la tendance à l'assimilation, à l'exemple des Canadiens francophones hors Québec, dont le taux d'assimilation varie de 30 % à 90 %.
Il existe des cas plus rares où l'exogamie joue contre les vainqueurs. Les Francs, et plus tard les Normands (Vikings), vainqueurs et minoritaires, se sont assimilés aux vaincus, car les enfants issus des mariages mixtes entre pères francs ou normands et mères gallo-romaines ou françaises ont appris la langue maternelle.
La régression d'une langue dépend aussi de la place que ses locuteurs occupent dans les rapports socio-économiques. La prospérité économique a attiré les populations bretonne et galloise vers les zones urbaines où régnait la langue dominante. En moins d'une génération, le breton et le gallois ont perdu une bonne moitié de leurs locuteurs à la suite de l'industrialisation, de l'urbanisation et des brassages de population. L'apathie a fait le reste.
Une menace pèse dès qu'une langue n'est plus en état d'expansion, n'est plus pratiquée quotidiennement ou n'est plus rentable au plan économique
L'un des cas les plus étonnants de mutations linguistiques successives est celui des Kamasses. Ce petit peuple de Sibérie, comptant quatre cents individus, a changé d'idiome trois fois en cinquante ans : pratiquant à l'origine une langue samoyède (le kamassien), ils ont commencé à pratiquer le turc vers 1840 et ne parlaient plus que cette langue vingt ans plus tard ; mais à partir de 1890 ils avaient déjà abandonné le turc pour le russe. La dernière locutrice du kamassien est décédée le 20 septembre 1989.
Seul l'intérêt économique explique que des communautés entières abandonnent leur langue pour une autre jugée plus « rentable ». Réussir socialement et économiquement reste une source de motivation profonde chez les êtres humains, y compris en perdant sa langue.
Toute langue dont les utilisateurs ne détiennent pas un quelconque pouvoir politique sur un territoire ou qui ne dispose pas d'un statut reconnu est nécessairement placée dans une situation précaire, particulièrement lorsqu'il s'agit d'un État fort et puissant. Les langues sans État ou celles dont les locuteurs ne bénéficient d'aucun statut dans leur pays doivent leur maintien à la bonne volonté de la majorité dominante.
Seule une minorité de langues, soit un peu plus d'une centaine, bénéficie de l'appui d'un État comme langue nationale, officielle ou coofficielle. Ainsi, les 385 000 Islandais ont beaucoup plus de chances de conserver leur langue que les Tibétains (environ 7,8 millions) ou les Kurdes (environ 30 millions), dispersés dans plusieurs pays et sans pouvoir politique. Seuls les Kurdes du Kurdistan irakien (3,8 millions sur 6,4 de kurdophones) jouissent d'une autonomie politique, acquise en 2005, qui leur procure un levier contre l'assimilation. La plupart des petits peuples ne disposent pas d'un tel levier : francophones de Louisiane (États-Unis) et de la plupart des provinces anglaises du Canada, Frisons aux Pays-Bas, Aborigènes australiens, peuples paléosibériens de Russie, Aïnous du Japon, Bochimans du sud de l'Afrique, Mélanésiens de l'Océanie, Papous en Nouvelle-Guinée, etc.
Fruit d'un rapport de forces au sein du pouvoir économique, la domination culturelle s'étend depuis l'école jusqu'aux produits véhiculés par les moyens technologiques tels le cinéma, la radio, la télévision, Internet ou les jeux vidéo. Faute d'école, de bibliothèque, de supports de création, les peuples qui utilisent massivement une langue et une culture différentes deviennent dépendants et anémient leur univers linguistique. La soumission tranquille devient acceptation, résignation et servitude. C'est comme si les locuteurs d'une langue étaient complices de leur propre liquidation !
La mort d'une langue n'est pas subite. Le premier symptôme de la régression apparaît quand un peuple commence à ne plus l'utiliser, l'abandonnant pour la remplacer par une autre, estimée plus « rentable ». Ce processus se déroule en des phases provisoires de bilinguisme variable, issu d'abord des élites, puis qui se généralise.
Dans la phase initiale de régression, la minorité se fait persuader qu'apprendre la langue de la majorité enrichira sa vie culturelle, lui assurera un meilleur développement économique, l'ouvrira vers l'internationalisme, tout en lui évitant un repliement sur soi. Mais les minoritaires assument le plus souvent seuls ce bilinguisme, inutile pour le groupe majoritaire, sauf quand il s'agit d'une coquetterie culturelle.
Le type de bilinguisme qui prévaut dans l'extinction des langues ne correspond ni au bilinguisme individuel ni au bilinguisme institutionnel, mais à un bilinguisme étendu à toute une communauté. La non-utilisation de la langue maternelle entraîne une perte d'habileté linguistique, d'appauvrissement dans l'expression, puis une perte d'identité culturelle, qui mène vers une mutation linguistique.
Deux forces convergentes favorisent l'assimilation : d'une part l'attraction de la langue dominante, qui se manifeste par les avantages économiques, symboliques et culturels que retire la minorité ; et, d'autre part, la pression sociale, qui se traduit par la perte des fonctions de communication : enseignement, travail, loisirs, information, etc. Plus ces fonctions s'orientent vers la langue dominante, plus l'assimilation linguistique sera rapide.
Toutefois, ce processus de mort d'une langue n'est pas irréversible, car celle-ci n'est pas un organisme biologique. C'est une réalité sociale ! Le processus d'assimilation, prélude à la disparition d'un idiome, peut s'arrêter exceptionnellement en cours d'évolution, même si la tendance commune, une fois le processus de la régression amorcée, conduit vers un déclin plus ou moins long. Cependant, tant et aussi longtemps que les locuteurs d'une langue vivront dans un isolement géographique (îles, montagnes, forêts) à l'abri d'une langue forte, ils peuvent perpétuer la survivance de leur langue. C'est l'éternel dilemme de Jean de La Fontaine dans la fable Le Pot de terre et le Pot de fer !
Les crises passent mais le constat demeure : le dogme européen du libre-échange n'en finit pas de détruire des emplois industriels en France. À l'heure où les États renforcent la surveillance des migrants aux frontières, l'urgence est de lutter contre le dumping social en réinstaurant des tarifs douaniers massivement amoindris depuis la fin des années 1980.
Pour les vainqueurs de la guerre froide, la chute du mur de Berlin en 1989 devait entraîner l'effondrement de toutes les barrières. À commencer par celles qui quadrillaient la géographie. La « fin de l'histoire », proclamée par l'essayiste Francis Fukuyama (1), annonçait donc la fin de la frontière : un instrument de délimitation devenu obsolète puisqu'un même système idéologique, politique, économique avait vocation à s'étendre à l'échelle planétaire. Le monde était devenu un village marchand, il devenait possible de commercer sans entraves. L'heure du libre-échange planétaire avait sonné.
Trente ans plus tard, bon nombre des restrictions qui concernaient les mouvements de biens et de capitaux ont été levées, au point que le processus de libéralisation des échanges a pu sembler achevé. Toutefois, au milieu des années 2010, sans que le dogme du libre-échange soit brutalement remis en question, les médias annoncent un retour de la frontière en Europe : « Revivre avec des frontières » barre par exemple la « une » de Libération les 6 et 7 août 2016, dans un contexte où les crises en Syrie et en Libye provoquent des mouvements migratoires majeurs aux frontières de l'Union européenne, principalement en Grèce.
La dilution de la frontière utilisée pour réguler les flux marchands transnationaux s'est alors accompagnée d'un renforcement de celle consistant à empêcher la libre circulation des êtres humains, au premier rang desquels les populations migrantes. L'outil de politique économique a disparu, pour ne laisser que la barrière. Ce qui n'est pas tout à fait un hasard.
Soucieux de ne pas remettre en cause le nouvel ordre économique mondial, mais ne pouvant rester sans réponse face aux inquiétudes générées par les déséquilibres liés à la mondialisation, les dirigeants européens ont renforcé leurs contrôles frontaliers en les concentrant sur les seules interventions migratoires. Il s'agissait de créer l'illusion d'une maîtrise du processus de mondialisation par les États. Des murs se sont alors hérissés aux points de passage les plus utilisés par les migrants : en Hongrie, sur la route des Balkans à la frontière avec la Serbie et la Croatie, ou encore autour des enclaves espagnoles au Maroc de Ceuta et Melilla. En Grèce, à Leros, c'est le camp de demandeurs d'asile qui est entouré d'une enceinte fermée. Au sein de l'espace Schengen, plusieurs pays ont pris des mesures de suspension de la libre circulation des personnes, en particulier l'Autriche, qui a rétabli en 2016 une clôture à ses frontières avec la Slovénie et l'Italie.
Autoritaire, cette politique complète néanmoins parfaitement le libéralisme économique. Quand elle ne profite pas aux grands groupes internationaux : la militarisation de l'espace frontalier requiert une technologie de pointe (caméras thermiques, détecteurs de présence, drones, etc.). Le groupe Thales va ainsi installer le système biométrique d'entrée et de sortie de l'espace Schengen (2). Des dispositifs de surveillance sont installés sur 60 % des quatorze mille kilomètres de frontières extérieures de l'Union européenne (3). Sur la seule frontière franco-britannique, il est estimé que les technologies de contrôle ont coûté 1,28 milliard d'euros depuis 1998, dont 425 millions pour la seule période 2017-2021 (4).
Comme la fermeture d'un point de passage provoque un déplacement vers un autre, les autorités européennes étendent leur zone d'intervention au-delà de la seule ligne frontalière. Notamment en amont, vers les pays de départ et de transit. L'accord signé avec Ankara, le 18 mars 2016, prévoit ainsi le renvoi vers la Turquie des migrants en situation irrégulière qui y sont passés avant d'arriver en Europe, en contrepartie du versement de 6 milliards d'euros au gouvernement de M. Recep Tayyip Erdoğan. Cette politique est également menée avec les pays d'Afrique sahélienne et la Libye. En dépit de la faiblesse des garanties démocratiques que Tripoli offre à ses ressortissants, l'Union européenne ne rechigne pas à recourir à des interlocuteurs liés aux milices (5).
Sans soutenir la comparaison avec l'immense (et très onéreux) mur érigé à leur frontière avec le Mexique par les États-Unis, ni le cynisme du Royaume-Uni, qui organise l'externalisation de sa gestion des migrants jugés indésirables auprès du Rwanda, l'Union européenne suit un chemin semblable. L'Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes (plus connue sous le nom de Frontex) constitue le seul corps opérationnel véritablement intégré de l'espace Schengen, chargé d'élaborer et de coordonner les contrôles des mouvements de population sur sa frontière extérieure. Elle a récemment été mise en cause par une enquête de l'Office européen de lutte antifraude (OLAF) pour violation des droits fondamentaux lors de refoulements à la frontière gréco-turque, ce qui a conduit à la démission de son directeur exécutif, M. Fabrice Leggeri (6).
Dans le même temps, alors même que Bruxelles durcit sa politique migratoire, ses dirigeants approfondissent la dérégulation des échanges commerciaux transfrontaliers. La libre circulation des biens et des capitaux constitue même le socle du fonctionnement de l'Union. Le marché unique européen proscrit ainsi l'utilisation de mesures douanières. En corollaire, la compétence sur les marchandises importées a été déléguée à la Commission européenne, qui poursuit une politique commerciale dérégulatrice. Ces choix sont gravés dans les traités, qui priment sur les droits nationaux. De sorte que le droit européen « constitutionnalise » ainsi le libre-échange.
En 2022, le niveau moyen des droits de douane appliqués à l'importation sur les produits entrant dans l'Union s'établit à 1,48 %. Avant la signature du traité de Rome en 1957, ce taux atteignait 18 % en France et 26 % en Allemagne. Grâce au recul des instruments douaniers, les multinationales ont pu sans contrainte déplacer sites de production et capitaux, en privilégiant les pays à bas salaires.
Le phénomène s'est avéré particulièrement sensible dans les filières intensives en main-d'œuvre. En premier lieu l'industrie, secteur qui, en France, a perdu 1,9 million de postes de travail entre 1980 et 2007, passant de 5,3 à 3,4 millions de salariés. La filière habillement-cuir a vu ses effectifs diminuer des trois quarts entre 1989 et 2007 et ne compte plus que 132 288 emplois à cette date (7). La désindustrialisation a déstabilisé des régions entières, notamment les bassins d'emploi peu diversifiés : le textile dans les Vosges, la coutellerie à Thiers (Puy-de-Dôme).
La disparition des mesures de régulation des échanges commerciaux autorise donc les entreprises à plier bagage pour maximiser leurs profits et leur permet ainsi d'exercer un chantage permanent sur les États. Cette exigence de « compétitivité » consiste à ne consentir à maintenir production et emplois sur leur sol qu'à la condition d'un alignement sur les normes que les entreprises édictent. À travers les accords de libre-échange, les États sont ainsi devenus les artisans de leur propre impuissance sociale.
Sur le territoire de l'Union européenne, le dumping lié à la disparition des instruments douaniers aux frontières a été aggravé par l'intégration, à partir de 2004, de pays de l'ancien bloc socialiste. Ces derniers sont entrés dans le marché intérieur sans harmonisation préalable, en particulier sur les niveaux de salaire. Dix ans après, le salaire minimum mensuel brut variait toujours de un à neuf sur le territoire européen : 159 euros mensuels en Bulgarie, contre 1 430 euros en France. En 2017, la majorité (62 %) des délocalisations réalisées par les entreprises depuis l'Hexagone le sont ainsi à destination d'autres pays de l'espace européen (8).
La priorité donnée au libre-échange s'est confirmée au moment de la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne. Les pays demeurant dans l'Union ont partagé l'objectif des dirigeants conservateurs britanniques : ne pas rétablir de mesures douanières sur les échanges commerciaux entre les deux entités. C'est ce à quoi aboutit le traité signé le 24 décembre 2020, qui réintroduit des « formalités douanières », mais sur la base du concept de « douane intelligente ».
Développée par l'Organisation mondiale des douanes depuis 2019, cette notion promeut des « échanges commerciaux fluides et le mouvement sans entraves des personnes et des marchandises (9) ». En pratique, il s'agit de réaliser l'opération de dédouanement avant même l'arrivée de la marchandise sur le territoire d'importation. Dans le cadre de l'accord douanier Royaume-Uni — Union européenne, les échanges de biens post-Brexit s'opèrent donc avec l'objectif de ne pas « arrêter les véhicules en point frontière (10) ». Le traitement des formalités est anticipé par l'association de l'immatriculation des poids lourds avec la déclaration en douane par le moyen d'un code-barres, avant même la traversée de la Manche. Seuls ceux pour lesquels une nécessité de contrôle aura été identifiée avant leur débarquement seront contraints de stopper leur route à la frontière. En 2022, la douane se félicitait du succès de ce dispositif : 80 % des 3,6 millions de camions qui passent annuellement la frontière avec le Royaume-Uni la franchissent sans avoir à s'y arrêter.
Cette approche s'inscrit dans la continuité des objectifs politiques fixés à l'administration des douanes. La marchandise ne doit pas subir de retard ou de rupture de charge, ce qui se concrétise autour de l'objectif annuel d'un indicateur : le délai moyen d'immobilisation des marchandises, calculé en rapportant le temps consacré aux contrôles douaniers au volume global des marchandises franchissant la frontière. En 2021, il était de deux minutes et douze secondes (11), en baisse constante, puisque dix ans auparavant ce temps moyen de passage en douane était de cinq minutes et cinquante secondes, et de treize minutes en 2004. Cette évolution reflète avant tout une forte diminution des opérations de contrôle. S'il n'existe pas de statistique officielle, il est estimé qu'à leur arrivée au Havre, plus grand port de France, moins de 1 % des conteneurs font l'objet d'un contrôle physique.
La pandémie de Covid-19 a jeté une lumière crue sur les conséquences de l'option libre-échangiste. « Il nous faut produire davantage en France, sur notre sol, a déclaré le président français Emmanuel Macron, le 31 mars 2020. Cette crise nous enseigne que sur certains biens, certains produits, certains matériaux, le caractère stratégique impose d'avoir une souveraineté européenne. Produire plus sur le sol national pour réduire notre dépendance et donc nous équiper dans la durée. » Quelques mois plus tard, les usines de fabrication de masques ont fermé, incapables de s'aligner sur le niveau de prix des produits est-asiatiques. L'hiver 2022-2023 a été marqué en France par des pénuries de médicaments tels le paracétamol et l'amoxicilline. Le libre-échange continue de servir de boussole à Bruxelles, qui souhaite signer de nouveaux accords avec le Mercosur, le Mexique et le Chili.
L'heure est peut-être revenue d'inverser la logique de la frontière : de renforcer l'outil contre le dumping et d'abaisser les barrières à la circulation des femmes et des hommes. Le premier permet de dessiner un espace au sein duquel droits de douane, quotas, prohibitions permettent d'empêcher que des biens dont le commerce contribue à fragiliser les conditions sociales, fiscales et écologiques de production pénètrent le marché intérieur. Cette frontière-là délimite un territoire sur lequel les options choisies par le peuple souverain et ses représentants s'appliquent. Ces choix démocratiques peuvent (et, souvent, doivent) conduire à repenser les flux de marchandises et de capitaux.
Améliorer les conditions de vie des populations européennes exige donc moins une course en avant technologique pour tenter (en vain) de rendre la citadelle européenne imprenable qu'une administration douanière dotée de moyens juridiques et humains. L'aménagement matériel frontalier peut demeurer d'autant plus léger que le contrôle douanier peut s'exercer à l'intérieur du territoire. Ainsi définie, la frontière n'entrave pas la circulation des personnes et ne remet pas en cause ce droit dans l'espace européen, en vigueur depuis l'entrée en application du traité de Schengen. Seule difficulté, cette construction de la frontière est en contradiction avec les traités européens, qui interdisent toute régulation des échanges commerciaux au sein du marché unique. Dans ce domaine comme dans d'autres, la volonté de rompre avec la trajectoire néolibérale de l'Europe telle qu'elle a été construite impliquera une mise en cohérence des programmes politiques.
(1) Francis Fukuyama, La Fin de l'histoire et le Dernier Homme, Flammarion, Paris, 1992.
(2) « Thales sélectionné pour préparer la France au nouveau système d'entrée/sortie de l'espace Schengen », communiqué du groupe Thales, 22 mars 2021.
(3) Anne-Laure Amilhat Szary, Qu'est-ce qu'une frontière aujourd'hui ?, Presses universitaires de France, Paris, 2015.
(4) Pierre Bonnevalle, « Rapport d'enquête sur 30 ans de fabrique politique de la dissuasion » (PDF), Plateforme des soutiens aux migrant·e·s (PSM), Nord-Pas-de-Calais — Manche, 2022.
(5) Lire Ian Urbina, « La Libye, garde-chiourme de l'Europe face aux migrants », Le Monde diplomatique, janvier 2022.
(6) Cédric Vallet, « Refoulement des migrants aux frontières : Fabrice Leggeri, directeur de Frontex, démissionne », Mediapart, 29 avril 2022.
(7) « Contre le dumping, le protectionnisme : bâtir un “gouvernement des échanges régulateur” » (PDF), Intérêt général, note n° 12, mars 2021, www.interetgeneral.net
(8) « Les entreprises en France », Insee Références, 2022.
(9) Déclaration de M. Mikuriya Kunio, secrétaire général de l'Organisation mondiale des douanes, 8 novembre 2018, www.wcoomd.org
(10) « Le rétablissement d'une frontière : anticipation, identification, automatisation », Douane Magazine, n° 16 (PDF), Montreuil, décembre 2020.
(11) « Présentation des résultats 2021 de la douane », direction générale des douanes et droits indirects, 14 février 2022.


Doublée d'un site, cette revue économique en allemand rassemble des contributions de l'économiste Isabella Weber sur le choc énergétique et de l'historien Adam Tooze sur la démocratie économique, une chronique de Thomas Piketty… (N° 8, avril, bimestriel, 9 euros. — Berlin, Allemagne.)