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Received yesterday — 9 June 2026 Le Courrier des Stratèges

Christine Cotton ? ou l'éloge de la phronèsis

Christine Cotton ? ou l'éloge de la phronèsis

par Eric Verhaeghe

Une statisticienne s'est éteinte le 1er juin, après avoir passé trois ans à compter ce que d'autres voulaient qu'on cesse de regarder. Sa disparition dit quelque chose de notre époque : nous avons gagné, au début de 2022, la bataille du passe sanitaire — et perdu, sans la voir, celle qui a suivi. Non plus par la contrainte, mais par la gestion silencieuse de nos comportements.

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Il y a des femmes dont le courage ne fait pas de bruit, qui ne haussent jamais le ton, qui n'ont pour seule arme qu'une colonne de chiffres tenue avec entêtement contre l'air du temps, et Christine Cotton, biostatisticienne de métier, vingt-cinq ans de méthodologie pour Roche, Sanofi, Janssen avant de retourner cette compétence contre l'industrie qui l'avait formée, fut, pendant de longues années, de celles-là.

Elle est morte le 1er juin, en Suisse, au terme d'une longue souffrance physique qu'elle disait insupportable, après avoir laissé un message d'adieu. Elle laisse un rapport de plus de quatre cents pages sur les pratiques méthodologiques de l'essai clinique du vaccin Pfizer — non pas un pamphlet, non pas une profession de foi, mais une lecture patiente des documents réglementaires à l'aune des bonnes pratiques cliniques. Elle ne demandait rien d'autre que ce que demande tout savant : qu'on puisse vérifier. C'est, à le bien regarder, la chose la moins révolutionnaire du monde. C'est aussi celle qui, en notre époque, suffit à faire de vous un ennemi.

Christine Cotton, la lanceuse d’alerte anti-Pfizer, est morte
Biostatisticienne reconnue, critique acharnée des essais cliniques des injections ARN Covid, Christine Cotton est décédée début juin 2026 après avoir publié un bouleversant message d’adieu. Figure incontournable du débat sanitaire français, elle avait consacré les cinq dernières années à dénoncer ce qu’elle considérait comme les failles méthodologiques des
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Je voudrais partir d'elle pour dire où nous en sommes, quatre ans après. Ce texte accompagne l'hommage que lui rend le Courrier en vidéo.

Ce que nous avons gagné, et qui était réel

Rappelons-nous, car la mémoire est courte. À l'hiver 2021-2022, la France vivait sous un régime d'exception devenu ordinaire : un passe qu'il fallait dégainer pour entrer dans un café, monter dans un train, parfois voir un médecin. Le pays s'était coupé en deux — les admis et les empêchés — sur un critère que l'État ajustait à sa guise. Nous fûmes nombreux à nous organiser, parfois de façon publique, souvent dans une clandestinité que le gouvernement suspectait, pour combattre une scission organisée de la société. Et le 14 mars, le passe vaccinal était suspendu.

Soyons honnêtes sur la causalité, car c'est la condition pour être cru. Le gouvernement a expliqué qu'il levait la mesure parce que la vague refluait, et il avait, sur le plan épidémiologique, des arguments. Les opposants ont lu dans ce retrait leur victoire, et ils avaient, sur le plan politique, des raisons. Je suppose que les deux lectures sont vraies à la fois, et que la concomitance n'est pas tout à fait un hasard. Un pouvoir cède rarement à la seule rue ; mais il choisit le moment de céder en regardant la rue. La mobilisation n'a peut-être pas renversé la table. Elle a rendu le maintien du passe politiquement coûteux. C'est déjà une victoire, et il ne faut pas en rougir.

Seulement voilà : on n'avait gagné qu'une bataille, et la plus visible. La plus médiatique, la plus frontale, la plus facile à raconter. Pendant qu'on la livrait, une autre se préparait, qu'on ne nous a pas annoncée parce qu'elle ne se déclare jamais.

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Le détour par Tocqueville, qui avait tout vu

Il faut relire les pages de La Démocratie en Amérique sur ce que Tocqueville appelait le despotisme doux. Il imaginait un pouvoir qui ne tyranniserait pas les hommes mais les materait, qui ne briserait pas les volontés mais les amollirait, un pouvoir « absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux » qui travaillerait au bonheur des citoyens à condition d'en être l'unique arbitre, et qui aimerait que ceux-ci se réjouissent, pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Il manquait à Tocqueville, pour que sa prophétie fût complète, un outil qu'il ne pouvait pas concevoir : la science du comportement. La possibilité technique de ne plus contraindre les conduites, mais de les incliner. De ne plus interdire, mais d'architecturer le choix pour qu'il tombe de lui-même du bon côté.

Tocqueville, père fondateur de la théorie de l’avachissement
Voici la huitième livraison de la Liberty Academy. Elle est essentielle puisqu’elle clôture le premier trimestre de cours... et qu’elle aborde la pensée de Tocqueville !
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Cet outil existe. Il porte un nom anodin, presque attendrissant : le nudge, le coup de coude. La théorie, formulée par Thaler et Sunstein, part d'une intuition juste — nous décidons mal, par biais, par paresse, par peur — pour en tirer une conclusion qui ne l'est pas : puisque vous décidez mal, d'autres décideront le cadre dans lequel vous déciderez. La Grande-Bretagne a institué dès 2010 une « Nudge Unit ». La France a passé dès 2018 un accord-cadre avec cette équipe, qui a ouvert son bureau parisien adossé à la Direction interministérielle de la transformation publique. On ne nous l'a pas caché. On ne nous l'a pas dit non plus. C'est entre les deux que se loge le despotisme doux : dans ce qui est public sans jamais être annoncé.

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Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas

Bastiat nous a légué la seule grille d'économie politique dont on ne se lasse pas : il y a ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas. Ce qu'on a vu, en 2022, c'est le passe levé, les terrasses rouvertes, la victoire. Ce qu'on n'a pas vu, c'est le déplacement du front. La contrainte légale, trop visible, trop contestable, trop génératrice de convois, a cédé la place à quelque chose de plus fin : la gestion des publics.

Bastiat, le libertarien du visible et de l’invisible !
Dans cette nouvelle livraison de la Liberty Academy, je passe en revue les éléments les plus importants de la philosophie du français Frédéric Bastiat. Essentiel pour comprendre la liberté.
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Que l'État ait recouru, pendant la crise, à des techniques d'influence émotionnelle n'est pas une hypothèse : c'est documenté. Outre-Manche, les minutes du groupe consultatif comportemental recommandaient en mars 2020 d'augmenter « le niveau de menace personnelle perçue » chez les récalcitrants au moyen d'un « message émotionnel percutant ». On a, en clair, décidé d'avoir peur pour nous, et de nous la distribuer à dose utile. Ce qui valait pour la pandémie ne s'est pas évaporé avec elle. L'appareil, une fois rodé, cherche son emploi.

Au-delà de ce socle avéré commence le terrain où je dois avancer en disant ce que je sais, ce que je suppose, et ce que j'ignore — car c'est précisément le respect de cette frontière qui sépare la critique du délire. Ce que je sais : la segmentation psychométrique des populations est une technique mûre, qu'aucune entreprise de marketing politique sérieuse n'ignore plus. Des modèles de personnalité comme HEXACO — six dimensions, dont l'honnêteté-humilité — permettent de classer, de prédire, d'anticiper les réactions d'un public à un message. Ce que je suppose : qu'il serait naïf d'imaginer que ces outils, disponibles pour vendre une lessive ou un candidat, s'arrêtent pudiquement à la porte de la gestion des dissidences. Ce que j'ignore : l'ampleur exacte, les commanditaires, le degré de coordination. Je me garderai d'inventer ce que je ne peux pas établir. Mais l'asymétrie est troublante : on connaît par cœur la psychologie de ceux qui doutent ; ceux qui doutent, eux, ne savent rien de la machine qui les étudie.

Ce n'est pas nouveau : c'est très français

Car la neutralisation des oppositions par l'intérieur n'a rien d'une nouveauté technologique. C'est une très vieille spécialité française, et il suffit d'ouvrir nos archives. La Convention avait ses comités et ses indicateurs ; la monarchie de Juillet, ses mouchards ; la République, ses agents provocateurs glissés dans les cortèges pour les pousser à la faute qui justifierait la charge. Le procédé est constant, seuls changent les moyens : on n'interdit pas une opposition sérieuse, c'est trop coûteux et cela en fait des martyrs ; on la rend ridicule, on l'excite jusqu'à l'outrance, on l'enferme dans sa propre caricature.

Je me demande — et je le pose comme une question, non comme un verdict — si une part de ce que nous avons pris, ces trois dernières années, pour la spontanéité du camp des résistants ne relevait pas de cette mécanique ancienne. Non pas nécessairement des infiltrés au sens du roman d'espionnage ; plus simplement, des amplificateurs : ceux qui, à chaque débat naissant, tirent vers l'hystérie, dressent les sceptiques les uns contre les autres, transforment une exigence de transparence en foire aux invectives. Qu'ils soient mandatés ou seulement utiles, le résultat est le même, et c'est le seul qui compte : aucune construction politique sérieuse ne tient debout dans le vacarme. L'hystérisation n'est pas un dérapage du débat. Dans bien des cas, j'en viens à le croire, elle en est la fonction. On ne tue plus les idées : on les noie dans le bruit qu'on a soi-même organisé autour d'elles.

Pendant ce temps, la plomberie

Et tandis que nous nous épuisions à ces querelles, on posait tranquillement les tuyaux. C'est la règle d'or de l'époque : le spectacle occupe le devant, l'infrastructure s'installe à l'arrière. Identité numérique, portefeuille d'identité européen, projet d'euro numérique programmable, interconnexion des fichiers : l'architecture d'un contrôle fin des existences se met en place pièce par pièce, pendant que l'attention publique est captée par la polémique du jour. Comme l'orage qui fixe le regard à l'horizon pendant que l'eau, sous nos pieds, monte sans bruit. Le passe sanitaire n'était qu'un prototype, maladroit parce que visible. Ce qui vient sera invisible parce que commode. On ne nous imposera pas la traçabilité : on nous la rendra si pratique que la refuser passera pour une excentricité.

Dernier mot

Que faire, alors ? Ni la fuite dans le déni, ni la fuite dans la fureur — qui sont les deux versants d'une même défaite, et précisément les deux ornières où l'on souhaite nous voir tomber. Les Grecs avaient un mot pour la vertu qui manque le plus à notre temps : la phronèsis, que nos traducteurs rendent par prudence et qu'Aristote plaçait au-dessus des autres vertus intellectuelles parce qu'elle seule sait appliquer le vrai au particulier, dans le concret, au bon moment, dans la juste mesure. Non pas la raison froide des calculateurs, non pas la passion chaude des excités, mais le discernement de l'homme qui pèse, qui doute à bon escient, qui tient sa colère et n'abdique pas son jugement.

Opposer, à la fabrique de la peur, la plus subversive des armes en régime d'hystérie organisée : la rigueur, la patience, le chiffre vérifiable, l'obstination tranquille de qui refuse à la fois de se taire et de hurler, tels que la bio-staticienne Christine Cotton avait déployés dans son étude documentée sur les vaccins ARN injectés en urgence et sans précaution. Voilà l'héritage indispensable qui doit nous guider, et qui vaut bien mieux qu'un mausolée. La phronèsis n'est pas une posture ; c'est un travail. Le seul, peut-être, qui résiste à ceux qui ont appris à manipuler tout le reste.

Elle a tenu sa colonne de chiffres jusqu'au bout. À nous de tenir la nôtre.

Received — 8 June 2026 Le Courrier des Stratèges

Présidentielle 2027 ? ou la République en délibéré

Et si la principale échéance de la prochaine présidentielle n'était pas une élection, mais une audience ? Le 7 juillet, à treize heures trente, une cour d'appel dira un mot qui pèsera plus lourd qu'un congrès. L'affaire en dit moins sur le Rassemblement national que sur un pays qui a pris l'habitude de trancher ses questions politiques ailleurs que dans l'isoloir.

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Il existe des dates qui ne paient pas de mine, qui se logent dans un agenda judiciaire entre deux renvois et trois remises, qui n'ont l'air de rien pour qui ne suit pas l'affaire, et le 7 juillet 2026, à treize heures trente, est de celles-là : la cour d'appel de Paris y rendra son délibéré sur l'inéligibilité de Marine Le Pen. Treize heures trente. L'heure creuse de la digestion, celle où les rédactions somnolent et où les Français retournent à leur travail. C'est à cette heure-là, j'imagine, qu'on aura choisi de dire si la principale opposante au pouvoir pourra, ou non, se présenter devant les électeurs en 2027.

Une heure. Une cour. Une candidature suspendue à un mot.

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L'audience qui vaut un congrès

Rappelons les faits, car ils sont précis et méritent de l'être. En première instance, le 31 mars 2025, Marine Le Pen avait été condamnée dans l'affaire des assistants parlementaires du Front national à quatre ans de prison dont deux fermes, cent mille euros d'amende, et cinq ans d'inéligibilité assortis de l'exécution provisoire — c'est-à-dire applicable immédiatement, sans attendre l'appel. Le procès en appel s'est tenu du 13 janvier au 12 février 2026. Le parquet général y a requis la confirmation des condamnations et de cinq ans d'inéligibilité, mais cette fois sans exécution provisoire. La nuance est technique ; ses effets sont vertigineux. Et le délibéré, donc, le 7 juillet.

Voilà le décor. Maintenant, regardons les deux camps, parce qu'il y a deux camps et qu'aucun n'a tout à fait tort.

D'un côté, ceux qui se réjouissent. Nul n'est au-dessus des lois, disent-ils, et le détournement de fonds publics européens, si détournement il y a, ne saurait être lavé par le suffrage. L'argument est sérieux. On ne le balaiera pas d'un revers de main libertarien : un État de droit qui exempterait ses puissants de la règle commune ne serait plus un État de droit. De l'autre côté, ceux qui crient au déni de démocratie : écarter par une décision de justice la candidate que les sondages placent en tête, n'est-ce pas, disent-ils, confier au juge le soin de faire ce que l'électeur s'apprêtait à défaire ?

Je ne trancherai pas entre ces deux cris. Ce qui me retient, c'est ce qu'ils ont en commun. Les deux camps, sans se l'avouer, sont d'accord sur un point : le véritable électeur, en 2027, siège peut-être en robe. L'un s'en félicite, l'autre s'en désole. Aucun ne conteste le fait. Et le fait, à le bien regarder, est l'événement.

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Ce que Tocqueville avait vu venir

Il faut ici faire un détour, et le faire par l'Amérique, parce qu'un Français de 1835 y a vu ce que nous vivons en 2026. Tocqueville, parcourant la jeune République américaine, fut frappé par une singularité qu'il consigna dans De la démocratie en Amérique avec sa netteté coutumière : « Il n'est presque pas de question politique, aux États-Unis, qui ne se résolve tôt ou tard en question judiciaire. » Il observait une société où l'on portait devant les tribunaux ce que d'autres portaient sur les barricades. Il y voyait, faut-il le dire, un trait plutôt rassurant : le procès plutôt que l'émeute, l'avocat plutôt que le pavé.

Mais Tocqueville était trop fin pour ne pas apercevoir le revers. Quand tout devient justiciable, le juge cesse d'être l'arbitre des litiges pour devenir l'arbitre des destins. Il ne dit plus seulement le droit entre deux parties ; il dit le possible et l'impossible à un peuple entier. Et ce glissement, qui s'opère sans coup d'État, sans char dans la rue, sans rien de ce qui rend une tyrannie reconnaissable, est précisément le plus difficile à nommer. Il a la douceur des choses légales. C'est, transposé à notre objet, l'exacte définition du despotisme doux que le même Tocqueville décrivait au tome second : un pouvoir qui ne brise pas les volontés, qui les amollit, qui les plie, et qui finit par tenir chaque citoyen « comme des chiens battus qui demeurent peureux toute leur vie ». Nous n'en sommes pas là. Mais la pente, je suppose, est celle-là.

Le juge n'a rien usurpé. Il applique la loi qu'on lui a donnée. La question n'est pas sa probité ; elle est notre habitude. Nous avons pris l'habitude de demander au tribunal ce que nous ne savons plus régler par le vote.

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Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas

Bastiat nous a légué une discipline du regard : derrière l'effet visible, chercher les effets qu'on ne voit pas. Appliquons-la.

Ce qu'on voit, c'est une candidate empêchée, ou autorisée — selon ce que dira la cour. C'est un scrutin amputé d'un nom, ou maintenu avec lui. C'est un titre de presse, un soir de juillet, et l'agitation qui suivra.

Ce qu'on ne voit pas, c'est plus grave et plus lent. C'est un corps électoral qui apprend, élection après élection, à ne plus tenir son bulletin pour l'acte décisif. Qui prend le pli d'attendre, avant de voter, de savoir qui aura le droit de recevoir son vote. Qui intègre, sans même le formuler, que le premier tour se joue en amont, dans des prétoires, sur des questions de procédure dont il ne maîtrise ni le calendrier ni le vocabulaire. Ce citoyen-là ne se révolte pas. Il se retire. Il développe, à l'endroit de la chose publique, cette espèce d'ardeur de mouton qui suit le mouvement sans plus croire qu'il le commande. On ne mesure pas ce retrait dans les sondages d'intention de vote. On le mesurera, plus tard, dans les taux d'abstention, dans la défiance, dans le sentiment diffus que l'élection est une cérémonie dont l'issue se décide en coulisses. Ce qu'on ne voit pas, c'est le consentement qui s'effrite.

Et le consentement est tout. Une démocratie ne tient pas par ses procédures ; elle tient par la croyance partagée que ces procédures décident. Le jour où cette croyance s'use, les procédures restent, et la démocratie s'en va. Seuls demeurent les gestes.

Ce n'est pas nouveau, c'est très français

Qu'on ne s'y trompe pas : la tentation d'écarter l'adversaire plutôt que de le battre n'est pas une invention de notre temps. Elle est, à vrai dire, l'un des plus vieux réflexes de notre histoire politique. La Révolution, qui inventa tant de choses admirables, inventa aussi la proscription comme mode de gouvernement : on ne discutait pas le Girondin, on le décrétait hors-la-loi. La Restauration eut ses listes, l'épuration de 1944 les siennes, et chaque régime, en s'installant, dressa l'inventaire de ceux qu'il fallait rendre inéligibles, indignes, ou simplement absents. La France a toujours eu un faible pour la solution qui consiste à retirer un nom plutôt qu'à gagner un argument.

Je ne compare pas les peines. Une condamnation pour détournement de fonds n'est pas une proscription révolutionnaire, et il serait malhonnête de feindre de le croire. Je note seulement la permanence d'un tropisme : la préférence française pour l'exclusion sur la persuasion, pour le couperet sur le débat, pour la liste sur le vote. Les régimes changent, les motifs se raffinent, les procédures se civilisent. Le geste, lui, demeure étrangement stable.

Nous avons changé les formes. Nous n'avons pas changé le penchant.

Pendant ce temps

Et pendant que tout un pays guette une heure de délibéré et commente un sondage Odoxa — Bardella à 32 % au premier tour, vainqueur au second quel que soit l'adversaire ; Mélenchon et Philippe au coude-à-coude pour la deuxième place, à un point l'un de l'autre ; le candidat de la France insoumise lançant sa campagne devant 26 000 personnes à Saint-Denis en annonçant que « la primaire est finie » —, pendant ce temps, donc, un autre chiffre court sans faire de bruit. Ce n'est ni le 32 %, ni le 52-48. C'est la part, lentement croissante, de citoyens qui ne croient plus que leur voix tranche quoi que ce soit.

Ce chiffre-là, aucun institut ne le titre. Il n'a pas la beauté virale d'un duel de second tour. Mais c'est le seul qui dise vraiment l'état du régime. Une République se porte bien quand ses électeurs se disputent le résultat. Elle se porte mal quand ils se demandent si le résultat dépend encore d'eux. Nous en sommes, peut-être, à ce point de bascule où la question cesse d'être qui va gagner pour devenir qui aura le droit de concourir — et c'est une tout autre question, qui n'appelle plus le même genre de réponse.

Dernier mot

Que ferait une société libre, à notre place ? Elle ne mettrait pas son avenir en délibéré. Elle ne suspendrait pas le sort d'une nation à l'heure d'une audience, fût-elle parfaitement régulière. Non qu'elle méprise la justice — au contraire, elle la tiendrait pour trop précieuse pour la charger de ce qui n'est pas son office. Le rôle du juge est de dire le droit entre des parties, non de composer la liste des candidats qu'un peuple aura le droit de départager. Quand on lui confie cette seconde tâche, on l'abîme, et l'on s'abîme avec lui.

Une société libre, surtout, cesserait de croire que la souveraineté tient tout entière dans le rite quinquennal d'un bulletin déposé dans une urne, puis confisqué pour cinq ans. Elle chercherait à rapprocher la décision du citoyen, à la rendre continue plutôt que ponctuelle, vérifiable plutôt que déléguée, vivante plutôt que cérémonielle. Il existe des chemins pour cela, dont certains portent déjà des noms — démocratie directe, démocratie liquide, sécession des consciences qui décident d'abord d'être souveraines d'elles-mêmes avant de l'être d'un pays. Je ne prétends pas qu'ils soient mûrs. Je dis seulement qu'on les cherchera, tôt ou tard, le jour où l'on aura compris qu'un peuple qui attend de ses tribunaux qu'ils lui désignent ses candidats a déjà, sans s'en apercevoir, cessé de se gouverner.

Le 7 juillet, à treize heures trente, une cour dira son mot. Elle dira le droit, et elle le dira sans doute correctement. Ce n'est pas elle qu'il faut regarder. C'est nous, qui attendons d'elle, désormais, qu'elle nous dise ce que nous n'osons plus décider nous-mêmes.

Received — 6 June 2026 Le Courrier des Stratèges

Lyhanna, victime de l'inertie administrative

Et si le vrai danger n'était pas la malveillance, mais l'absence de zèle ? Un dossier qui met treize jours à franchir quatre-vingts kilomètres, des semaines à être ouvert, et jamais le temps d'une garde à vue. La mort de Lyhanna, onze ans, dit moins sur un homme que sur des administrations qui ne se sont, à aucun moment, senties obligées de bien faire leur travail.

Lyhanna, victime de l'inertie administrative
Lyhanna, victime de l'inertie administrative

Il existe des objets si ordinaires qu'on ne les regarde plus : une chemise cartonnée, un parapheur posé sur le coin d'un bureau, une enveloppe de papier kraft qui attend, dans le bac du courrier sortant, qu'une main veuille bien l'affranchir. Celui dont je veux parler ici — un dossier de plainte pour viol sur une enfant de dix ans, constitué le 22 août 2025 à la gendarmerie de Plaisance-du-Touch — a voyagé, paraît-il, par la poste. En format papier. Et il a mis treize jours pour aller du parquet de Toulouse à celui d'Auch. Pas un appel téléphonique, pas un courriel. Une enveloppe, et le temps qu'elle traverse la Gascogne.

Je commence par ce détail parce qu'il contient tout le reste. On voudrait croire qu'un drame de cette nature suppose une faute spectaculaire, un complot, une grande lâcheté. Il n'en est rien. À le bien regarder, il a suffi d'une suite de petites atonies, chacune excusable, aucune coupable à elle seule, pour qu'un homme déjà signalé demeure libre, et qu'une enfant meure.

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Ce que contenait l'enveloppe

Rappelons les faits, puisqu'ils sont établis et qu'ils se passent de commentaire. Lyhanna, onze ans, a disparu le 29 mai près de Fleurance, dans le Gers ; son corps a été retrouvé le 4 juin, l'autopsie ne permettant pas, à ce stade, d'établir les causes de la mort. Le principal suspect, un homme de quarante et un ans, a été interpellé dès le lendemain de la disparition et placé en garde à vue en quelques heures. Il est présumé innocent, et le restera tant qu'un tribunal n'aura pas dit le droit. Mais il était, depuis des années, visé par plusieurs procédures pour des faits de même nature.

La plainte d'août 2025 n'était pas un soupçon en l'air. Selon une source proche du dossier, elle comportait des auditions, une expertise psychologique, un certificat médical faisant état de lésions « jugées sans ambiguïté », et le suspect y était identifié. Tout y était, donc, pour agir vite. On n'a pas agi vite. Le dossier, arrivé à Auch, y serait resté plusieurs semaines sans traitement : près d'un mois pour être examiné, un mois et demi de plus pour qu'un service enquêteur soit désigné, lequel ne le fut, semble-t-il, qu'au début de l'année 2026. Et jamais, dans cet intervalle, le suspect ne fut placé en garde à vue. L'affaire, dit la même source, « aurait été traitée comme une procédure ordinaire, de vol, de braquage ou d'extorsion » — non comme ce qu'elle était.

Il faut être juste : l'institution elle-même a reconnu la défaillance. Le garde des Sceaux a présenté des excuses à la famille ; le ministère a ordonné des inspections, et n'écarte pas des sanctions devant le Conseil supérieur de la magistrature. Surtout, il a livré l'aveu qui éclaire tout le dossier : « aucune difficulté particulière de moyens » ne saurait expliquer ces délais. Le parquet d'Auch comptait quatre magistrats et ne croulait sous aucun stock. Voilà qui désarme par avance la consolation habituelle. Ce n'est pas l'histoire d'une administration débordée. C'est l'histoire d'une administration disponible qui n'a pas jugé que cela pressât.

Tocqueville l'avait vu venir

On cherche un coupable, et l'on ne trouve qu'un mécanisme. C'est précisément ce que Tocqueville redoutait lorsqu'il décrivait, au tome second de La Démocratie en Amérique, ce pouvoir administratif qui « ne tyrannise point » mais « gêne, comprime, énerve, éteint », et finit par réduire les hommes à n'être « qu'un troupeau d'animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger ». On retient d'ordinaire la formule pour dénoncer la surveillance et la contrainte. On oublie son revers, qui est ici le sujet : ce pouvoir tutélaire ne se contente pas d'étouffer l'initiative des gouvernés ; il dilue aussi, en lui-même, la responsabilité des gouvernants.

Car le propre d'une administration très centralisée, très procédurale, très hiérarchique, c'est que chacun y obéit et que personne n'y répond. Le gendarme a recueilli la plainte : il a fait son office. Le parquet de Toulouse l'a transmise : il a fait son office. Celui d'Auch l'a enregistrée, puis l'a mise dans la pile : il a fait, lui aussi, son office. Chaque maillon est en règle ; la chaîne, elle, ne mène nulle part. La faute, introuvable, s'est évaporée entre les bureaux. Et une administration où nul ne se sent personnellement comptable d'un dossier finit par ne se sentir obligée de rien.

Ce qu'on voit, ce qu'on ne voit pas

Bastiat nous a appris à distinguer, en toute chose publique, ce qu'on voit de ce qu'on ne voit pas. Appliquons la leçon. Ce qu'on voit, c'est l'État qui s'affiche : les circulaires de politique pénale faisant des violences sexuelles sur mineurs une « priorité absolue », les plans, les annonces, les ministres réunis en urgence à Matignon. Ce qu'on ne voit pas, c'est le seul endroit où tout cela aurait dû devenir un acte : un magistrat décrochant son téléphone, un enquêteur saisi dans la semaine, une garde à vue ordonnée tant que l'homme était encore à portée. La priorité existait sur le papier. Elle n'a, nulle part, rencontré une volonté.

Et voici le paradoxe que je suppose au cœur de l'affaire. L'État qui n'a pas trouvé, en neuf mois, le temps d'entendre un suspect identifié est le même qui sait verbaliser un excès de vitesse en quelques secondes, prélever un impôt à la source en temps réel, dématérialiser, tracer, contrôler. Les moyens existent ; c'est le zèle qui se distribue mal. On en met beaucoup là où l'administration se sert elle-même, et fort peu là où elle devrait servir. La machine est rapide pour ce qui la nourrit, lente pour ce qui l'oblige.

Ce n'est pas nouveau, c'est très français

Il serait malhonnête de présenter cela comme un accident isolé. Avant Lyhanna, il y eut d'autres prénoms, d'autres dossiers, d'autres signaux laissés sans suite, que la mémoire publique a rangés côte à côte sans jamais en tirer la leçon. C'est qu'il s'agit, à le bien regarder, d'un trait ancien de notre administration : la préférence du formalisme sur le résultat, de la procédure régulière sur la mission accomplie, du j'ai transmis sur le j'ai agi. On y respecte la forme comme on respecte un rite, avec le sentiment du devoir rempli au moment précis où le devoir est trahi.

Le plus révélateur, ce sont les remèdes qu'on annonce. Le ministre s'interroge — et il a raison — sur le point de savoir si ses propres circulaires ont été appliquées. Mais que dit cet aveu, sinon que l'État ne sait plus se faire obéir de lui-même ? Il légifère contre sa propre inertie et la retrouve intacte au bas de l'échelle. On répondra par une nouvelle circulaire à l'échec de la précédente. Le papier, encore, pour soigner ce que le papier a déjà manqué.

Pendant ce temps

Pendant qu'on débat de l'émotion, qu'on convoque, qu'on inspecte, une question demeure que personne ne pose vraiment. Le problème n'est pas qu'il manque des règles ; il en pleut. Il n'est pas non plus, on nous l'a dit, qu'il manque des moyens. Le problème est qu'aucune règle et aucun moyen ne remplacent jamais cette chose modeste et introuvable : un fonctionnaire qui considère qu'un dossier posé sur son bureau est son affaire à lui, et qu'il ne dormira pas tranquille tant qu'il l'aura laissé dormir. On peut tout réformer, sauf cela. La conscience professionnelle ne se décrète pas ; elle se cultive, ou elle se perd. Depuis quelques décennies, je crois, nous la perdons — non par méchanceté, mais par cette tiédeur d'âme qui s'installe partout où l'on n'a de comptes à rendre à personne.

Dernier mot

Une société libre ne demanderait pas d'abord une loi de plus. Elle demanderait des noms et des responsabilités. Non pour livrer quelques agents à la vindicte — la curée ne répare rien et nous avilit —, mais parce qu'une mission sans responsable est une mission sans titulaire, et qu'un service public où l'erreur ne coûte jamais rien à personne finit par ne plus rendre aucun service. La vraie réforme, ici, n'est ni budgétaire ni numérique. Elle est morale. Elle tient en une phrase qu'aucune circulaire ne saura jamais imposer : que quelqu'un, quelque part, se sente comptable d'un enfant.

Lyhanna n'a pas été tuée par une fatalité, ni par la pénurie, ni par un excès de droits accordés aux suspects. Elle a été perdue dans l'intervalle qui sépare un bureau d'un autre, dans ces treize jours d'une enveloppe et ces semaines d'une pile, par des gens qui faisaient, chacun, à peu près leur travail. C'est cela qui devrait nous tenir éveillés. Le mal, ici, n'a pas de visage. Il a la couleur d'un dossier qu'on n'a pas ouvert.

Le budget prévoyait + 38 milliards de dépenses, Lecornu passe au rationnement

Et si le gouvernement venait de réinventer, sans oser le mot, la carte de rationnement ? En demandant à ses ministres des « mesures supplémentaires de freinage de la dépense » pour absorber le coût de la guerre au Moyen-Orient, le gouvernement dit moins une politique d'économies qu'un aveu : la machine qu'on ne sait plus arrêter rationne désormais ses passagers.

Le budget prévoyait + 38 milliards de dépenses, Lecornu passe au rationnement
Le budget prévoyait + 38 milliards de dépenses, Lecornu passe au rationnement

Il existe, au fond des tiroirs de quelques familles françaises, des carnets de tickets jaunis que personne n'a jamais eu le cœur de jeter : pain, sucre, matières grasses. La France du rationnement les a conservés jusqu'en 1949 — quatre ans après la fin des combats, le temps que l'administration du manque veuille bien admettre que l'abondance était revenue. L'objet semblait mort, rangé entre la TSF et les actions russes. Il revient pourtant, dématérialisé, anobli, traduit en langue de Bercy. On ne dit plus ticket. On dit « freinage de la dépense ».

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Dans une lettre adressée à ses ministres, Sébastien Lecornu demande des « mesures supplémentaires de freinage de la dépense » pour absorber le coût de la guerre au Moyen-Orient — « au moins 6 milliards d'euros, à ce jour », selon ses propres termes : 4 milliards sur l'État, 2 milliards sur la sphère sociale. Et Bercy d'énoncer la règle du jeu : toute dépense nouvelle rendue nécessaire par la crise sera compensée « à l'euro près » par l'annulation d'une dépense prévue. La formule se veut martiale. Elle est surtout révélatrice.

Six milliards contre trente-huit

Prenons les deux récits en présence, car chacun mérite d'être entendu avant d'être renvoyé dos à dos. Côté gouvernement, on plaide le sérieux : une crise externe, un choc pétrolier, et un exécutif qui tient sa trajectoire en demandant l'effort à tous. Côté oppositions, on crie à l'austérité : l'hôpital, l'école, les collectivités paieraient la guerre des autres. Les deux camps jouent leur partition avec conviction, avec constance, avec un sens consommé du rôle.

Les deux oublient le même chiffre. Le budget 2026, promulgué le 19 février après trois recours au 49.3, prévoit 38 milliards d'euros de dépense publique supplémentaire, un déficit relevé en cours de route de 4,7 à 5 % du PIB, et une dette portée à 118,3 % du PIB en fin d'année. L'OFCE parle pudiquement d'un « déficit de compromis » ; l'iFRAP, plus crûment, d'un budget de renoncements. Six milliards de « freinage » contre trente-huit milliards d'accélération : le solde de l'année reste une augmentation massive, assumée, votée — ou plutôt non votée, puisque le 49.3 en a fait l'économie.

On ne freine pas un convoi qu'on vient soi-même de lancer à pleine vitesse. On en rationne les passagers.

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La guerre, vieille complice

Bertrand de Jouvenel, écrivant Du Pouvoir dans l'immédiat après-guerre, avait décrit le mécanisme avec une précision d'horloger : chaque guerre hisse l'État sur un palier de prélèvement et de commandement dont il ne redescend jamais tout à fait. La crise passe, le palier reste. Je n'irai pas chercher de longues citations — l'idée se suffit : le Pouvoir ne rétrécit pas de lui-même, il profite de chaque urgence pour étendre ce qu'il tient, et quand l'urgence l'oblige à choisir, il ne choisit jamais contre lui-même. Il redistribue la contrainte vers le bas.

La lettre de Matignon en est l'illustration chimiquement pure. La guerre au Moyen-Orient coûte 6 milliards ? On ne suspend pas un programme d'agence, on ne ferme pas un guichet, on ne rend pas un périmètre à la société civile. On demande aux ministères de « freiner » — c'est-à-dire de faire payer la crise par les administrés, en bout de chaîne, sous forme de services réduits et de files allongées. Le palier, lui, est sanctuarisé.

Le frein est pour les autres.

Ce qu'on voit, ce qu'on ne voit pas

Appliquons au « freinage » la grille de Bastiat — ce qu'on voit, ce qu'on ne voit pas — qui n'a pas pris une ride.

Ce qu'on voit : un chiffre rond, une conférence de presse, un Premier ministre qui annonce des économies. Le mot « freinage » lui-même est une trouvaille : il suggère le geste du conducteur prudent, la maîtrise, le sang-froid dans la descente.

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Le budget prévoyait + 38 milliards de dépenses, Lecornu passe au rationnementVerhaeghe BriefingEric Verhaeghe
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Ce qu'on ne voit pas : que ces « économies » sont, pour l'essentiel, des moindres hausses. Contrepoints l'a relevé dès février : pendant que le gouvernement vantait sur X une « dépense publique en recul », les dépenses des administrations centrales passaient de 664 à 681 milliards d'euros. Le recul était un recul en proportion d'un PIB espéré, pas une soustraction. Et la Cour des comptes, dans sa note de février, a écrit l'autre moitié de la phrase : la modeste réduction du déficit 2025 — 161 milliards d'euros tout de même, 5,4 points de PIB — est « exclusivement » imputable à 23 milliards de hausses d'impôts. Exclusivement. Pas un euro de l'effort n'est venu de la dépense ; tout est venu du contribuable. Faut dire que c'est plus commode : le contribuable, lui, ne fait pas grève.

Je suppose qu'il se trouvera, dans les cabinets, des gens sincères pour défendre la règle de compensation « à l'euro près ». Mais cette règle ne s'applique qu'aux dépenses nouvelles — la base, les quelque 1 700 milliards de dépense publique annuelle, près de 57 % du PIB, reste hors du champ du frein. On rationne le supplément. Jamais le banquet.

Une tradition française

Ce n'est pas nouveau ; à le bien regarder, c'est très français. Le plan Barre de 1976 promettait la rigueur ; le tournant de 1983 la promettait encore ; le plan Juppé de 1995, la RGPP de 2007, les pactes et rabots des années 2010 l'ont promise tour à tour, sérieusement, solennellement, presque pieusement. Un demi-siècle de freinages successifs — et au terme de ce demi-siècle de freins, la dépense publique est passée d'environ 40 % du PIB au milieu des années 1970 à 57 % aujourd'hui. Aucun pays au monde n'a freiné si fort pour accélérer autant.

La constante de ces épisodes n'est pas l'échec comptable, qui se discuterait. C'est le vocabulaire. Jamais « réduction », qui obligerait à dire ce qu'on supprime. Jamais « retrait », qui obligerait à dire ce qu'on rend. Toujours des mots de mécanique douce — freinage, maîtrise, modération, rabot — qui décrivent une intention sans engager une politique, et qui permettent à chaque gouvernement de tenir le rôle du gestionnaire rigoureux pendant que la machine, sous lui, continue sa soûlographie budgétaire. Nous avons changé les mots à chaque décennie. Nous n'avons pas changé la pratique.

Pendant ce temps

Pendant que Paris débat de six milliards, les créanciers, eux, recomptent. L'Insee décrit un « nouveau choc pétrolier » et un net regain d'inflation ; la Banque de France abaissera mi-juin sa prévision de croissance ; la BCE, face à une inflation de zone euro remontée à 3,2 %, s'apprête à relever ses taux le 11 juin. Or la Cour des comptes le rappelle dans la même note de février : la France aborde cette séquence avec le déficit le plus élevé de la zone euro, le troisième stock de dette — 3 465 milliards d'euros fin 2025 — et un ratio qui monte quand celui de nos voisins descend. Chaque quart de point de taux supplémentaire se transformera, année après année, en milliards d'intérêts — des milliards qu'aucune lettre de Matignon ne pourra « freiner », parce qu'on ne négocie pas avec une courbe de taux.

Le vrai freinage ne viendra peut-être pas de Matignon. Il viendra du marché obligataire, qui ne publie pas de circulaires.

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Dernier mot

Une société libre ferait l'inverse exact de ce qui s'annonce. Elle commencerait par nommer : non pas « freinage », mais choix — dire quelles missions l'État abandonne, quels organismes il ferme, quels périmètres il rend à la société. Elle distinguerait la soustraction réelle de l'addition ralentie, et publierait l'une et l'autre sans les confondre. Elle admettrait surtout qu'un pays qui consacre 57 % de sa richesse à la dépense publique n'a plus d'amortisseur quand le choc externe arrive — et que c'est cette absence d'amortisseur, non le pétrole, qui le rend fragile.

Rien de tout cela ne sera fait, je suppose, et les Français le sentent confusément — ils regardent monter la dette comme on regarde monter une crue, depuis le pas de la porte, en se demandant jusqu'où l'eau viendra cette fois. Mais le lecteur de ces colonnes n'est pas condamné au pas de la porte. Ce que l'État appelle freinage, chacun peut l'appeler par son nom — rationnement — et en tirer la conséquence pratique : ne pas attendre de la machine qu'elle se réforme, et construire, à son échelle, par son travail, par son épargne, par ses choix de vie, l'indépendance que la dépense publique promet et ne livre jamais. Les tickets de 1949 ont fini dans les tiroirs. Reste à savoir ce que nos petits-enfants y trouveront de nous.

Le gouvernement réduit le chômage des cadres seniors

Et si le gouvernement qui rabote et les syndicats qui s'indignent défendaient, sans le savoir, exactement la même chose ? La réforme de l'assurance chômage votée le 2 juin dit moins sur le milliard économisé que sur un pays qui a oublié, en soixante-dix ans, à qui appartient le salaire différé.

Le gouvernement réduit le chômage des cadres seniors
Le gouvernement réduit le chômage des cadres seniors

Il existe un document que cinq cent trente-huit mille Français ont signé l'an dernier, généralement un mardi ou un jeudi, dans un bureau des ressources humaines où l'on avait disposé pour l'occasion deux chaises, une bouteille d'eau et un parapheur, et ce document, né en 2008 d'un accord entre partenaires sociaux qui passait alors pour une révolution de velours, s'appelle une rupture conventionnelle. 538 433 homologations en 2024, selon la Dares. Un divorce à l'amiable entre le salarié et l'employeur, inventé pour solder sans drame, sans prud'hommes, sans humiliation, ce que le droit du licenciement rendait interminable.

Le gouvernement réduit le chômage des cadres seniors

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C'est ce document paisible que le Parlement vient de transformer en variable d'ajustement budgétaire.

Un milliard, quinze mille promesses

Le vote solennel du 2 juin a définitivement adopté le projet de loi transposant l'accord du 25 février 2026 entre partenaires sociaux. Le contenu tient en deux chiffres et une promesse : la durée maximale d'indemnisation après une rupture conventionnelle passe de 18 à 15 mois pour les moins de 55 ans, de 27 à 20,5 mois pour les plus âgés, et le gouvernement attend de ce resserrement un milliard d'euros d'économies annuelles pour l'Unedic, assorti de 15 000 retours à l'emploi supplémentaires chaque année et d'un accompagnement renforcé par France Travail dès le premier entretien.

IA : comment le Gouvernement prépare la grande vague de chômage des cols blancs, par Renaud Jacobs
Pendant que les plateaux de télévision s’extasient sur le « génie français » de l’intelligence artificielle et que le plan « Osez l’IA » promet de former 15 millions de salariés d’ici 2030, une réalité bien plus sombre se dessine dans les couloirs feutrés de l’Assemblée nationale. Cette nuit, un nouvel amendement
Le gouvernement réduit le chômage des cadres seniorsLe Courrier des StratègesRédaction
Le gouvernement réduit le chômage des cadres seniors

Les deux camps ont joué leur partition sans surprise. Côté gouvernemental, on dénonce les pré-retraites déguisées, les départs de confort, l'optimisation d'un dispositif devenu, dit-on, une machine à financer des transitions choisies. Côté syndical et à gauche, on dénonce le rabot, la précarisation, le énième tour de vis sur le dos des demandeurs d'emploi. Les uns veulent la cage moins chère. Les autres la veulent plus douillette. Personne, dans aucun des deux hémicycles, n'a demandé qui détient la clé.

Faut dire que la question n'est jamais à l'ordre du jour. On négocie les paramètres ; la propriété, elle, ne se discute pas.

Le détour par Tocqueville

Il y a, dans le second volume de De la démocratie en Amérique, une page que tout lecteur du Courrier connaît, et qu'il faut pourtant relire chaque fois que l'État français retouche un droit social, parce qu'elle décrit moins un régime politique qu'un climat. Tocqueville y imagine le pouvoir sous lequel s'endorment les démocraties et qui préfigure l'avachissement contemporain :

« Au-dessus de ceux-là s'élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance. »

Appliquons mot à mot. L'assurance chômage à la française n'est pas une assurance : c'est une tutelle. On n'y adhère pas, on y est affilié. On ne choisit ni l'assureur, ni la prime, ni les garanties, ni la durée de couverture. On ne peut pas en sortir, pas la comparer, pas la résilier. Et lorsque le tuteur a besoin d'argent, il modifie les garanties par la loi, rétroactivement pour les espérances, unilatéralement pour les contrats. Je suppose qu'un assureur privé qui réécrirait ainsi ses polices en cours rencontrerait assez vite un procureur. L'État, lui, rencontre une majorité.

Le pouvoir tutélaire n'a pas changé de nature depuis 1840. Il a changé de guichet.

Ce qu'on voit, ce qu'on ne voit pas

Reste à examiner le milliard, avec la méthode de Bastiat : ce qu'on voit, et ce qu'on ne voit pas.

Ce qu'on voit : un régime endetté, un milliard d'économies, quinze mille retours à l'emploi promis. Vertu budgétaire, sérieux gestionnaire, courage réformateur.

Ce qu'on ne voit pas — ou plutôt ce que l'Unedic elle-même documente, avec une constance d'actuaire désespéré : l'État a retiré 12,05 milliards d'euros de recettes au régime entre 2023 et 2026, pour financer France Travail et France Compétences. Sans ces ponctions, le régime serait excédentaire de 3,4 milliards en 2025 et de 4,5 milliards en 2026, et sa dette — bloquée autour de 61,5 milliards — serait retombée vers 42 milliards à l'horizon 2028, son niveau d'avant Covid. Autrement dit : le trou que l'allocataire est sommé de combler par trois mois d'indemnisation en moins, c'est l'État qui le creuse, par milliards, à l'étage du dessus. Le rabot tombe en bas. La ponction se décide en haut.

Et qui paie, en bout de chaîne ? La cotisation dite patronale — 4,05 % de chaque salaire — n'est pas un cadeau de l'employeur : c'est du salaire différé, une part de la rémunération que le salarié ne touche pas aujourd'hui pour être couvert demain. Quant à la part salariale, elle a été supprimée en 2018 et fondue dans la CSG : le salarié paie toujours, mais il ne le voit plus. On a effacé la ligne du bulletin de paie. On n'a pas effacé le prélèvement.

La branche Barbell sûre de votre patrimoine : or, T-bills, foncier, liquidités, par Vincent Clairmont
Vincent Clairmont continue aujourd’hui son passage en revue de votre stratégie Barbell antifragile en matière de patrimoine. La branche sûre représente 80 % de l’allocation, soit 400 000 euros sur le cas type. Son rôle n’est pas de rapporter : il est de ne pas perdre si le système se disloque. Quatre
Le gouvernement réduit le chômage des cadres seniorsLe Courrier des StratègesRédaction
Le gouvernement réduit le chômage des cadres seniors

Soixante-dix ans de réformes, zéro restitution

Ce n'est pas nouveau ; à le bien regarder, c'est même très français. L'Unedic naît en 1958 d'une convention entre patronat et syndicats — une assurance paritaire, gérée par ceux qui la financent, à laquelle l'État ne touche pas. Puis l'histoire s'écrit comme une lente digestion.

2008 : la fusion ANPE-Assedic crée Pôle emploi, et l'opérateur passe sous la main publique.

2018 : la cotisation salariale disparaît dans la CSG, et l'assurance devient pour partie un impôt.

2019 : les partenaires sociaux ne s'accordant pas, l'État écrit lui-même les règles par décret — carence, dégressivité, salaire de référence.

2021 : la contracyclicité indexe les droits sur la conjoncture, décidée d'en haut.

2023-2026 : les ponctions.

2026 : un accord négocié sous lettre de cadrage budgétaire, transposé par un Parlement qui rabote.

Chaque décennie apporte sa réforme paramétrique — durée, taux, différé, plancher — et chaque réforme laisse intacte la seule question qui vaille : la cotisation appartient-elle à celui qui la verse ? On réforme l'usufruit. On ne rend jamais la nue-propriété.

Et les assurés acceptent chaque tour de vis avec cette résignation de troupeau qu'on tond à date fixe, et qui s'étonne moins du froid que du changement de calendrier.

Pendant ce temps

Pendant que les deux hémicycles se disputaient trois mois d'indemnisation, la Cour des comptes publiait cette semaine son examen des conséquences budgétaires de la démographie française — la bombe lente que personne ne désamorce — et l'Agence France Trésor poursuivait son programme d'émissions : plus de 530 milliards d'euros à lever cette année, un record absolu, avec un écart de taux franco-allemand installé à 69 points de base. La question de savoir qui paiera la tutelle quand la pyramide des âges aura fini son œuvre n'a été posée nulle part. Elle aurait pourtant rendu le débat sur les quinze mois presque reposant.

Dernier mot

Que ferait une société libre ? Quelque chose de très simple et de très improbable : elle rendrait la cotisation au salarié. Un compte individuel, portable d'un emploi à l'autre, alimenté par ces 4,05 % qui sont son salaire différé ; le droit d'en confier la gestion à l'assureur de son choix — mutuelle, caisse syndicale, compagnie, et pourquoi pas l'Unedic, qui concourrait comme les autres ; la liberté d'arbitrer soi-même entre durée de couverture et niveau de garantie. La solidarité véritable — chômage de longue durée, accidents de la vie — relèverait de l'impôt : voté, visible, assumé, au lieu d'être dissimulé dans la tuyauterie d'un régime que l'État pille d'une main et rabote de l'autre. Le système de Gand, où des caisses volontaires assurent les salariés, fait vivre cette idée au Danemark et en Suède depuis un siècle — pays dont je ne sache pas qu'ils passent pour des jungles libérales.

Peut-être cette réforme produira-t-elle son milliard ; peut-être même ses quinze mille emplois. Là n'est pas l'objection. L'objection, c'est qu'on aura une fois de plus ajusté la pension de l'assuré sans jamais lui demander son avis sur l'assurance — et qu'on appellera cela, sérieusement, fébrilement, presque pieusement, un progrès du dialogue social.

Le jour où un salarié lira, au bas de son bulletin de paie, le nom d'un assureur qu'il aura choisi, la réforme aura eu lieu. En attendant, on rabote la rente. La cage, elle, vient d'être repeinte.

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