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Portrait de groupe à la Banque mondiale

Organisation mondiale du commerce, Fonds monétaire international, Banque mondiale... Par leur action, les organismes financiers internationaux occupent le cœur stratégique de la mondialisation libérale. Avec une ironie mordante, Jean Ziegler montre comment, malgré de cuisants échecs — désastreux pour le tiers-monde —, leurs dirigeants — ici ceux de la Banque mondiale — multiplient les théories justificatrices, récupèrent les discours contestataires et parviennent toujours, in fine, à maintenir le cap fixé par le « consensus de Washington ».

La Banque mondiale a connu son âge d'or de la fin des années 1960 au début des années 1980 (1). Ancien ministre de la défense des présidents John F. Kennedy et Lyndon B. Johnson, Robert McNamara la dirigea de 1968 à 1981. Sous sa présidence, le volume annuel des prêts est passé de 1 milliard à 13 milliards de dollars, le personnel a été multiplié par quatre et le budget administratif par 3,5. Avec l'aide de son trésorier Eugène Rotberg, McNamara parviendra à lever sur les différents marchés nationaux de capitaux près de 100 milliards de dollars d'emprunts. Ironie de l'histoire : une grande partie de cette somme a été obtenue auprès des banquiers suisses, ceux-là mêmes qui abritent l'essentiel des capitaux en fuite provenant des nababs, des dictateurs et des classes parasitaires d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine.

Selon Jerry Mander (2), McNamara a tué plus d'êtres humains à la tête de la Banque mondiale que lorsqu'il était, en tant que ministre de la défense des Etats-Unis, préposé aux massacres du Vietnam. Jerry Mander dessine ainsi son portrait : « Honteux du rôle qu'il avait joué pendant la guerre du Vietnam, il voulut se racheter en volant au secours des pauvres du tiers-monde. Il se mit à l'ouvrage en bon technocrate, avec l'arrogance d'un authentique croyant : “Je vois dans la quantification un langage qui ajoute de la précision au raisonnement. J'ai toujours pensé que plus une question est importante, moins nombreux doivent être ceux qui prennent les décisions”, écrit-il dans Avec le recul : la tragédie du Vietnam et ses leçons (3). Faisant confiance aux chiffres, McNamara a poussé les pays du tiers-monde à accepter les conditions attachées aux prêts de la Banque mondiale et à transformer leur économie traditionnelle afin de maximaliser la spécialisation économique et le commerce mondial. Ceux qui s'y refusaient étaient abandonnés à leur sort. » Et, plus loin : « Sur ses instances, de nombreux pays n'eurent d'autre choix que de passer sous les fourches caudines de la Banque. McNamara ne détruisait plus les villages pour les sauver, mais des économies entières. Le tiers-monde se retrouve maintenant avec des grands barrages envasés, des routes qui tombent en ruine et ne mènent nulle part, des immeubles de bureaux vides, des forêts et des campagnes ravagées, des dettes monstrueuses qu'il ne pourra jamais rembourser. (…) Aussi grande soit la destruction semée par cet homme au Vietnam, il s'est surpassé pendant son mandat à la Banque. »

L'actuel président de la banque est un Australien de 68 ans, à la crinière blanche, au beau regard triste, du nom de James Wolfensohn. Un homme exceptionnel par son destin et ses dons. Ancien banquier de Wall Street, multimilliardaire, idéologue et impérialiste dans l'âme, il est aussi un artiste accompli. D'abord pianiste, il s'adonne actuellement à la pratique du violoncelle et déploie une intense activité d'auteur. D'où son surnom : « le Pianiste ».

Activité prométhéenne et multiforme

Alors que les mercenaires de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) veillent à la circulation des flux commerciaux, ceux de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI) s'occupent des flux financiers. FMI et Banque mondiale forment les plus importantes des institutions dites de Bretton-Woods (4). Le terme « Banque mondiale » est d'ailleurs imprécis : officiellement, l'institution s'appelle « The World Bank Group ». Elle comprend la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), l'Association internationale pour le développement, la Compagnie financière internationale, l'Agence multilatérale pour la garantie des investissements et le Centre international pour la gestion des conflits relatifs aux investissements.

Dans ses propres publications, le groupe utilise le terme « Banque mondiale  » pour désigner la Banque internationale pour la reconstruction et le développement et l'Association internationale pour le développement. Nous procéderons de même ici. Les trois autres instituts faisant partie du groupe assument des fonctions limitées, marginales par rapport au sujet traité. (…)

Le World Bank Group emploie un peu plus de 10 000 fonctionnaires. Il est probablement l'organisation interétatique qui renseigne le plus complètement l'opinion publique sur ses propres stratégies, intentions et activités. Un flot quasi continu de statistiques, de brochures explicatives, d'analyses théoriques s'écoule depuis sa forteresse de verre et de béton du numéro 1818 H Street Northwest, à Washington.

La Banque mondiale exerce sur la planète un pouvoir immense, déploie une activité prométhéenne et multiforme. Elle seule, aujourd'hui, alloue des crédits aux pays les plus démunis. Durant la décennie passée, elle a ainsi accordé aux pays du tiers-monde des crédits à long terme pour une somme supérieure à 225 milliards de dollars. Elle assure la création d'infrastructures par des crédits d'investissement. Dans certains cas - au Niger, par exemple -, elle couvre aussi (en deuxième position, derrière des donateurs bilatéraux) le déficit budgétaire d'un Etat particulièrement démuni. Elle finance également chaque année des centaines de projets de développement.

En termes de technique bancaire, cet organisme est partout le « prêteur de dernière instance » (« the lender of last resort »), celui qui se trouve en situation d'imposer au débiteur les conditions de son choix. Qui d'autre que lui serait prêt à accorder le moindre crédit au Tchad, au Honduras, au Malawi, à la Corée du Nord ou à l'Afghanistan ?

Entre la Banque mondiale et Wall Street, l'alliance est, bien entendu, stratégique. La Banque a d'ailleurs sauvé à maintes reprises certains instituts financiers imprudemment engagés dans des opérations de spéculation ici ou là sur d'autres continents. Dans sa pratique quotidienne, elle fonctionne selon des critères strictement bancaires. Sa charte exclut expressément toute conditionnalité politique ou autre. Sa pratique est néanmoins surdéterminée par un concept totalisant d'origine non bancaire, et idéologique celui-là : le « Consensus de Washington » (5).

Chaque année, la Banque publie une sorte de catéchisme : The World Development Report. Cette publication fait autorité dans les milieux universitaires et onusiens. Elle tente de fixer les grands thèmes qui, pendant un certain temps, occuperont les agences spécialisées de l'ONU, les universités et, au-delà, l'opinion publique. Ce rapport porte la marque personnelle du président James Wolfensohn. Son édition 2001 s'ouvre sur cette profession de foi : « La pauvreté dans un monde riche constitue pour l'humanité le plus grand défi (6).  » Les idéologues de la Banque mondiale témoignent traditionnellement d'une admirable souplesse théorique. Malgré les évidents échecs de leur institution, ils n'ont cessé, au cours des cinq décennies passées, de multiplier les théories justificatrices. Ils ont réponse à tout. Ils sont infatigables. Ils accomplissent un travail de Sisyphe. Regardons-y de plus près.

Du temps de McNamara, la théorie préférée de la Banque était celle de la « croissance ». Croissance = progrès = développement = bonheur pour tous. Vint une première vague de contestation, portée notamment en 1972 par les savants du Club de Rome, sur le thème : « La croissance illimitée détruit la planète. » Les théoriciens de la Banque réagirent au quart de tour : « Comme vous avez raison, estimés érudits ! La Banque mondiale vous approuve. Désormais, elle mettra en œuvre le “développement intégré”. » Autrement dit, elle ne prendra plus seulement en compte la croissance du produit intérieur brut d'un pays, elle examinera aussi les conséquences produites par cette croissance sur d'autres secteurs de la société. Voici les questions que la Banque entreprit alors de se poser : la croissance est-elle équilibrée ? Quelle conséquence produit-elle sur la distribution intérieure des revenus ? Une trop rapide croissance de la consommation énergétique d'un pays ne risque-t-elle pas d'affecter les réserves énergétiques de la planète ? Etc.

D'autres rapports critiques contre le capitalisme débridé furent alors publiés, notamment ceux établis par des groupes de chercheurs présidés respectivement par Gro Harlem Brundtland et par Willy Brandt. Ces critiques s'adressaient à l'« économisme » de la Banque. Elles revendiquaient d'autres paramètres, non économiques, du développement, ceux notamment de l'éducation, de la santé, du respect des droits de l'homme, et reprochaient à la Banque de ne pas les prendre en considération. Celle-ci réagit illico. Elle produisit une superbe théorie sur la nécessité du « développement humain ».

Nouvelle étape de la contestation : le mouvement écologiste prit de l'ampleur et gagna de l'influence partout en Europe, en Amérique du Nord. Pour développer les forces de production d'une société, disaient les écologistes, il ne suffit pas d'avoir l'œil fixé sur les indicateurs classiques ni même sur les fameux paramètres du développement humain. Il faut aussi prévoir sur le long terme les effets des interventions dites de développement, notamment sur l'environnement. Les idéologues de la Banque sentirent immédiatement le vent tourner. Désormais, ils seraient les partisans farouches du « développement durable » — le « sustainable development ».

En 1993, se tint à Vienne la Conférence mondiale sur les droits de la personne. Contre les Américains et certains Européens, les nations du tiers-monde imposèrent la reconnaissance des « droits économiques, sociaux et culturels ».

Une conviction présidait à cette révolution : un analphabète se soucie comme d'une guigne de la liberté de la presse. Avant de se préoccuper des droits civils et politiques, donc des droits démocratiques classiques, il est indispensable de satisfaire les droits sociaux, économiques, culturels. James Wolfensohn publia alors rapport sur rapport, déclaration sur déclaration. La Banque mondiale, comme de bien entendu, serait à l'avant-garde du combat pour la réalisation des droits économiques, sociaux et culturels. A Prague, en septembre 2000, « le Pianiste » fit même un discours émouvant sur le sujet.

Un maître du langage ambigu

Une des dernières en date des pirouettes des intellectuels organiques de la Banque mondiale concerne l'« empowered development », l'exigence d'un développement économique et social contrôlé par les victimes du sous-développement elles-mêmes. Pourtant, aucune des déclarations d'intention successives de la Banque n'est parvenue à masquer durablement cette évidence : l'échec éclatant des différentes stratégies de « développement » mises en œuvre par ses soins. Que faire ? La Banque n'est jamais à court d'idées. Désormais, elle plaidera les circonstances atténuantes. Elle invoquera la fatalité. La conférence prononcée le 8 avril 2002 dans la salle XI du Palais des nations de Genève, devant les cadres de l'ONU et de l'OMC, par le vice-président chargé des relations extérieures de la Banque, était intitulée : « L'aide au développement parviendra-t-elle jamais aux pauvres ? ». Réponse de l'éminent vice-président : « Personne n'en sait rien. »

Pour porter la bonne parole au monde, James Wolfensohn s'assure les services d'un certain nombre de messagers triés sur le volet. Ce que les jésuites sont à l'Eglise catholique, les missi dominici du « Pianiste » le sont à la Banque mondiale : ces « envoyés du maître » exécutent les missions les plus diverses. Exemples.

A Lagos, capitale du Nigeria, grande puissance pétrolière et l'une des sociétés les plus corrompues du monde, James Wolfensohn a installé un bureau de la « good governance » (contrôle de la corruption). Son préposé recueille des informations venues de particuliers, de mouvements sociaux, d'organisations non gouvernementales, d'Eglises, de syndicats ou de fonctionnaires révoltés, concernant des affaires de corruption. Il observe les mises aux enchères truquées des grands chantiers de la région, les dessous-de-table payés à des ministres par des directeurs locaux de sociétés multinationales, l'abus de pouvoir pratiqué par tel ou tel chef d'Etat contre rémunération sonnante et trébuchante. En bref, il enregistre, se documente, essaie de comprendre les multiples voies empruntées par les corrompus et les corrupteurs. Mais que devient ensuite ce savoir ? Mystère.

Wolfensohn a également désigné un vice-président exécutif, tout spécialement chargé de la lutte contre l'extrême pauvreté. Lui aussi se documente et s'informe… Jusqu'à récemment, ce poste était occupé par Kemal Dervis. Il s'agit d'un économiste d'une cinquantaine d'années, de nationalité turque, chaleureux et fin, qui a grandi en Suisse. Musulman, il a passé son baccalauréat dans un établissement privé catholique, le collège Florimont, au Petit-Lancy, près de Genève. Au début 2001, il a quitté la Banque. Il est aujourd'hui ministre de l'économie et des finances de Turquie [NDLR : depuis le 14 août 2002, son parti a rejoint l'opposition].

Autre personnage totalement atypique travaillant au service de Wolfensohn : Alfredo Sfeir-Younis. Depuis novembre 1999, ce dernier dirige à Genève le World Bank Office, la représentation de la Banque auprès du quartier général européen de l'ONU et auprès de l'OMC. L'homme n'est pas banal. Voici comment le journaliste André Allemand le décrit : « Avec le charisme un peu retenu d'un Richard Gere barbu, le tout nouveau représentant de la Banque mondiale dépeint une organisation en pleine mutation philosophique, à l'écoute des plus démunis et cherchant activement à éliminer la pauvreté dans le monde (7). » Allemand le surnomme « l'Enjoliveur ».

Sfeir-Younis est un Chilien d'origine libanaise, cosmopolite et diplomate-né. Fils d'une grande famille maronite dont une branche s'est fixée au Chili, il est le neveu de Nasrallah Sfeir, le patriarche de l'Eglise maronite. Dès 1967, son père ayant été nommé ambassadeur du Chili à Damas et à Beyrouth, le jeune Alfredo a assisté à toutes les convulsions, guerres et turbulences du Croissant fertile.

« L'Enjoliveur » est un pionnier. Il a été le premier économiste de l'environnement (« environmental economist ») à entrer dans la Banque. Aujourd'hui, elle en compte 174. Il a par ailleurs travaillé pendant sept ans, dans des conditions souvent difficiles, en Afrique sahélienne. Témoignant de convictions antifascistes solides, il s'est autrefois opposé à la dictature de Pinochet. Bouddhiste, il pratique la méditation.

Mais Don Alfredo est surtout un maître du langage ambigu : « Les difficultés économiques actuelles relèvent d'abord de la distribution des richesses et non pas tant de problèmes relatifs à la production ou à la consommation… Le monde souffre du manque de gouvernance globale (8). » Tout pasteur calviniste genevois lisant ces lignes sera saisi d'enthousiasme. Voici un frère ! Enfin un responsable bancaire qui n'a pas la croissance, la productivité et la maximalisation des profits à la bouche ! Mais ce que le naïf lecteur de ces propos ne sait pas, c'est que le messager du « Pianiste » à Genève est un partisan farouche de la « stateless global governance », du gouvernement mondial sans Etat, et du Consensus de Washington.

Don Alfredo est un dur. Un agent d'influence de haut vol : à certains moments, et sur ordre du « Pianiste », il joue aussi les agents secrets, comme lors de la Conférence mondiale du commerce à Seattle, en 1999. « En décembre dernier, j'étais dans les rues de Seattle, chargé de rapporter à mon organisation les points soulevés par les manifestants (9).  »

Un autre missus totalement atypique du « Pianiste » s'appelle Mats Karlsson. Collaborateur étroit et disciple de Pierre Schori — le principal héritier intellectuel et spirituel d'Olof Palme -, Karlsson a été économiste en chef du ministère suédois des affaires étrangères et secrétaire d'Etat à la coopération. C'est un socialiste convaincu. Outre Pierre Schori, il a pour ami Gunnar Sternave, la tête pensante des syndicats suédois. Or Karlsson est aujourd'hui vice-président chargé des affaires étrangères et des rapports avec l'ONU de la Banque mondiale. Je le dis sans ironie : certains de ces idéologues me séduisent. Leur brio intellectuel, leur culture sont attachants. Certains sont même de bonne foi. Alfredo Sfeir-Younis et Mats Karlsson, pour m'en tenir à eux, sont des hommes profondément sympathiques. Le problème est que si leurs théories changent et s'adaptent, la pratique, elle, est constante : elle découle de la pure rationalité bancaire, impliquant l'exploitation systématique des populations concernées et l'ouverture forcée des pays aux prédateurs du capital mondialisé.

Car à l'instar de l'OMC et du FMI, la Banque mondiale est, elle aussi, un bastion du dogme néolibéral. En toute circonstance et à tous les pays débiteurs, elle impose le consensus de Washington. Elle promeut la privatisation des biens publics et des Etats. Elle impose l'empire des nouveaux maîtres du monde.

En janvier 2000, tremblement de terre ! Le messager le plus important, le plus proche de Wolfensohn, Joseph Stiglitz, économiste en chef et premier vice-président de la Banque mondiale, démissionne en dénonçant publiquement la stratégie de privatisation à outrance et l'inefficacité des institutions de Bretton Woods (10). Wolfensohn, tout à coup, éprouve des doutes. Il en vient même à se poser des questions : les capitaux rentrent, les crédits sortent, les barrages se construisent, donnent de l'électricité… et partout autour les êtres humains meurent de faim. Partout dans le tiers-monde, la malaria revient au galop et tue un million de personnes par an, les écoles ferment, l'analphabétisme progresse, les hôpitaux tombent en ruine, les patients décèdent faute de médicaments. Le sida fait des ravages.

Désastre sur désastre

Quelque chose ne va pas. Alors, Wolfensohn interroge, voyage, invite à sa table des militants des mouvements sociaux, les écoute, réfléchit, et tente de comprendre l'échec gigantesque de sa Banque (11). Des doutes du « Pianiste », un nouvel organigramme est né (12). Le département social (« Social Board »), dont il a renforcé le personnel, doit désormais être consulté impérativement par tout chef de projet.

Ce département a pour tâche d'examiner et d'évaluer les conséquences humaines et sociales provoquées dans la société d'accueil par l'intervention de la Banque : construction d'une autoroute, d'un barrage, d'une correction de fleuve, d'un port, d'un conglomérat d'usines, etc.

De quelle façon la nouvelle autoroute affectera-t-elle la vie dans les villages qu'elle traversera ? Comment un conglomérat industriel pèsera-t-il sur le marché du travail dans la région ? Que deviendront les paysans chassés par l'expropriation des terres qui précède la construction d'un barrage ? Des plantations extensives de cultures destinées à l'exportation exigent la destruction de milliers d'hectares de forêts : dans quelle mesure le climat de la région en sera-t-il affecté ? Les questions examinées par le département social sont innombrables. Mais il n'a aucun pouvoir. Même si ses conclusions sont entièrement négatives, même s'il prévoit désastre sur désastre, il ne pourra empêcher la construction du conglomérat industriel, l'arrachage des arbres ou le détournement du fleuve.

La décision des banquiers est toujours souveraine.

Voir en ligne : /2002/10/ZIEGLER/9499

Cet article est tiré des Nouveaux Maîtres du monde, Fayard, Paris, 2002.

(1) Elle a commencé à fonctionner en 1946.

(2) Jerry Mander, « Face à la marée montante », in Edward Goldsmith et Jerry Mander, Le Procès de la mondialisation, Fayard, Paris, 2001, p. 42.

(3) Seuil, Paris, 1996.

(4) Bretton-Woods, bourg du New Hampshire aux Etats-Unis, a vu se réunir en 1944 les délégations des alliés occidentaux. Ils ont mis en place les principes et les institutions (FMI, Banque mondiale, etc.) devant assurer la reconstruction de l'Europe et d'un ordre économique mondial.

(5) Ensemble d'accords informels conclus tout au long des années 1980-1990 entre les principales sociétés transcontinentales, les banques de Wall Street, la Federal Bank américaine et les organismes financiers internationaux, avec comme maître d'œuvre les Etats-Unis.

(6) Préface de James Wolfensohn, The World Development Report, Oxford University Press, 2001, p. 5.

(7) La Tribune de Genève, 8 juin 2000.

(8) Alfredo Sfeir-Younis, in La Tribune de Genève, 8 juin 2000.

(9) Ibid.

(10) Joseph Stiglitz, La Grande Désillusion, Paris, Fayard, 2002.

(11) Voir notamment l'interview de James Wolfensohn dans Libération, 10 juillet 2000.

(12) Laurence Boisson de Chazournes, « Banque mondiale et développement social », in Pierre de Senarclens, Maîtriser la mondialisation, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris, 2001.

Pour une nouvelle conscience planétaire

Le temps n'est plus à dresser le constat des catastrophes écologiques. Ni à imaginer que, à lui seul, l'essor des technologies pourrait y porter remède et encore moins venir à bout des grands dysfonctionnements qui menacent de détraquer pour de bon la planète et la biosphère. Le sursaut salvateur ne peut surgir que d'un immense bouleversement de nos rapports à l'homme, aux autres vivants, à la nature. Il faut qu'une conscience écologique de la solidarité se substitue à la culture de la compétition et de l'agression qui régit actuellement les rapports mondiaux.

Le problème écologique nous concerne non seulement dans nos relations avec la nature mais aussi dans notre relation avec nous-mêmes (1).

L'écologie, en tant que discipline scientifique, s'est créée à la fin du dix-neuvième siècle, avec Haeckel, et, en 1935, avec Tansley, est apparu « l'écosystème », notion centrale qui a distingué le type d'objet de cette science de la plupart des autres domaines de la recherche.

En 1969, s'est opérée en Californie une jonction entre l'écologie scientifique et la prise de conscience des dégradations du milieu naturel, non seulement locales (lacs, rivières, villes) mais, désormais, globales (océan, planète), affectant les nourritures, les ressources, la santé et le psychisme des êtres humains eux-mêmes. Il y a eu ainsi passage de la science écologique à la conscience écologique.

De plus, la jonction s'est faite entre la conscience écologique et une version moderne du sentiment romantique de la nature qui s'était développé, principalement dans la jeunesse, au cours des années 60. Ce sentiment a trouvé dans le message écologique une justification rationnelle. Jusqu'alors, tout retour à la nature avait été perçu, dans l'histoire occidentale moderne, comme irrationnel, utopique, en contradiction avec les évolutions « progressives ». En fait, l'aspiration à la nature n'exprime pas seulement le mythe d'un passé naturel perdu ; elle exprime aussi les besoins hic et nunc des êtres qui se sentent brimés, oppressés, opprimés dans un monde artificiel et abstrait. La revendication de la nature est une des revendications les plus personnelles et les plus profondes, qui naît et se développe dans les milieux urbains de plus en plus technicisés, bureaucratisés, chronométrés, industrialisés. Il a fallu la science et la conscience écologiques pour qu'on en découvre la rationalité.

Dans les années 1969-1972, la conscience écologique suscite une prophétie aux couleurs d'apocalypse. Elle annonce que la croissance industrielle conduit à un désastre irréversible, non seulement pour l'ensemble du milieu naturel mais aussi pour l'humanité. Il faut considérer comme historique l'année 1972, celle du rapport Meadows, commandé par le club de Rome, et qui situe le problème dans sa dimension planétaire (2).

Certes, ses méthodes de calcul étaient simplistes, mais c'était une première tentative pour appréhender ensemble les devenirs humain et biologique à l'échelle planétaire. De même, les premières cartes de géographie établies au Moyen Age par les navigateurs arabes comportaient d'énormes erreurs dans la situation et la dimension des continents mais elles constituaient le premier effort pour concevoir le monde.

La prophétie écologiste des années 70 s'est partiellement autodétruite : la diffusion assez rapide de la conscience des pollutions, dégradations locales ou provinciales a provoqué la mise en œuvre de dispositifs juridiques et techniques qui ont en quelque sorte amendé ou différé son caractère cataclysmique. Mais une bonne prophétie est précisément celle qui suscite les réactions et luttes évitant la catastrophe qu'elle prédit. Cependant, la prophétie catastrophique n'a été que retardée : quinze ans plus tard, divers accidents spectaculaires, dont Seveso et Tchernobyl, l'ont vérifiée, et la grande alerte sur la biosphère est aujourd'hui déclenchée.

Désormais, avec le recul, on peut mieux voir ce qu'il y avait de secondaire et d'essentiel dans la prise de conscience écologique. Ce qui était secondaire, et que certains ont pris pour le principal, c'était l'alerte énergétique. Bien des esprits de la première vague écologique ont cru qu'on allait dilapider très rapidement les ressources en énergie du globe. En fait, les potentialités illimitées du nucléaire et du solaire indiquent que la menace fondamentale ne se situe pas là. La seconde erreur était le mythe d'une nature représentant une sorte d'équilibre idéal, statique, qu'il fallait respecter ou rétablir. On ignorait que les écosystèmes et la biosphère ont une histoire faite de ruptures d'équilibres et de rééquilibrations, de désorganisations et de réorganisations.

Mais alors, qu'y avait-il d'important dans la conscience écologique ? C'est, nous allons le voir,

1) la réintégration de notre environnement dans notre conscience anthropologique et sociale,

2) la résurrection écosystémique de l'idée de nature,

3) l'apport décisif de la biosphère à notre conscience planétaire.

Revenons à la notion d'écosystème. Elle signifie que, dans un milieu donné, les instances géologiques, géographiques, physiques, climatologiques (biotope) et les êtres vivants de toute sorte, unicellulaires, bactéries, végétaux, animaux (biocénose) inter-rétroagissent les uns avec les autres pour générer et régénérer sans cesse un système organisateur, ou écosystème, produit par ces inter-rétroactions mêmes. Autrement dit, les interactions entre les êtres vivants ne sont pas uniquement de dévoration, de conflit, de compétition, de concurrence, de dégradation et de déprédation, mais aussi d'interdépendances, de solidarités et de complémentarités. L'écosystème s'autoproduit, s'autorégule et s'auto-organise, de façon d'autant plus remarquable qu'il ne dispose d'aucun centre de contrôle, d'aucune tête régulatrice, d'aucun programme génétique. Son processus d'autorégulation intègre la mort dans la vie, la vie dans la mort.

« Vivre de mort, mourir de vie »

C'est le cycle trophique dans lequel, effectivement, la mort — et la décomposition — des grands prédateurs nourrit non seulement des animaux charognards, non seulement une multitude d'insectes nécrophages, mais aussi des bactéries. A leur tour, ces bactéries vont fertiliser les sols ; les sels minéraux issus des décompositions vont nourrir les plantes par les racines ; ces plantes elles-mêmes vont nourrir des animaux végétariens, lesquels vont nourrir dés animaux carnivores, etc. Ainsi la vie et la mort s'entretiennent l'une l'autre, selon la formule d'Héraclite : « vivre de mort, mourir de vie. » Il faut s'émerveiller de cette étonnante organisation spontanée, mais ne pas l'idéaliser pour autant car c'est la mort qui régule tous les excès de naissances et toutes les insuffisances de nourriture. La Mère Nature est en même temps marâtre.

On peut se demander si les écosystèmes ne sont pas des sortes de computers, ordinateurs sauvages spontanément créés à partir des inter-computations entre les vivants, qui, bactéries, plantes, animaux, sont tous des êtres dont l'organisation et l'activité sont indissociables d'une organisation commutante et d'une activité cognitive. Même les plantes ont des stratégies, certaines de lutte les unes contre les autres pour l'espace ou le soleil. Ainsi, les radis sécrètent des substances nocives pour écarter d'autres végétaux de leur voisinage ; les arbres se bousculent dans les forêts pour chercher le soleil ; les fleurs ont leur manière d'attirer les insectes butineurs. On constate des phénomènes incessants d'inter-computations et d'inter-communications qui, à mon sens, établissent une entité computante globale.

De même que le marché économique est une sorte d'ordinateur numérique spontané, né de myriades de calculs et computations individuelles, qui régule en retour ces calculs et computations, de même les inter-computations entre les êtres vivants créent une sorte de super-computation (non numérique) qui régule les interactions.elles-mêmes. C'est la seule façon de comprendre pourquoi si nombreuses sont les fleurs — à commencer par les orchidées qui utilisent des stratégies d'attraction, de parure et de séduction pour les insectes, de façon que ceux-ci viennent butiner leur pollen ; et de comprendre aussi pourquoi les insectes eux-mêmes vont vers ces plantes. Autrement dit, bien des complémentarités deviendraient intelligibles en concevant l'écosystème comme une sorte d'être naturel spontané, aux milliards de têtes, de membres. Il en est de même de la notion de biosphère, écosystème suprême qui contient et englobe les écosystèmes de notre planète. Ainsi les notions d'écosystème et de biosphère introduisent-elles leurs richesses et leurs complexités à l'idée romantique de Nature.

Jusqu'à une époque récente, toutes les sciences découpaient arbitrairement leur objet dans le tissu complexe des phénomènes. L'écologie est la première qui traite du système global, avec ses constituants physiques, botaniques, sociologiques, microbiens, dont chacun relève d'une discipline spécialisée. La connaissance écologique nécessite une poly-compétence dans ces différents domaines et, surtout, une appréhension des interactions et de leur nature systémique.Les succès de la science écologique nous montrent que, contrairement au dogme de l'yperspécialisation, il existe une connaissance organisationnelle globale, seule capable d'articuler les compétences spécialisées pour comprendre les réalités complexes. De plus, le diagnostic d'un mal écologique appelle non pas une action destructrice sur une cible, mais une action régulatrice sur une interaction ; ainsi on intervient écologiquement contre un pathogène, non par l'emploi massif de pesticides, qui, pour détruire l'espèce jugée néfaste, vont détruire la plupart des autres espèces, mais par l'introduction dans le milieu d'une espèce antagoniste à l'espèce dangereuse, ce qui va permettre de réguler l'écosystème menacé. Nous sommes donc en présence d'une science de type nouveau, portant sur un système complexe, faisant appel à la fois aux interactions particulières et à l'ensemble global, qui ressuscite le dialogue et la confrontation entre les hommes et la nature, et qui permet des interventions mutuellement profitables aux uns et à l'autre.

Examinons maintenant l'aspect paradigmatique de la pensée écologisée. Je donne au mot paradigme le sens suivant : « La relation logique entre les concepts maîtres commandant toutes les théories et tous les discours qui en dépendent. » Ainsi, le grand paradigme de la culture occidentale du dix-septième au vingtième siècle disjoint le sujet et l'objet, le premier renvoyé à la philosophie, le second à la science : tout ce qui est esprit et liberté relève de la philosophie, tout ce qui est matériel et déterministe relève de la science. Ce même paradigme entraîne la disjonction entre la notion d'autonomie et celle de dépendance : l'autonomie n'a aucune validité dans le cadre du déterminisme scientifique, et, dans le cadre philosophique, elle chasse l'idée de dépendance. Or la pensée écologisée doit nécessairement briser ce carcan et se référer à un paradigme complexe où l'autonomie du vivant, conçu comme être auto-éco-organisateur, est inséparable de sa dépendance.

L'organisme d'un être vivant (auto-éco-organisateur) travaille sans arrêt, donc, pour s'automaintenir, dégrade son énergie. Il a besoin de la renouveler en puisant dans son environnement, et, par là même, il dépend de ce dernier. Ainsi nous avons besoin de la dépendance écologique pour pouvoir assurer notre indépendance. Autrement dit, la relation écologique nous amène très rapidement à une idée apparemment paradoxale : pour être indépendant, il faut être dépendant. Et plus on veut gagner son indépendance, plus il faut la payer par de la dépendance. Ainsi, notre autonomie matérielle et spirituelle d'êtres humains dépend non seulement de nourritures matérielles, mais aussi de nourritures culturelles, d'un langage, d'un savoir, de mille choses techniques et sociales. Plus notre culture nous permettra la connaissance de cultures étrangères et de cultures passées, plus notre esprit aura des chances de développer son autonomie.

L'auto-éco-organisation signifie aussi, plus profondément, que l'organisation du monde extérieur est inscrite à l'intérieur de notre propre organisation vivante. Ainsi le rythme cosmique de la rotation de la Terre sur elle-même, qui fait alterner le jour et la nuit, se retrouve aussi à l'intérieur de nous sous forme d'une horloge biologique interne ; celle-ci détermine notre rythme nycthéméral autonome, lequel manifeste sa périodicité, sans nul stimulus extérieur, chez un sujet, humain vivant sans montre dans une caverne. De même le rythme des saisons est-il inscrit à l'intérieur des organismes végétaux et animaux. Certaines plantes commencent à sécréter leur sève à partir de l'accroissement de la durée du jour, d'autres à partir de l'intensification de la lumière solaire. Pour la plupart des animaux, le printemps est la saison des amours, des copulations, de la reproduction. Autrement dit, le rythme cosmique externe des saisons se retrouve à l'intérieur des êtres vivants, de même que nous avons pris du cosmos, pour l'intégrer à nos sociétés, l'organisation du temps qui est celle de notre calendrier et de nos fêtes. Ainsi le monde est en nous, en même temps que nous sommes dans le monde.

Nous ne sommes pas insulaires

C'est ici qu'il nous faut totalement abandonner la conception insulaire de l'homme : nous ne sommes pas des extra-vivants, des extra-animaux, des extra-mammifères, des extra-primates. Nous ne sommes pas détachés des primates, nous sommes devenus des super-primates en développant des qualités qui étaient sporadiques, ou amorcées chez les singes, comme le bipédisme, la chasse ou l'utilisation des outils. Nous ne sommes pas détachés des mammifères, nous sommes des super-mammifères marqués à jamais par notre relation intime, chaude, intense d'être inachevé non seulement à la naissance mais jusqu'à la mort, avec notre mère, ainsi que par la relation entre les frères et sœurs dans une portée, source de l'amour, de l'affection, de la tendresse, de la fraternité humaines. Nous sommes des super-mammifères, des super-vertébrés, des super-animaux, des super-vivants. Cette idée fondamentale signifie, du coup, que non seulement l'organisation biologique, animale, mammifère, etc., se trouve dans la Nature, à l'extérieur de nous, mais aussi dans notre nature, à l'intérieur de nous.

Comme tous les êtres vivants, nous sommes aussi des êtres physiques. Nous sommes constitués par des macro-molécules complexes remontant à une époque prébiotique de la Terre : les atomes de carbone de ces molécules, indispensables à la vie, se sont formés dans le creuset de soleils ayant précédé le nôtre, de la rencontre de noyaux d'hélium. Enfin, toutes les particules qui se sont liées en hélium datent des premières secondes de l'univers. Ainsi, en même temps que nous sommes dans un monde physique, ce monde physique, dans son organisation physico-chimique, est constitutivement en nous. Voici donc un principe fondamental de la pensée écologisée : non seulement on ne peut disjoindre un être autonome (Autos) de son habitat cosmo-physique et biologique (Oikos), mais il faut aussi penser qu'Oikos est dans Autos sans pourtant qu'Autos cesse d'être autonome, et, en ce qui concerne l'homme, relativement étranger au monde qui est pourtant le sien. En effet, nous sommes intégralement les enfants du cosmos. Mais par l'évolution, par le développement particulier de notre cerveau, par le langage, par la culture, par la société, nous lui sommes devenus étrangers, nous nous sommes distanciés de lui et nous nous en sommes marginalisés.

Pour comprendre notre situation, je reprendrai la parabole du mathématicien G. Spencer-Brown. Il disait à peu près : « Supposons que l'univers veuille prendre conscience de lui-même. Que ferait-il ? Eh bien, l'univers serait obligé de dégager de lui une sorte de pédoncule, une sorte de bras de poulpe qu'il éloignerait de lui de façon à pouvoir se regarder lui-même. Mais, au moment où ce bras s'éloigne, où l'extrémité de ce bras se retourne sur l'univers pour le regarder, elle cesse d'en faire vraiment partie et lui devient étrangère. Ainsi l'univers échoue à se connaître, là où il a réussi : au moment où il a réussi à se connaître, il est trop tard, ce qui le connaît s'en est, d'une certaine façon, autonomisé (3). » Certains ont pensé définir l'homme par disjonction et opposition à la nature ; d'autres par l'intégration à la nature. Or, nous devons nous définir à la fois par l'insertion mutuelle et par notre distinction par rapport à la Nature. Nous vivons cette situation paradoxale.

Nous sommes aujourd'hui arrivés au moment historique où le problème écologique nous demande de prendre simultanément conscience de notre relation fondamentale avec le cosmos et de notre étrangeté. Toute l'histoire de l'humanité est histoire d'interaction entre la biosphère et l'homme. Le procès s'est intensifié avec le développement de l'agriculture, qui a profondément modifié le milieu écologique. De plus en plus, s'est créée une sorte de dialogue (relation à la fois complémentaire et antagoniste) entre la sphère anthropo-sociale et la nature. L'homme doit cesser d'agir comme un Gengis Khan de la banlieue solaire et se considérer, non pas comme le berger de la vie, mais comme le copilote de la Nature. Un double-pilotage est désormais requis par la conscience écologique : l'un, profond, qui vient de toutes les sources inconscientes de la vie et de l'homme, et l'autre, celui de notre intelligence consciente.

La conscience écologique peut être très facile dès qu'il s'agit de maux, de nuisances : voilà un Tchernobyl, voici un Seveso, voici une catastrophe. Mais la pensée écologisée est très difficile parce qu'elle contredit des principes enracinés en nous dès l'école élémentaire, où l'on nous apprend à faire des coupures et des disjonctions dans le tissu complexe du réel, à isoler des domaines du savoir sans pouvoir désormais les associer. Puis on nous convainc qu'on est condamné à la clôture des disciplines, que leur isolement est indispensable, alors qu'aujourd'hui les sciences de la Terre et l'écologie montrent qu'un remembrement disciplinaire est possible. Nous sommes en quelque sorte commandés par un paradigme qui nous contraint à une vision segmentée des choses ; nous sommes habitués à penser l'individu séparé de son environnement et de son habitus, à enfermer les choses en elles-mêmes.

La méthode expérimentale a contribué à désécologiser les choses. Elle extrait un corps de son environnement naturel, le place dans un environnement artificiel contrôlé par l'expérimentateur, soumet ce corps à des tests déterminant ses réactions dans diverses conditions. On en est venu à croire que la seule réalité était celle surgissant dans les environnements artificiels (expérimentaux), tandis que ce qui se passait dans les environnements naturels n'était pas intéressant, faute de pouvoir isoler les variables et les facteurs. La méthode expérimentale s'est révélée stérile ou perverse lorsqu'on a voulu connaître un animal par son comportement en laboratoire et non dans son milieu naturel avec ses congénères. Elle a été incapable d'arriver aux constatations capitales effectuées par l'observation, dans leur écosystème, des chimpanzés. Là, on a découvert que ces animaux étaient omnivores, inventifs, capables de fabriquer des outils, de pratiquer la chasse ; on s'est rendu compte qu'il s'agissait d'êtres complexes, très divers par le caractère et l'intelligence, ne pratiquant pas l'inceste entre la mère et le fils, alors que l'on croyait l'interdit de l'inceste propre à l'homme. En d'autres termes, l'observation des êtres dans leur environnement naturel a permis de découvrir leur nature propre, alors que la méthode d'isolement détruisait l'intelligibilité de leur vie. Tout ce qui isole un objet détruit sa réalité même. Il ne suffit pas de dire « les êtres humains, les êtres vivants ne sont pas des choses » ; il convient d'ajouter que les choses elles-mêmes ne sont pas des choses, c'est-à-dire des objets clos.

Il faut cesser de voir l'homme comme un être surnaturel, et abandonner le projet formulé par Descartes, puis par Marx, de conquête et possession de la nature. Ce projet est devenu ridicule à partir du moment où l'on s'est rendu compte que l'immense cosmos, dans son infini, reste hors de notre atteinte. Il est devenu délirant à partir du moment où l'on s'est rendu compte que c'est le devenir prométhéen de la technoscience qui conduit à la ruine de la biosphère et, par là, au suicide de l'humanité. La divinisation de l'homme dans le monde doit cesser. Certes, il nous faut valoriser l'homme mais nous savons aujourd'hui que nous ne pouvons le faire qu'en valorisant aussi la vie : le respect profond de l'homme passe par le respect profond de la vie (4). La religion de l'homme insulaire est une religion inhumaine. La pression de la complexité des événements, l'urgence et l'ampleur du problème écologique nous poussent à changer nos pensées, mais nous avons également besoin d'une poussée intérieure visant à modifier les principes mêmes de notre pensée.

L'aspect métanational et planétaire du problème écologique est apparu dès les années 1969-1972. La menace écologique ignore les frontières. La pollution chimique du Rhin concerne la Suisse, la France, l'Allemagne, les Pays-Bas, les riverains de la mer du Nord. Nous avons vu l'extrême insolence du nuage de Tchernobyl : non seulement il n'a pas respecté les Etats nationaux, la division entre Europe de l'Est et Europe de l'Ouest, mais il a même débordé notre continent ! Le problème Tchernobyl rejoint ainsi ceux de l'accroissement du gaz carbonique dans l'atmosphère et du trou d'ozone sur l'Antarctique. Les problèmes fondamentaux sont planétaires, comme l'est le danger qui plane désormais sur l'humanité. C'est en ces termes que nous devons penser par rapport aux maux qui nous menacent, mais aussi par rapport aux trésors écologiques, biologiques et culturels à sauvegarder : la forêt amazonienne est un trésor biologique de l'humanité à préserver, comme, sur un autre plan, sont à préserver les diversités animales et végétales, ainsi que les diversités culturelles — fruits d'expériences multimillénaires, — qui, nous le savons aujourd'hui, sont inséparables des diversités écologiques. Plus rapidement et plus intensément que toutes les autres prises de conscience contemporaines, les prises de conscience écologiques nous entraînent à ne rien abstraire de l'horizon global, à tout penser dans la perspective planétaire.

Du même coup, nous sommes amenés à reposer le problème du développement en rejetant la notion — si grossière et si barbare, et qui a longtemps régné — selon laquelle le taux de croissance industrielle signifiait le développement économique et le développement économique signifiait le développement humain, moral, mental, culturel, etc. Alors que dans nos civilisations, dites développées, il existe un atroce sous-développement culturel, mental, moral et humain. On a voulu donner ce modèle aux pays du tiers-monde. Le mot développement doit être entièrement repensé et complexifié. Nous voici au moment où le problème écologique rejoint le problème du développement des sociétés et de l'humanité tout entière.

L'humanité est dans la biosphère, dont elle fait partie ; la biosphère est autour de la planète Terre, dont elle fait partie. Au cours des années récentes, James Lovelock a proposé l'hypothèse Gaia : la Terre et la biosphère constituent un ensemble régulateur qui lutte et résiste de lui-même contre les excès risquant de le dégrader (5). Cette idée peut passer pour la version euphorique de l'écologisme par rapport à la version pessimiste du Club de Rome. Ainsi, par exemple, Lovelock pense que Gaïa dispose de régulations naturelles contre la croissance de l'oxyde de carbone dans l'atmosphère, et trouverait d'elle-même des moyens naturels pour lutter contre les trous d'ozone apparus aux pôles. Cependant, nul système, même le mieux régulé, n'est immortel, et un organisme, même autoréparateur et autorégénérateur, meurt si un poison le touche à son point faible. C'est le problème du talon d'Achille. Aussi la biosphère, être vivant, même si elle n'est pas aussi fragile qu'on aurait pu le croire, peut être frappée de mort par l'action humaine.

Sauver la Terre-patrie

L'idée Gaïa repersonnalise la Terre, à un moment où, depuis vingt ans, c'est toute la planète Terre, dans ses profondeurs et son existence physique, qui est entrée dans l'ère des sciences systémiques : les sciences de la Terre ont fait leur jonction dans les années 60. Ces sciences multiples (Climatologie, météorologie, volcanologie, sismologie, géologie, etc.) ne communiquaient pas les unes avec les autres. Or les explorations de la tectonique des plaques sous-marines ont ressuscité l'idée de dérive des continents, lancée par Wegener au début du siècle, et ont révélé que l'ensemble de la Terre constituait un système complexe, animé par des mouvements et transformations multiples ; dès lors, on peut concevoir la Terre comme un être vivant, non pas au sens biologique, avec un ADN, un ARN (6), etc., mais dans le sens auto-organisateur et autorégulateur d'un être qui a son histoire, c'est-à-dire qui se forme et se transforme tout en maintenant son identité.

Ainsi il existe un système organisé nommé Terre, il existe une biosphère avec son autorégulation et son auto-organisation. Nous pouvons associer la Terre physique et la Terre biologique et considérer, dans sa complexité même, l'unité de notre planète. Or cette unité, elle s'était reconstituée à l'échelle humaine depuis la découverte de l'Amérique : Christophe Colomb avait fait entrer l'humanité dans l'ère planétaire. Depuis cette époque, l'humanité, diasporée au cours de soixante mille ans d'évolution, s'est trouvée en intercommunications de plus en plus étroite. Mais, en même temps que des solidarités nouvelles, se sont multipliés les antagonismes et les asservissements. Dans ce sens, nous sommes encore dans l'Age de fer de l'ère planétaire. Pour le meilleur et le pire, tout ce qui advient dans une partie du globe a une portée planétaire. De plus en plus, tout devenir local est en inter-rétroaction dans et avec le contexte global.

Enfin, dans ces années 1960-1970, qui ont vu à la fois l'essor de la science et de la conscience écologiques et celui des sciences de la Terre, la perte de l'Absolu et du Salut terrestre, la conscience enfin de l'itinérance humaine, les découvertes astrophysiques nous dévoilent un cosmos inouï où la Voie lactée n'est plus qu'une petite galaxie de banlieue, où la Terre, elle-même n'est plus qu'un micron perdu. L'Histoire humaine, sur la planète Terre, n'est plus téléguidée par Dieu, la Science, la Raison, les lois de l'Histoire. Elle nous fait retrouver le sens grec du mot « planète » : astre errant.

Nous savons désormais que la petit planète perdue est plus qu'un habitat c'est notre maison, home, Heima c'est notre matrice et, plus encore, c'est notre Terre-patrie. Nous avons appris ; que nous deviendrions fumée dans les soleils et glace dans les espaces.Certes, nous pourrons partir, voyage coloniser d'autres mondes. Mais c'est ici, chez nous, qu'il y a nos plaines, nos animaux, nos morts, nos vies. Il nous faut conserver, il nous faut sauver la Terre-patrie. C'est dans ces conditions que peut s'opérer en nous la convergence de vérités venues des horizons les plus divers, les uns des sciences, les autres des humanités, d'autres de la foi, d'autres de l'éthique, d'autres de notre conscience de vivre l'Age de fer planétaire.

C'est désormais sur cette Terre perdue dans le cosmos astrophysique, cette terre « système vivant » des sciences de la terre, cette biosphère Gaïa, que peut se concrétiser l'idée humaniste de l'époque des Lumières, qui reconnaît la même qualité à tous les hommes. Cette idée peut s'allier au sentiment de la nature de l'ère romantique, qui retrouvait la relation ombilicale et nourricière avec la Terre Mère. En même temps, nous pouvons faire converger la commisération bouddhiste pour tous les vivants, le fraternalisme chrétien et le fraternalisme internationaliste — héritier laïque et socialiste du christianisme — dans la nouvelle conscience planétaire de solidarité qui doit lier les humains entre eux et à la Nature terrestre.

Voir en ligne : /1989/10/MORIN/42105

(1) Précédents articles : Jacques Robin, « Le choix écologique », le Monde diplomatique, juillet 1989 ; Réné Passet, « Que l'économie serve la biosphère », le Monde diplomatique, août 1989 et Armand Petitjean, « Pour un contrat de l'homme avec la nature », le Monde diplomatique, septembre 1989.

(2) D. Meadows et al. ; Halte à la croisade, Fayard, Paris, 1972

(3) G. Spencer-Brown, Laws of Form, Bantam Books, New-York, 1972

(4) voir Edgar Morin, la Méthode, tome II, la Vie de la vie, le Seuil, Paris, 1980.

(5) James Lovdock, La Terre est un être vivant. L'hypothèse Gaïa, Le Rocher, Paris, 1986.

(6) Les ARN, ou acides ribonucléiques, sont des copies quasi-conformes des. séquences génétiques portées dans les chromosomes par les molécules d'ADN (acide désoxyribonucléique).

Voir aussi les courriers des lecteurs dans nos éditions de novembre, décembre 1989 et février 1990.

Par MORIN EDGAR (1)|PG:1 ;18 ;19

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