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Received today — 10 June 2026 Le Monde Diplomatique - Français

Les deux visages de la frontière

Les crises passent mais le constat demeure : le dogme européen du libre-échange n'en finit pas de détruire des emplois industriels en France. À l'heure où les États renforcent la surveillance des migrants aux frontières, l'urgence est de lutter contre le dumping social en réinstaurant des tarifs douaniers massivement amoindris depuis la fin des années 1980.

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Peter Klasen. — « Aspiration - refoulement », 1989
© Adagp, Paris, 2023 - Photographie : Gal. Louis Carré / J.-O. Rousseau / Adagp Images

Pour les vainqueurs de la guerre froide, la chute du mur de Berlin en 1989 devait entraîner l'effondrement de toutes les barrières. À commencer par celles qui quadrillaient la géographie. La « fin de l'histoire », proclamée par l'essayiste Francis Fukuyama (1), annonçait donc la fin de la frontière : un instrument de délimitation devenu obsolète puisqu'un même système idéologique, politique, économique avait vocation à s'étendre à l'échelle planétaire. Le monde était devenu un village marchand, il devenait possible de commercer sans entraves. L'heure du libre-échange planétaire avait sonné.

Trente ans plus tard, bon nombre des restrictions qui concernaient les mouvements de biens et de capitaux ont été levées, au point que le processus de libéralisation des échanges a pu sembler achevé. Toutefois, au milieu des années 2010, sans que le dogme du libre-échange soit brutalement remis en question, les médias annoncent un retour de la frontière en Europe : « Revivre avec des frontières » barre par exemple la « une » de Libération les 6 et 7 août 2016, dans un contexte où les crises en Syrie et en Libye provoquent des mouvements migratoires majeurs aux frontières de l'Union européenne, principalement en Grèce.

La dilution de la frontière utilisée pour réguler les flux marchands transnationaux s'est alors accompagnée d'un renforcement de celle consistant à empêcher la libre circulation des êtres humains, au premier rang desquels les populations migrantes. L'outil de politique économique a disparu, pour ne laisser que la barrière. Ce qui n'est pas tout à fait un hasard.

Soucieux de ne pas remettre en cause le nouvel ordre économique mondial, mais ne pouvant rester sans réponse face aux inquiétudes générées par les déséquilibres liés à la mondialisation, les dirigeants européens ont renforcé leurs contrôles frontaliers en les concentrant sur les seules interventions migratoires. Il s'agissait de créer l'illusion d'une maîtrise du processus de mondialisation par les États. Des murs se sont alors hérissés aux points de passage les plus utilisés par les migrants : en Hongrie, sur la route des Balkans à la frontière avec la Serbie et la Croatie, ou encore autour des enclaves espagnoles au Maroc de Ceuta et Melilla. En Grèce, à Leros, c'est le camp de demandeurs d'asile qui est entouré d'une enceinte fermée. Au sein de l'espace Schengen, plusieurs pays ont pris des mesures de suspension de la libre circulation des personnes, en particulier l'Autriche, qui a rétabli en 2016 une clôture à ses frontières avec la Slovénie et l'Italie.

Autoritaire, cette politique complète néanmoins parfaitement le libéralisme économique. Quand elle ne profite pas aux grands groupes internationaux : la militarisation de l'espace frontalier requiert une technologie de pointe (caméras thermiques, détecteurs de présence, drones, etc.). Le groupe Thales va ainsi installer le système biométrique d'entrée et de sortie de l'espace Schengen (2). Des dispositifs de surveillance sont installés sur 60 % des quatorze mille kilomètres de frontières extérieures de l'Union européenne (3). Sur la seule frontière franco-britannique, il est estimé que les technologies de contrôle ont coûté 1,28 milliard d'euros depuis 1998, dont 425 millions pour la seule période 2017-2021 (4).

Franchir sans s'arrêter

Comme la fermeture d'un point de passage provoque un déplacement vers un autre, les autorités européennes étendent leur zone d'intervention au-delà de la seule ligne frontalière. Notamment en amont, vers les pays de départ et de transit. L'accord signé avec Ankara, le 18 mars 2016, prévoit ainsi le renvoi vers la Turquie des migrants en situation irrégulière qui y sont passés avant d'arriver en Europe, en contrepartie du versement de 6 milliards d'euros au gouvernement de M. Recep Tayyip Erdoğan. Cette politique est également menée avec les pays d'Afrique sahélienne et la Libye. En dépit de la faiblesse des garanties démocratiques que Tripoli offre à ses ressortissants, l'Union européenne ne rechigne pas à recourir à des interlocuteurs liés aux milices (5).

Sans soutenir la comparaison avec l'immense (et très onéreux) mur érigé à leur frontière avec le Mexique par les États-Unis, ni le cynisme du Royaume-Uni, qui organise l'externalisation de sa gestion des migrants jugés indésirables auprès du Rwanda, l'Union européenne suit un chemin semblable. L'Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes (plus connue sous le nom de Frontex) constitue le seul corps opérationnel véritablement intégré de l'espace Schengen, chargé d'élaborer et de coordonner les contrôles des mouvements de population sur sa frontière extérieure. Elle a récemment été mise en cause par une enquête de l'Office européen de lutte antifraude (OLAF) pour violation des droits fondamentaux lors de refoulements à la frontière gréco-turque, ce qui a conduit à la démission de son directeur exécutif, M. Fabrice Leggeri (6).

Dans le même temps, alors même que Bruxelles durcit sa politique migratoire, ses dirigeants approfondissent la dérégulation des échanges commerciaux transfrontaliers. La libre circulation des biens et des capitaux constitue même le socle du fonctionnement de l'Union. Le marché unique européen proscrit ainsi l'utilisation de mesures douanières. En corollaire, la compétence sur les marchandises importées a été déléguée à la Commission européenne, qui poursuit une politique commerciale dérégulatrice. Ces choix sont gravés dans les traités, qui priment sur les droits nationaux. De sorte que le droit européen « constitutionnalise » ainsi le libre-échange.

En 2022, le niveau moyen des droits de douane appliqués à l'importation sur les produits entrant dans l'Union s'établit à 1,48 %. Avant la signature du traité de Rome en 1957, ce taux atteignait 18 % en France et 26 % en Allemagne. Grâce au recul des instruments douaniers, les multinationales ont pu sans contrainte déplacer sites de production et capitaux, en privilégiant les pays à bas salaires.

Le phénomène s'est avéré particulièrement sensible dans les filières intensives en main-d'œuvre. En premier lieu l'industrie, secteur qui, en France, a perdu 1,9 million de postes de travail entre 1980 et 2007, passant de 5,3 à 3,4 millions de salariés. La filière habillement-cuir a vu ses effectifs diminuer des trois quarts entre 1989 et 2007 et ne compte plus que 132 288 emplois à cette date (7). La désindustrialisation a déstabilisé des régions entières, notamment les bassins d'emploi peu diversifiés : le textile dans les Vosges, la coutellerie à Thiers (Puy-de-Dôme).

La disparition des mesures de régulation des échanges commerciaux autorise donc les entreprises à plier bagage pour maximiser leurs profits et leur permet ainsi d'exercer un chantage permanent sur les États. Cette exigence de « compétitivité » consiste à ne consentir à maintenir production et emplois sur leur sol qu'à la condition d'un alignement sur les normes que les entreprises édictent. À travers les accords de libre-échange, les États sont ainsi devenus les artisans de leur propre impuissance sociale.

Sur le territoire de l'Union européenne, le dumping lié à la disparition des instruments douaniers aux frontières a été aggravé par l'intégration, à partir de 2004, de pays de l'ancien bloc socialiste. Ces derniers sont entrés dans le marché intérieur sans harmonisation préalable, en particulier sur les niveaux de salaire. Dix ans après, le salaire minimum mensuel brut variait toujours de un à neuf sur le territoire européen : 159 euros mensuels en Bulgarie, contre 1 430 euros en France. En 2017, la majorité (62 %) des délocalisations réalisées par les entreprises depuis l'Hexagone le sont ainsi à destination d'autres pays de l'espace européen (8).

La priorité donnée au libre-échange s'est confirmée au moment de la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne. Les pays demeurant dans l'Union ont partagé l'objectif des dirigeants conservateurs britanniques : ne pas rétablir de mesures douanières sur les échanges commerciaux entre les deux entités. C'est ce à quoi aboutit le traité signé le 24 décembre 2020, qui réintroduit des « formalités douanières », mais sur la base du concept de « douane intelligente ».

Développée par l'Organisation mondiale des douanes depuis 2019, cette notion promeut des « échanges commerciaux fluides et le mouvement sans entraves des personnes et des marchandises (9) ». En pratique, il s'agit de réaliser l'opération de dédouanement avant même l'arrivée de la marchandise sur le territoire d'importation. Dans le cadre de l'accord douanier Royaume-Uni — Union européenne, les échanges de biens post-Brexit s'opèrent donc avec l'objectif de ne pas « arrêter les véhicules en point frontière (10) ». Le traitement des formalités est anticipé par l'association de l'immatriculation des poids lourds avec la déclaration en douane par le moyen d'un code-barres, avant même la traversée de la Manche. Seuls ceux pour lesquels une nécessité de contrôle aura été identifiée avant leur débarquement seront contraints de stopper leur route à la frontière. En 2022, la douane se félicitait du succès de ce dispositif : 80 % des 3,6 millions de camions qui passent annuellement la frontière avec le Royaume-Uni la franchissent sans avoir à s'y arrêter.

Cette approche s'inscrit dans la continuité des objectifs politiques fixés à l'administration des douanes. La marchandise ne doit pas subir de retard ou de rupture de charge, ce qui se concrétise autour de l'objectif annuel d'un indicateur : le délai moyen d'immobilisation des marchandises, calculé en rapportant le temps consacré aux contrôles douaniers au volume global des marchandises franchissant la frontière. En 2021, il était de deux minutes et douze secondes (11), en baisse constante, puisque dix ans auparavant ce temps moyen de passage en douane était de cinq minutes et cinquante secondes, et de treize minutes en 2004. Cette évolution reflète avant tout une forte diminution des opérations de contrôle. S'il n'existe pas de statistique officielle, il est estimé qu'à leur arrivée au Havre, plus grand port de France, moins de 1 % des conteneurs font l'objet d'un contrôle physique.

La pandémie de Covid-19 a jeté une lumière crue sur les conséquences de l'option libre-échangiste. « Il nous faut produire davantage en France, sur notre sol, a déclaré le président français Emmanuel Macron, le 31 mars 2020. Cette crise nous enseigne que sur certains biens, certains produits, certains matériaux, le caractère stratégique impose d'avoir une souveraineté européenne. Produire plus sur le sol national pour réduire notre dépendance et donc nous équiper dans la durée. » Quelques mois plus tard, les usines de fabrication de masques ont fermé, incapables de s'aligner sur le niveau de prix des produits est-asiatiques. L'hiver 2022-2023 a été marqué en France par des pénuries de médicaments tels le paracétamol et l'amoxicilline. Le libre-échange continue de servir de boussole à Bruxelles, qui souhaite signer de nouveaux accords avec le Mercosur, le Mexique et le Chili.

Inverser la logique

L'heure est peut-être revenue d'inverser la logique de la frontière : de renforcer l'outil contre le dumping et d'abaisser les barrières à la circulation des femmes et des hommes. Le premier permet de dessiner un espace au sein duquel droits de douane, quotas, prohibitions permettent d'empêcher que des biens dont le commerce contribue à fragiliser les conditions sociales, fiscales et écologiques de production pénètrent le marché intérieur. Cette frontière-là délimite un territoire sur lequel les options choisies par le peuple souverain et ses représentants s'appliquent. Ces choix démocratiques peuvent (et, souvent, doivent) conduire à repenser les flux de marchandises et de capitaux.

Améliorer les conditions de vie des populations européennes exige donc moins une course en avant technologique pour tenter (en vain) de rendre la citadelle européenne imprenable qu'une administration douanière dotée de moyens juridiques et humains. L'aménagement matériel frontalier peut demeurer d'autant plus léger que le contrôle douanier peut s'exercer à l'intérieur du territoire. Ainsi définie, la frontière n'entrave pas la circulation des personnes et ne remet pas en cause ce droit dans l'espace européen, en vigueur depuis l'entrée en application du traité de Schengen. Seule difficulté, cette construction de la frontière est en contradiction avec les traités européens, qui interdisent toute régulation des échanges commerciaux au sein du marché unique. Dans ce domaine comme dans d'autres, la volonté de rompre avec la trajectoire néolibérale de l'Europe telle qu'elle a été construite impliquera une mise en cohérence des programmes politiques.

Voir en ligne : /2023/06/BUREL/65839

(1) Francis Fukuyama, La Fin de l'histoire et le Dernier Homme, Flammarion, Paris, 1992.

(3) Anne-Laure Amilhat Szary, Qu'est-ce qu'une frontière aujourd'hui ?, Presses universitaires de France, Paris, 2015.

(4) Pierre Bonnevalle, « Rapport d'enquête sur 30 ans de fabrique politique de la dissuasion » (PDF), Plateforme des soutiens aux migrant·e·s (PSM), Nord-Pas-de-Calais — Manche, 2022.

(5) Lire Ian Urbina, « La Libye, garde-chiourme de l'Europe face aux migrants », Le Monde diplomatique, janvier 2022.

(8) « Les entreprises en France », Insee Références, 2022.

(9) Déclaration de M. Mikuriya Kunio, secrétaire général de l'Organisation mondiale des douanes, 8 novembre 2018, www.wcoomd.org

(10) « Le rétablissement d'une frontière : anticipation, identification, automatisation », Douane Magazine, n° 16 (PDF), Montreuil, décembre 2020.

(11) « Présentation des résultats 2021 de la douane », direction générale des douanes et droits indirects, 14 février 2022.

Israël-Iran, la guerre qui vient

Alors que les bombardements israéliens et les combats se poursuivent dans la bande de Gaza et que la situation humanitaire ne cesse de s'y dégrader, un nouveau conflit aux conséquences potentiellement dévastatrices vient d'être évité entre Tel-Aviv et Téhéran. Pour autant, rien ne semble pouvoir mettre fin à la logique d'affrontement entre ces deux ennemis.

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Waqas Khan. – « Detonate » (Exploser), 2022
Courtesy Waqas Khan et Galerie Krinzinger, Vienne

Répliquer mais sans trop faire de mal, c'est la ligne de conduite choisie par l'Iran et Israël pour clore une passe d'armes dont on a pu craindre pendant plusieurs jours qu'elle dégénère en conflit régional de grande intensité. La séquence en trois temps a commencé le 1er avril avec un bombardement israélien contre une annexe du consulat iranien de Damas. Cette attaque a provoqué la mort de plusieurs gardiens de la révolution affectés au soutien militaire et logistique des alliés régionaux de Téhéran. Moins de deux semaines plus tard, dans la nuit du 13 au 14 avril, la République islamique déclenchait l'opération « Promesse honnête » avec une salve de trois cents drones et missiles, que la défense antiaérienne israélienne interceptait, pour la plupart, avec l'aide des États-Unis, de la France et du Royaume-Uni. Présentée comme un échec total par Israël et les Occidentaux, la riposte avait en réalité été annoncée plusieurs heures avant son déclenchement : la diplomatie iranienne avait en effet pris soin d'avertir les États-Unis et, par conséquent, Israël. L'opération n'a pas ciblé de centres urbains ou économiques. Les Iraniens signifiaient ainsi qu'ils ne souhaitaient pas faire de victimes civiles, et que « l'affaire [était] close ».

Dès lors, le monde a attendu avec appréhension « la riposte à la riposte à l'attaque », pour reprendre la boutade d'un commentateur d'Al-Jazira (16 avril). Elle est venue le vendredi 18 avril à l'aube sous la forme de tirs de drones israéliens contre une base aérienne proche d'Ispahan. Un bombardement hautement symbolique puisque l'attaque a ciblé sans trop faire de dégâts matériels une province où se situe le site nucléaire de Natanz, pièce maîtresse du programme iranien d'enrichissement de l'uranium. « Une riposte de désescalade », estime M. Guillaume Ancel, ancien officier français et écrivain (1). Mais les choses pourraient bien ne pas en rester là.

L'armée israélienne — qui a livré bataille à sept reprises contre ses voisins depuis 1948, la dernière fois au Liban en 2006 (2) — est bel et bien au seuil d'un huitième conflit : il l'opposerait cette fois à l'Iran. Le prélude à cet affrontement annoncé débute à la fin des années 2000, avec l'assassinat de plusieurs scientifiques iraniens impliqués dans le programme de développement nucléaire de leur pays et de pasdarans déployés en Syrie pour soutenir le régime de M. Bachar Al-Assad ou au Liban afin d'appuyer la branche armée du Hezbollah. Comme l'a montré le triptyque singulier d'avril, cette confrontation à bas bruit risque à tout moment de déraper puis d'embraser le Machrek, et au-delà.

En éclairer les contours implique de montrer comment l'évolution de la guerre en cours à Gaza pourrait inciter le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou à durcir les hostilités avec l'Iran et à prendre le risque d'un conflit généralisé. Au grand regret des États-Unis, qui tentent vaille que vaille de maintenir le statu quo entre ces deux puissances régionales.

Aux massacres (1 160 morts et 7 500 blessés) et à la prise d'otages (250) commis par le Hamas le 7 octobre lors de son opération « Déluge d'Al-Aqsa », Tel-Aviv répond depuis par une dévastation systématique. Plus de 70 % des habitations de l'enclave palestinienne ont été détruites (3). Au 22 avril, selon un bilan fourni par le ministère de la santé de Gaza, on dénombrait 34 000 morts parmi les Gazaouis et 75 000 blessés, sans compter les disparus. Bombardée nuit et jour, parfois avec l'aide de programmes d'intelligence artificielle (4) ; ciblée sans discernement par des snipers et des drones ; forcée de se déplacer vers le sud, où elle s'entasse à la frontière égyptienne ; privée de soins après la destruction de la quasi-totalité des hôpitaux et d'aide humanitaire en raison du blocus imposé par Tel-Aviv, la population civile vit un calvaire. Au cours d'une conférence de presse le 31 janvier, le directeur du programme des urgences sanitaires de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) Michael Ryan a évoqué une « catastrophe massive » pour une population « qui meurt de faim et qui est poussée au bord du gouffre ».

En pareilles circonstances, l'un des résultats diplomatiques majeurs de la guerre est le retour au premier plan de la question palestinienne. Les chancelleries occidentales tendaient à l'avoir perdue de vue depuis la signature des accords Abraham en 2020 et la normalisation entre, d'une part, Israël et, d'autre part, les Émirats arabes unis (EAU), Bahreïn, le Maroc et le Soudan, en attendant l'Arabie saoudite. Faute de pressions de pays arabes jusqu'alors demandeurs d'une restitution des terres palestiniennes en contrepartie d'un accord de paix, la proclamation d'un État palestinien devenait moins urgente. La guerre à Gaza a démontré l'inanité d'un tel raisonnement. Certes, aucun des États concernés n'a remis en cause cette normalisation, et si Riyad a officiellement suspendu ses discussions avec Tel-Aviv, ce n'est, de l'aveu même des proches du premier ministre et prince héritier Mohammed Ben Salman (« MBS »), que temporaire (5).

Mais Israël doit désormais faire face à un regain d'intérêt mondial pour le sort des Palestiniens. Au-delà des protestations populaires massives un peu partout dans le monde contre les crimes de guerre israéliens commis à Gaza (lire « La rue avec Gaza, les élites derrière Israël »), une âpre bataille se livre sur les plans juridique et diplomatique. Le 29 décembre, l'Afrique du Sud, soutenue par de nombreux pays non occidentaux, engageait une procédure devant la Cour internationale de justice (CIJ) demandant à cette institution dépendant des Nations unies de rendre une mesure conservatoire de protection des Gazaouis. Pretoria plaçait sa requête dans le « contexte plus large de la conduite d'Israël envers les Palestiniens pendant ses soixante-quinze ans d'apartheid, ses cinquante-six ans d'occupation belligérante du territoire palestinien et ses seize ans de blocus de la bande de Gaza ». Moins d'un mois plus tard, la CIJ rendait une décision ordonnant à Tel-Aviv d'empêcher tout éventuel acte génocidaire et d'autoriser l'accès humanitaire dans l'enclave. Cette décision ouvre la voie à de potentielles poursuites contre les principaux dirigeants israéliens. Par ailleurs, le 19 avril, la télévision israélienne Channel 12 rapportait la crainte de ces mêmes dirigeants de voir la Cour pénale internationale (CPI), qui siège à La Haye, émettre des mandats d'arrêt contre le premier ministre Netanyahou et d'autres personnalités politiques et militaires pour des violations présumées du droit international à Gaza.

Le Conseil de sécurité des Nations unies a de son côté examiné un projet de résolution algérien demandant à l'Assemblée générale « que l'État de Palestine soit admis comme membre des Nations unies » (18 avril). Si les États-Unis lui ont opposé leur veto, le texte a tout de même été approuvé par douze voix, dont celle de la France, tandis que le Royaume-Uni et la Suisse s'abstenaient. Au grand dépit de Tel-Aviv et de ses soutiens, plusieurs pays européens, dont l'Espagne, l'Irlande, Malte et la Slovénie, se disent prêts à reconnaître l'État de Palestine au nom d'une paix durable et de la stabilité au Proche-Orient. La question devient de nouveau un thème majeur au sein des organisations internationales. Conscient de l'isolement de plus en plus marqué de Washington sur ce sujet, l'ambassadeur américain Robert Wood s'est empressé de préciser que le veto ne signifiait pas une « opposition à [l'existence] d'un État palestinien » mais que la reconnaissance de ce dernier passerait par la « négociation entre les deux parties ». Les Palestiniens devraient ainsi attendre que la classe politique israélienne, farouchement opposée dans son ensemble à la solution dite « des deux États », change d'avis… (6)

Volonté de M. Netanyahou d'en découdre

Pressions internationales pour la reconnaissance de la Palestine, risque de poursuites judiciaires, surtout si Tel-Aviv décide d'appliquer son projet d'expulsion d'une partie des Gazaouis vers le Sinaï : quelle peut-être la stratégie de M. Netanyahou dans un contexte où aucun de ses objectifs militaires — élimination du Hamas et récupération des otages — n'a été atteint ? La réponse tient en quelques mots : l'extension du domaine de la guerre. Même si la désescalade avec Téhéran à laquelle Washington a beaucoup contribué se confirme, il est évident qu'un palier a été franchi dans le face-à-face irano-israélien.

C'est en effet la première fois que la République islamique vise directement le territoire israélien. Désormais, rien ne garantit que les pasdarans accepteront comme par le passé d'encaisser sans répliquer les coups portés par Tel-Aviv, y compris ceux qui les visent en Syrie. Après l'attaque du consulat iranien à Damas, nombre d'experts occidentaux ont postulé une absence de réaction de l'Iran. Ne subissait-il pas depuis des années l'élimination de ses scientifiques et de ses officiers sans riposter ? En novembre 2020, un robot mitrailleur piloté par satellite a tué Mohsen Fakhrizadeh, vice-ministre de la défense et chef de l'Organisation de la recherche et de l'innovation (Sépand) — considéré comme le « père » du programme nucléaire iranien —, sans que Téhéran concrétise sa menace de « vengeance implacable » (7).

Mais, cette fois, l'Iran n'a pas tardé à répliquer et a surtout démontré que son armée était capable d'infliger des dommages à Israël. Certes, les trois cents engins utilisés ont presque tous été neutralisés. Mais que se passera-t-il demain si, fort des enseignements tirés de l'analyse du mode de défense utilisé par Israël et ses protecteurs, Téhéran déclenche sans crier gare une attaque avec du matériel balistique bien plus rapide et sophistiqué ? « En cas d'action décisive d'Israël, nous répondrons de manière immédiate et maximale », a prévenu le ministre des affaires étrangères iranien, M. Hossein Amir Abdollahian (20 avril).

Dans ce possible crescendo, il ne faut pas non plus négliger la volonté obsessionnelle de M. Netanyahou d'en découdre avec l'Iran. Pour le premier ministre, il ne s'agit pas uniquement de concevoir une manœuvre afin d'échapper aux poursuites judiciaires dans son pays en maintenant ce dernier dans un état de guerre exigeant l'unité nationale et réduisant la probabilité d'élections anticipées lors desquelles son impopularité lui vaudrait à coup sûr une défaite (8). Cibler l'Iran ne vise pas non plus seulement à détourner l'attention internationale des tueries à Gaza et à torpiller les initiatives diplomatiques en faveur de la naissance d'un État palestinien. M. Netanyahou tient bel et bien l'Iran pour le principal ennemi d'Israël — la seule force militaire, depuis la chute du régime irakien de Saddam Hussein, à constituer une menace existentielle.

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Waqas Khan. – « Eruption », 2022
Courtesy Waqas Khan et Galerie Krinzinger, Vienne

Le 27 septembre 2012, à la tribune des Nations unies, il brandissait le dessin sommaire d'une bombe à mèche en affirmant que Téhéran était en passe de se doter de la bombe nucléaire. « Au printemps prochain, affirmait-il, au maximum l'été prochain, au rythme où [les Iraniens] poursuivent actuellement l'enrichissement [de l'uranium], ils pourront passer à l'étape finale. Ils n'ont besoin que de quelques mois, peut-être quelques semaines, avant d'avoir suffisamment d'uranium enrichi pour la première bombe nucléaire. » Un arrangement avec la vérité, un de plus, puisque quelques mois plus tôt, le ministre de la défense israélien Ehoud Barak et son chef d'état-major Benny Gantz affirmaient publiquement que l'Iran n'avait ni l'intention ni les moyens de se doter de la bombe (9).

Quelques semaines plus tard, et tandis que les informations se multipliaient à propos de négociations entre les États-Unis et l'Iran pour parvenir à un accord sur cet enjeu nucléaire — conclu en juillet 2015 au grand dam de Tel-Aviv —, M. Netanyahou affirmait dans un discours à Jérusalem se sentir « prêt s'il le faut » à déclencher une attaque contre les sites nucléaires iraniens. Par la suite, lors de la campagne électorale de mars 2015 qui allait lui permettre d'obtenir un quatrième mandat, il martelait à l'envi son mot d'ordre : « Pas d'État palestinien, pas de nucléaire iranien. »

Cette possibilité d'une guerre israélo-iranienne structure les rapports de forces au Proche-Orient et dans le Golfe. Pour les monarchies pétrolières, l'hostilité de Tel-Aviv à l'égard de Téhéran tient à la fois de la bénédiction et de la menace. Riyad comme Abou Dhabi comptent sur Israël pour remédier au désengagement des États-Unis de la région. Même si l'Arabie saoudite et l'Iran sont convenus d'atténuer leurs tensions bilatérales grâce à l'entremise de la Chine, la défiance demeure (10). Dans les mosquées du royaume, on continue de qualifier les chiites d'apostats. En 2010, le roi Abdallah demandait au président Barack Obama de « couper la tête du serpent », autrement dit de détruire le programme nucléaire iranien. Les dirigeants saoudiens et émiratis estiment que Téhéran doit avoir tiré les leçons de l'invasion de l'Irak et du changement de régime de 2003. Se prémunir d'un tel risque nécessite, pour la République islamique, l'acquisition de l'arme atomique. Mais, dans le même temps, les monarchies pétrolières craignent les retombées immédiates d'une guerre. La peur est particulièrement perceptible à Dubaï ou au Qatar, dont les installations pétrogazières, énergétiques et de dessalement d'eau sont à portée immédiate. Pour ces monarchies incapables de se défendre seules et tétanisées à l'idée de subir les affres endurées par les Koweïtiens en 1990, l'idéal serait de laisser Israël s'occuper seul du sale boulot. Riyad et Abou Dhabi se sont d'ailleurs employés à minimiser leur rôle dans la défense d'Israël lors de l'attaque du 13 avril.

Côté iranien, on a toujours nié le caractère militaire du programme nucléaire en avançant même parfois que fabriquer la bombe serait contraire aux préceptes islamiques réservant la capacité d'une destruction totale de l'humanité au seul pouvoir divin. Et, si Israël continue d'être vilipendé par la propagande du régime, le temps semble loin où le président Mahmoud Ahmadinejad qualifiait ce pays de « créature artificielle qui ne survivra pas (11) ».

Pourtant, jeudi 18 avril, le général Ahmad Haghtalab, chef de la division de la sécurité nucléaire au sein du Corps des gardiens de la révolution, mettait en garde Israël en affirmant que son pays pourrait réviser sa doctrine nucléaire en utilisant de nouvelles armes : « Si le régime sioniste veut prendre des mesures contre nos centres et installations nucléaires, il fera certainement face à notre réaction. Pour la contre-attaque, les installations nucléaires de ce régime seront ciblées avec des armements avancés. »

Un discours qui va conforter l'attitude belliciste de M. Netanyahou tout en compliquant la tâche des États-Unis. Quelle sera en effet l'attitude de Washington si M. Donald Trump revient à la Maison Blanche, lui qui fut à l'origine du torpillage de l'accord de 2015 ? Peu enclin à engager son pays dans une nouvelle guerre, il pourrait néanmoins lâcher la bride au premier ministre israélien et lui assurer un approvisionnement constant en armements. Quoi qu'il en soit, M. Netanyahou dispose d'une solution de rechange : mettre à exécution sa menace d'une guerre totale contre le Hezbollah libanais. Fin mars, l'armée israélienne annonçait avoir frappé « environ 4 500 cibles du Hezbollah » et en avoir tué « plus de 300 membres » depuis le 7 octobre 2023. Dans un contexte d'échanges de tirs quotidiens, le parti chiite et Tel-Aviv ont veillé jusqu'à présent à éviter l'escalade mais, là aussi, l'embrasement guette. Et, contrairement à 2006, où il avait opté pour la retenue, rien ne dit que Téhéran ne volera pas cette fois au secours de son allié.

Voir en ligne : /2024/05/BELKAID/66826

(2) Lire Tania-Farah Saab, « Un conflit de trente-trois jours », dans « Liban. 1920-2020, un siècle de tumulte », Manière de voir, n° 174, décembre 2020 — janvier 2021.

(3) Vinciane Joly, « Guerre à Gaza : qu'est-ce que le “domicide” dont Israël est accusé ? », La Croix, Paris, 10 janvier 2024.

(4) Yuval Abraham, « 'Lavender' : The AI machine directing Israel's bombing spree in Gaza », +972 Magazine, 3 avril 2024.

(5) Lire Hasni Abidi et Angélique Mounier-Kuhn, « Riyad — Tel-Aviv, coup de frein à la normalisation », Le Monde diplomatique, novembre 2023.

(7) Ronen Bergman et Farnaz Fassihi, « The high-tech killing of a nuclear scientist », The New York Times, 19 septembre 2021.

(9) Jeffrey Heller et Maayan Lubell, « Israel's top general says Iran unlikely to make bomb », Reuters, 26 avril 2012.

(10) Lire Akram Belkaïd et Martine Bulard, « Pékin, faiseur de paix », Le Monde diplomatique, avril 2023.

(11) « Iran-Israël, les meilleurs ennemis du monde », France 24, 10 mai 2018.

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